“Si je survis” de Moriz Scheyer, notre fragile mémoire | Causeur

“Si je survis” de Moriz Scheyer, notre fragile mémoire

L’autobiographie d’un intellectuel juif en 38 et 45 retrouvée par son petit-fils

Publié le 10 septembre 2016 / Culture

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Anschluss. WIkipedia. German Federal Archives.

La situation est archétypique. Un manuscrit trouvé dans un grenier de Dordogne, dans lequel Moriz Scheyer, intellectuel juif autrichien, évoque ses années d’exil en France après l’Anschluss. Au demeurant, le livre publié combine le récit principal, l’avertissement et l’épilogue de Scheyer avec une préface de l’inventeur du trésor, petit-fils de l’auteur, et, en postface, deux textes biobibliographiques. Le récit est riche d’enseignements sur ce qu’un émigré juif pouvait alors penser des Allemands (des cochons) et de bon nombre de Français (esprits cupides ou mesquins). Mais des éléments étranges viennent contrarier de temps à autre la lecture. Parmi les plus légers, évoquons les « charmes discrets de la Défense passive ». L’expression rappelle irrésistiblement le film de Buñuel (1972). C’est problématique pour un manuscrit achevé en juillet 1945. Peut-être est-ce un problème de traduction ?

« Comment tout cela fut-il possible ? »

Les incertitudes de Scheyer sont parfois mêlées de prophéties fulgurantes et contradictoires. Notamment quand, d’une part, il soutient que personne ne s’intéressera jamais à « ce qui est arrivé aux Juifs », d’autre part, affirme que « les plus célèbres centres de torture infernaux seront tôt ou tard un objet convoité par l’industrie touristique. » Par ailleurs, Scheyer manque singulièrement de clairvoyance lorsqu’il croit pouvoir prouver l’inexistence de la « question juive » par le seul fait qu’en Russie soviétique, elle a été « effacée d’un simple trait de plume ». « Si la question juive existe, dit-il, c’est qu’elle a été posée ». La formulation est astucieuse, mais affirmer, quelques années avant l’affaire des blouses blanches, que la Russie est devenue la « patrie des Juifs » démontre plus la force de l’espoir qu’un excès de lucidité. L’espoir, il est vrai, dans ces années, faisait vivre. Est-ce pourtant l’espoir ou le désespoir qui incita Scheyer à quitter l’Autriche en mars 1938 ? Est-ce l’espoir ou le désespoir qui le fit rester en France après la défaite, alors qu’il se trouvait à deux pas de la frontière espagnole ? Il est vrai qu’il tenta plus tard, sans succès, de passer en Suisse. Son parcours est une suite  douloureuse d’internements et de libérations plus ou moins liés à la mauvaise et à la bonne fortune.

Scheyer n’ignore pas qu’un jour la routine et la realpolitik reprendront leurs droits. Mais il serait selon lui avisé qu’entre temps, au moins, la justice soit faite sans clémence. Désolation et châtiment, l’ensemble est sinistre et contraste, par exemple, avec le récit picaresque de Philippe Erlanger (La France sans étoile), écrit, il est vrai, après un décalage de deux décennies (1974). Toutefois Scheyer termine sont manuscrit en offrant, en contrepartie aux passeurs véreux, aux chefs de camps cruels, aux indifférents de toute sorte, quelques pages sur quelque chose d’important qu’il a découvert, « noyé sous les progrès fantastiques de la science » : « la connaissance de l’amour ». Chez certaines personnes, il a trouvé « une quantité d’amour inestimable. » « Plus que je n’aurais pu en soupçonner dans les bons jours, dit-il. Plus que je n’en ai mérité. » À rebours, une belle leçon d’humilité.

L’amour, la vérité. Comme s’il devait conjurer ses doutes, le petit-fils de Scheyer écrit dans la préface que « travailler sur ce livre aura montré la fragilité de notre mémoire. » Aux souvenirs indécis glanés lors de ses discussions avec son père, il oppose l’immuabilité du « récit écrit » de son grand-père, « dont le point final remonte à 1945. »

D’ailleurs, plus efficace que l’ordinaire « plus jamais ça ! », Moriz Scheyer pose une question lancinante sur les persécutions : « Comment tout cela fut-il possible ? » Observons, a contrario, qu’il fut sauvé par les efforts conjugués d’un monastère catholique et d’une famille communiste.

Si je survis de Moriz Scheyer (Flammarion, 2016)

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 13 Septembre 2016 à 2h07

      Orwell dit

      L’Union Soviétique, patrie des Juifs ? Oui, on peut sourire en pensant à l’antisémitisme d’un Staline. Mais je suppose que ce Scheyer avait une vision fantasmée en songeant aux débuts du putsch bolchevique organisé par le Juif Trotski. On ne sait de manière générale que penser d’un réfugié aux opinions travesties par une réalité qui le menaçait, mais dont il n’appréhendait pas la vraie nature. “Personne ne s’intéressa au sort des Juifs”. Impression fausse de quelqu’un qui – heureusement pour lui – n’a pas été en place pour en juger. Quand à l’industrie touristique des centres de tortures infernaux” qu’il mentionne, il se méprend car la visite organisée des jeunes écoliers allemands ne doit certainement rien à une distraction ordinaire mais à un devoir de mémoire qu’imposent les Allemands à leurs enfants. Moi-même, j’ai eu l’occasion de visiter le triste camp de Struthof-Natzwiller et d’y apercevoir les fours crématoires, mais qui n’étaient pas réservés qu’aux seuls Juifs. Aussi, je souscris à ses angoisses de réfugié. Mais je préfère accorder toute ma compassion à ceux, Juifs ou non, qui subirent la cruauté de nazis. Mon père aussi (et il n’était pas juif), dût également affronter des angoisses dans sa cachette, et je n’en ai jamais tiré parti pour publier un livre. En outre, j’ai l’outrecuidance d’affirmer que l’Alsace fut bien plus victime des nazis que les habitants de la Dordogne. Mais à chacun, selon sa conscience, de vouloir témoigner au sujet de la souffrance de ces parents (moyennant quelques sommes sonnantes et trébuchantes à la clé).

    • 11 Septembre 2016 à 16h27

      thd o dit

      http://www.timesofisrael.com/in-london-attic-a-holocaust-survivors-story-is-rediscovered/
      “A lost manuscript found in Peter Singer’s parental home connects him to a relative once derided, and almost forgotten
      (…)
      After Scheyer’s death in 1949 his stepson, Konrad Singer, having inherited the original manuscript, destroyed it — disliking what he perceived to be its self-pitying tone and strong anti-German sentiment. Or he thought he had.”