Philippe Muray avait, hier après-midi, l’humeur rigolarde. Il a ri si fort que sa gorge déployée a chassé en un souffle les nuages que la Météorologie nationale avait installés sur Paris. Il fit beau. Avoir raison post mortem mérite bien un petit miracle.

Lorsqu’il publia Le Sourire à visage humain, on s’était dit que Philippe Muray y était allé un peu fort. Le pamphlet a beau avoir sa loi propre, toujours celle de l’hyperbole et de l’exagération, il faut tirer la réalité par les cheveux pour consacrer un livre entier à un objet aussi anodin que le sourire de Ségolène Royal. Elle ne rit pas, nous disait Muray, mais sourit : « C’est un sourire de salut public, comme il y a des gouvernements du même nom. C’est évidemment le contraire d’un rire. Ce sourire-là n’a jamais ri et ne rira jamais, il n’est pas là pour ça. Ce n’est pas le sourire de la joie, c’est celui qui se lève après la fin du deuil de tout. Les thanatopracteurs l’imitent très bien quand ils font la toilette d’un cher disparu. »

Or, lefigaro.fr publie dimanche après-midi un article de Flore Galaud nous apprenant que Ségolène Royal aurait tout fait pour que le rappeur Orelsan soit déprogrammé des Francofolies de La Rochelle. C’est Jean-Louis Foulquier qui a vendu la mèche : « Ségolène Royal s’est positionnée en maître-chanteuse : ou il arrêtait la programmation, ou il n’avait plus de subventions. »

L’affaire se corse quand on apprend que le chanteur Cali, supporter number one de la présidente de Poitou-Charente, poussait quelques jours auparavant des cries d’orfraie et criait à la censure honteuse. Pas de bol, c’est son ex-future présidente de copine qui a fait le coup. Condoléances.

Cali vient de découvrir ce que Philippe Muray avait décelé avant tout le monde : Ségolène Royal ne rit pas. On ne rit pas avec Ségolène Royal. Quand elle veut censurer, elle censure, et adopte des pratiques qui relèvent du pire féodalisme politique : le chantage aux subventions.

En bref, les heures les plus sombres de notre histoire sont revenues. À Orange et Vitrolles, le Front national voulait contrôler la culture et menaçait les structures culturelles de suspendre leurs subsides. On avait vu alors cent mille comités vigilants et citoyens éclore partout en France. Où sont aujourd’hui les Fronts républicains pour défendre la Culture en danger ? Quand est-ce qu’on signe la pétition ?

Ne pas aimer Orelsan est une chose. Le faire déprogrammer d’un festival en agissant en douce en est une autre. En matière culturelle, c’est la doctrine Malraux qui jusqu’alors avait largement prévalu en République : ni les pouvoirs publics ni les élus n’ont à intervenir dans la programmation d’un festival ou d’une institution culturelle. C’est un pacte tacite qui prévalait, des hautes sphères de la rue de Valois jusqu’au plus petit festival d’été du plus reculé village de France.

Dont acte. Ségolène Royal sait ce qui est bon pour le pays – et on le lui concède volontiers, puisque les socialistes l’ont choisie comme candidate en 2007. Elle sait également ce qui est aimable ou méprisable en matière artistique. Elle n’a pas été élue présidente : la voilà disc jockey. On a, de Charybde en Scylla, les compensations qu’on peut.

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