Scènes de précarité à l’INSEE
Grands comptes, petites payes
Publié le 23 janvier 2012 à 9:30 dans Économie
Mots-clés : Chômage, INSEE, Julie Herviant, Pôle Emploi

Photo : Airelle.info
Depuis René Guénon, on sait que nos sociétés modernes sont entrées dans le règne de la quantité et ne peuvent plus penser qu’à l’aide de chiffres. Guénon, ce penseur de la Tradition avec un grand T, y voyait le signe d’une décadence du monde vers les aspects les plus inférieurs de l’existence. Où est en effet le temps où, pour mesurer le monde et les choses, on prenait des unités de mesure qui renvoyaient à l’homme : le pied, le pouce ou la main ?
Mais enfin, il faut faire avec le réel comme disent aujourd’hui les messieurs Prud’homme de la soumission à l’ordre des choses (ou à leur désordre). Et il n’y a plus que les chiffres et leur utilisation statistique pour nous rendre compte du monde. Par exemple, on pourrait simplement dire que la France est devenue un pays où la précarité est la règle. C’est visible pour toute personne un peu lucide ou ayant un peu de cœur, ce qui revient au même, la lucidité étant la blessure la plus rapprochée du soleil, comme dit justement le poète. Mais alors, on vous objectera aussitôt : « Vous avez des chiffres ? Et puis d’abord, c’est quoi la précarité ? ». La précarité, par exemple, c’est quand ceux-là même qui sont chargés de la mesurer deviennent eux aussi des précaires. La déléguée CGT à l’INSEE (Institut National de la Statistique et de l’Etude Economique), Julie Herviant vient ainsi de déclarer : « Les enquêtrices de l’Institut sont devenues une sorte de sous catégorie C. »
Rappelons que l’INSEE est une administration publique chargée de choses aussi peu importantes que l’évaluation du taux de chômage, du taux de pauvreté, du pouvoir d’achat ainsi que du recensement de la population. Les enquêtrices sont justement ces jeunes filles qui frappent de temps à autre à votre porte pour savoir combien vous êtes et vous demander diverses choses en remerciant pour le café que vous leur avez proposé. Figurez-vous qu’elles sont payées à la pige, gagnent un salaire médian de 850 euros et ont à peu près autant de protection sociale qu’un berger kalmouk. On leur a bien proposé, début 2009 avec Christine Lagarde à la manœuvre, un statut un peu plus protecteur. Mais il ne faut pas rêver : cet acquis social était conditionné à une baisse de leur rémunération. Une baisse de salaire, quand on se trouve dans des parages aussi somptuaires que 850 euros, on imagine bien que les enquêtrices en question ont nagé en plein bonheur.
Après plusieurs années de négociations infructueuses, les « enquêtrices prix » sont donc en grève depuis le 7 novembre et les « enquêtrices ménages » depuis le 5 janvier. On dit les enquêtrices, parce qu’évidemment, le métier est très largement féminisé, à plus de 83%, femme et précaire ayant de plus en plus tendance à devenir synonyme sur le marché du travail. Et Julie Herviant de remarquer froidement qu’aujourd’hui, une enquêtrice embauchée à plein temps mettrait plus de dix-huit ans à atteindre le plus bas niveau de rémunération des autres agents de l’INSEE.
Ce conflit social, totalement passé sous silence alors qu’il touche des secteurs très sensibles en ces temps de crise et d’élection, illustre le fait que l’Etat soit le premier employeur de travailleurs précaires de France. Ainsi, en cette fin de quinquennat, la politique de non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux a clairement montré sa dimension purement idéologique.
Les fonctionnaires dans l’éducation ou la santé, la police ou les douanes étaient paraît-il trop nombreux. Il fallait les redéployer pour s’offrir de confortables réductions de dépenses publiques. Raté ! Car malgré cela, le déficit budgétaire est celui que l’on sait, la qualité des services publics rendus se dégradent tant qu’il a fallu massivement recourir à des contractuels sous payés – comme les enquêtrices de l’INSEE – pour empêcher le système de s’effondrer.
Dans un tel contexte, l’annonce de la création de 1000 postes au sein de Pôle Emploi lors du dernier sommet social ne sonne pas seulement comme une manœuvre électoraliste pour calmer la fureur des chômeurs et l’épuisement des agents. C’est aussi et surtout un aveu d’échec : celui d’avoir voulu faire passer les fonctionnaires pour des inutiles et des privilégiés alors qu’ils sont indispensables pour qu’un Etat digne de ce nom puisse accomplir ses missions, y compris par très vilain temps économique.
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L'auteur
Jérôme Leroy est écrivain et journaliste. Dernière parution, Le Bloc (Gallimard)
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Royerjf dit
850€ : pour combien d’heures de travail ? Le métier d’enquêteur n’est pas à temps plein.
“Deviennent eux aussi des précaires” : l’Insee emploie des enquêteurs et enquêteuses pigistes depuis 1946, leur statut n’a pas cessé de s’améliorer (je ne sais pas ce que devenaient pendant ce temps les bergers kalmouks).
Jérôme Leroy ment-il de bonne foi ? Je ne crois pas. Tout lui est bon pour renforcer sa vision manichéenne du social. Si vous voulez vous informer et apprendre, mieux vaut chercher ailleurs. Mais où ? Certains comme moi espéraient que Causeur, ce serait “autre chose”…
brindamour dit
Cher Jérôme Leroy,
Je ne vois toujours pas en ligne votre entretien avec Renaud Camus, l’écrivain invité nulle part parce qu’il dit des choses désagréables, publié dans le dernier Causeur; J’espère qu’il n’y a pas de censure.
Jérôme Leroy dit
Cher Brindamour,
C’est gentil de l’avoir remarqué. Ce n’est pas un entretien mais un article que j’espère, “de fond” comme on dit. Il n’y a évidemment aucune censure ici et il ne devrait pas tarder à être en ligne, comme le sont tous les articles du magazine.
Bien à vous
laborie dit
La primeur au magazine….et un pédé réactionnaire ( non progressiste comme Lang les aime tant…) qui ne se promène pas avec un plume dans le cul en parcourant les chemin creux autour de Plieux ne peut pas intéresser téèffun ou antienndemesdeux, voyons…
Jérôme Leroy dit
Vous avez demandé à une enquêtrice de l’INSEE, Laborie?
La flamiche au maroilles, c’est vrai que c’est bon, sinon.
laborie dit
laborie sans majuscule svp.
J’ai un faible pour la caissière de Bel-Ami..pas pour les enquêtrices de l’INSEE qui sont recrutées dans ma commune pour me demander dans l’enquête “Habitât et Famille” si j’ai une “amie” qui vient me voir? Quand? Combien de fois?
Fiorino dit
Laborie, moi l’an dernier m’ont rien demandé si non de remplir le questionnaire, apparement vous avez l’air louche ;-)
Le problème de l’Insee c’est que ses enquêtes ne sont pas fiables. En Italie vous risquez la taule si vous ne participez pas au recensement, en France ça l’air assez optionnel.
Jérôme Leroy dit
Vous savez, laborie, que ce n’est pas par curiosité malsaine, que c’est pour la France. Alors parlez, que diable!
laborie dit
“comme Lang aime les progressistes”, aurais-je dû dire….
laborie dit
Quand la caissière lui eut rendu la monnaie de sa pièce de cent sous, Jérôme Leroy sortit du restaurant …Méluche et lui venaient de déguster une Flamiche au maroilles pas piquée des vers…enfin, malgré les sondages, la vie avait du bon…
Marie dit
Ce n’est pas grave le chevalier blanc de la gauche va changer tout ça !
Jérôme Leroy dit
Vous parlez de Mélenchon, bien entendu?
Fiorino dit
La dernière fois vous nous aviez annoncé martine aubry aux second tour contre méluche. Elle a même pas été élue à la primaire socialiste!
Fiorino dit
@ Jerôme Leroy
Rappellons aussi que l’Insee avait totalement raté le recensement de 1999 sur lequel se basent la pluspart des décisions encore aujourd’hui des politiques:
http://www.lefigaro.fr/france/20060824.FIG000000011_tribalat_l_insee_admet_enfin_avoir_sous_estime_le_solde_migratoire.html
Rappellons aussi ceci:
http://www.youtube.com/watch?v=psL6-7wO84Q
Plus stalinien que l’insee… jerôme leroy ;-)