Photo : capture « Il était une fois dans l'Ouest »

Dans beaucoup de westerns, un petit fermier, las d’être provoqué par les exactions incessantes du gros propriétaire qui convoite sa terre, finit par se retrouver face au tueur professionnel engagé par ce dernier. La convention sociale, en vigueur, et à l’époque estimée équitable, est que les adversaires soient face à face, dégainent, et tirent. A chaque fois, le petit fermier sympathique est tué. Le méchant triomphe sans qu’on voie rien à lui reprocher : ils avaient chacun un pistolet, l’un en face de l’autre, et en simultané.

Or c’est un péché contre l’esprit de croire qu’il s’agissait d’un affrontement loyal : l’un excelle dans le maniement rapide et précis des armes, physiques ou verbales ; l’autre est pataud, lent, fatalement en retard et donc se fait à chaque fois massacrer. Mais le simulacre de l’équivalence est admis par les assistants, le shérif, le juge.

Ce petit apologue pour revenir sur l’affaire Jacqueline Sauvage et indiquer quelques pistes de réflexion susceptibles de s’adapter à un droit à la légitime défense sous emprise. Je ne suis pas juriste mais j’ai quelques petites idées qui pourraient compléter l’écriture complémentaire des textes sur ce chapitre.

L’attachement à d’autres personnes est dès la naissance indispensable à la survie de l’être. Quand l’attachement est puissant, il risque de devenir une addiction. Or l’addiction se caractérise par l’extrême difficulté à s’en détacher, même si elle est gravement préjudiciable à celui ou celle qui l’éprouve. La notion de temps n’est plus celle, classique, du commun des mortels : on baigne sans cesse, en continu, dans l’obsession, entrecoupée de pulsions soudaines qui se déclenchent « quand elles veulent ».

C’est pourquoi j’ai été surpris de la réaction, raide dans leurs bottes, des professionnels de la magistrature qui se sont exprimés dans Le Figaro ou à « C’est dans l’air », scandalisés de ce soulèvement de la piétaille qui osait pétitionner et avoir gain de cause, alors que « le droit avait été dit et bien dit ». Sans encore percevoir que ce droit n’exprimait pas la justice car ses concepts n’étaient pas appropriés à juger équitablement une personne sous emprise.

Les médecins raisonnent pareil : si le malade a été soigné selon les règles de l’art actuelles, il peut bien mourir. Ici, quelques années d’emprisonnement supplémentaire ne s’ajoutaient pas aux quarante-sept années de l’enfermement conjugal, puisqu’elles étaient prescrites cette fois par les troupes régulières. Pour retrouver le sens de l’humanité vivante, sans faire intervenir l’hypothétique miracle du droit de grâce, il faudrait approfondir quelques réflexions préalables.

Qu’il s’écoule un laps de temps, entre la dernière tabassée et les coups de feu, ne discrédite pas la notion de légitime défense. La mise en danger est coutumière et permanente. La notion de « simultanéité » n’est pas pertinente dans ce contexte. La riposte peut être « différée » tout en relevant de la légitime défense, et non de la vengeance.

La riposte n’est pas proportionnelle à la seule dernière occurrence mais aux plus de quarante années de sévices, physiques et moraux, à ces humiliations et sentiments d’impuissance ininterrompus pendant ces décennies où les velléités précédentes d’action de défense s’évaporaient.

Dans le dos : pour avoir au moins une chance de ne pas être désarmée par Ringo. Dans les films de guerre, les sentinelles sont toujours abattues par derrière, et par surprise, sans que quiconque désapprouve. Sans cela l’assaillant improvisé verrait ses chances de réussite devenir inexistantes. On pourrait d’ailleurs, dans d’autres circonstances que celle-ci, cesser de considérer « la cible » comme immobile et envisager qu’une demi-seconde auparavant l’adversaire était de face, même quand la balle le frappe au dos…

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est psychosociologue spécialisé en alcoologie, auteur de Kit de est psychosociologue spécialisé en alcoologie, auteur de Kit de secours pour alcoolique.
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