Retour à John Landis | Causeur

Retour à John Landis

«Série noire pour une nuit blanche», une comédie policière savoureuse

Auteur

Vincent Roussel
est cinéphile. Il tient le blog Le journal cinéma du docteur Orlof

Publié le 18 juin 2016 / Culture

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Sans être véritablement méconnu, ses Blues Brothers ont obtenu trop de succès pour ça, John Landis reste un cinéaste peu cité et étudié, Berthomieu le citant à peine dans ses gros pavés sur le cinéma américain. Et il est d’ailleurs frappant que les suppléments de ce DVD soient entièrement consacrés…à David Bowie qui fait deux petites apparitions marquantes dans Série noire pour une nuit blanche !

Pourtant, sans être un chef-d’œuvre absolu, cette comédie policière décalée est passionnante, au-delà de la petite réputation que lui ont value les participations amicales de nombreux cinéastes (outre Vadim, Mazursky et Cronenberg, on aperçoit Don Siegel, Jonathan Demme, Jack Arnold, Colin Higgins…).

Des cinéastes biberonnés à la télé

Landis fait partie de cette génération de cinéastes cinéphiles qui ont été biberonnés par la télévision. Avant l’apothéose que constituera l’excellente série Dream on, le réalisateur s’amusait déjà à placer de nombreux écrans de télévision dans ses films, contrepoint ludique aux états d’âme des personnages : une pub ridicule (pléonasme) qui exprime l’absurdité de l’existence d’Ed Okin (Jeff Goldblum), une diffusion d’Abbott and Costello meet Frankenstein qui contrebalance d’une touche d’humour un passage plutôt violent…

D’une certaine manière, Série noire pour une nuit blanche est un rêve de cinéma qui, dans une Los Angeles fantasmée (les plans nocturnes de la ville sont magnifiques), tente de rejouer la carte du thriller hitchcockien -le personnage principal est un pauvre hère embarqué bien malgré lui dans une histoire abracadabrante comme Cary Grant dans La Mort aux trousses- et celle de la comédie romantique avec une héroïne (Michelle Pfeiffer) qui rappelle parfois la Audrey Hepburn de Stanley Donen et de Blake Edwards (est-ce un hasard si une scène se déroule devant Tiffany’s ? ). Mais conscient d’arriver bien après la mort du grand cinéma classique, Landis réalise un film à l’image de son héros : déphasé.

Ed Okin est ingénieur à l’aérospatial mais sa vie bât de l’aile : le travail ne l’intéresse plus, sa femme et lui sont devenus de parfaits étrangers, elle le trompe et, surtout, il est sujet à de régulières insomnies. Une nuit, incapable de dormir, il part vadrouiller et tombe sur Diana qui fuit des agresseurs iraniens. Le voilà embarqué dans une succession d’aventures ayant pour objet la possession de précieuses émeraudes.

After hours avant l’heure

Série noire pour une nuit blanche annonce par certains côtés la nuit de cauchemar du héros de Scorsese dans After hours. Mais là où ce dernier choisissait l’option du survoltage, Landis épouse l’attitude un peu molle (ce n’est pas une critique) et déphasé de son personnage principal. Jeff Goldblum porte sur le monde qui l’entoure un regard absent et passif. A ce titre, le début du film est étonnant car si l’on entre par la porte de la comédie (avec la présence de Dan Ayckroyd), le cinéaste lui donne une teinte très existentialiste  en montrant l’absurdité d’un quotidien banal : les embouteillages de la cité des Anges, les réunions de travail stériles, un couple qui n’a plus rien à se dire… Du coup, les aventures très « cinématographiques » auxquelles il va être convié vont lui permettre de remettre un peu de sel dans son existence.

Pourtant, même au cœur de l’action, Ed vit ces aventures en  spectateur , un peu absent. Dans une scène assez mémorable, il assiste à un hold-up qui se révèle être le tournage d’une série. En voulant se reposer et en s’appuyant sur un mur ou en s’asseyant sur un rocher, il fait s’écrouler le décor. Dans ces petits gags se dessine le projet de Landis : rejouer pour rire les grands classiques du cinéma tout en montrant que tout cela n’est que du carton-pâte et de l’illusion.

Landis n’est pas un maniériste à la De Palma mais un cinéaste « pop » qui annonce, d’une certaine manière, l’œuvre de Tarantino : beaucoup de références, de clins d’œil et d’humour décalé.  Si la narration est plus linéaire que chez Tarantino, le cinéaste joue néanmoins souvent avec le principe du montage alterné qui nous vaut quelques raccords fulgurants : un coup de feu dans un appartement qui permet un raccord son et l’arrivée de notre couple dans un autre appartement totalement dévasté et cette impression d’un personnage toujours « hors » de l’action principale.

Et c’est ce léger décalage permanent entre des genres dont Landis connaît parfaitement tous les codes (la comédie romantique, le thriller) et un sentiment d’extériorité au monde qui fait le prix de ce beau film…

 

Série noire pour nuit blanche (1985) de John Landis avec Jeff Goldblum, Michelle Pfeiffer, Irène Papas, David Bowie, Paul Mazursky, Roger Vadim, David Cronenberg (éditions Elephant Films).

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 20 Juin 2016 à 18h38

      Singe dit

      Landis est un des petits maîtres importants du cinéma, du vrai, du cinoche

    • 20 Juin 2016 à 12h28

      Naif dit

      C’était l’époque où la police du Shah faisait plus peur que les Nazislamistes… Toute un époque !

    • 19 Juin 2016 à 10h37

      scarlet dit

      Excellent film, effectivement!