Sarkozy et le coup du niqab | Causeur

Sarkozy et le coup du niqab

Comment aurait-il pu le réussir ?

Auteur

David Desgouilles

David Desgouilles
Blogueur et romancier. Prochain roman à paraître : janvier 2017, aux Editions du Rocher.

Publié le 23 avril 2010 / Politique

Au conseil des ministres de mercredi, Nicolas Sarkozy, avant d’expliquer qu’il avait opté pour une loi d’interdiction générale du voile intégral dans l’espace public, a rappelé qu’il avait été opposé à celle, de 2004, qui interdisait les signes religieux à l’Ecole publique. Manière de montrer à tous qu’il savait évoluer et qu’il lui en avait fallu, du courage, pour braver l’avis du Conseil d’Etat mais surtout ses propres fondamentaux intellectuels. On ne peut effectivement pas contester qu’il s’agit d’une révolution pour le président de la République. Il y a un an, lors de la venue du président américain sur les plages normandes, il ne contesta pas la vision de Barack Obama, lequel avait critiqué quelques jours plus tôt au Caire les législations interdisant le voile islamique à l’école.

De même, il a fallu qu’un député communiste, André Gérin, mette les pieds dans le plat pour que ce phénomène de société – le développement du port de burqa ou de niqab – soit pris en compte par le président et le gouvernement. Pris de court, le président de la République affirma solennellement devant les assemblées à Versailles que la burqa n’était pas la bienvenue en France. Parallèlement, on demanda aux services d’étudier l’ampleur du phénomène et on apprit en plein cœur de l’été que trois centaines de femmes seulement étaient concernées. Les services de renseignement auraient reçu des consignes claires pour minimiser au maximum, que personne n’en aurait été outre mesure étonné… D’autant que dans la même période, la commission d’enquête réclamée par le député Gérin et ses collègues cosignataires était refusée et transformée en “mission d’information”, Mme Morano expliquant que la première formule présentait un caractère trop stigmatisant.

Ensuite, Jean-François Copé entra dans la danse et, porté par le débat sur l’identité nationale provoqué par Nicolas Sarkozy et Eric Besson, réussit à se placer en adversaire le plus résolu du voile intégral. Il y a quelques semaines encore, le Président ne voulait entendre parler ni de loi, mais de résolution solennelle à l’Assemblée, ni d’interdiction générale mais seulement d’une prohibition dans les services publics. Les élections régionales et les enquêtes d’opinion1 auront eu raison des fondamentaux sarkozystes. Copé a gagné. Non seulement il a tordu le bras présidentiel, mais en plus, ça se voit.

Afin de faire passer la pilule plus facilement au conseil constitutionnel, le gouvernement, par la voix de François Fillon, a fait valoir que le projet de loi s’appuierait davantage sur l’égalité homme-femme et la dignité de cette dernière. Là encore, Copé doit rire sous cape. Lors de l’émission “Salut les terriens” présentée par Thierry Ardisson, il avait quant à lui basé son opposition au voile intégral du point de vue non de la dignité de la femme ainsi vêtue mais de sa gêne personnelle de discuter ainsi avec elle. On se souvient de cette phrase qui porta l’estocade : “Je ne sais même pas si vous me souriez.” C’est évidemment cela qui était en cause dans cette histoire de niqab. En France, la décence commune veut qu’on ne se promène pas nu dans les rues de nos villes. Mais on doit y montrer son visage. On ne montre pas ses attributs sexuels mais on dévoile sa bobine. Ce n’est même pas une question de sécurité, c’est une question de règles minimales de vivre-ensemble.

Pourtant, il y avait une solution qui aurait permis à Sarkozy de vaincre Copé. Cette solution, je ne sais si elle lui a été proposée par tel ou tel conseiller. Mais elle existait et je me propose de vous l’expliquer.

La solution se trouve dans la Constitution de notre République. Pas dans le fameux “bloc de constitutionnalité” qui, depuis le 16 juillet 1971, a détourné le Conseil Constitutionnel de sa mission originelle2. Non, dans son texte même et précisément dans son article 34. Tout ce qui n’est pas du domaine de la loi – et cet article en donne la liste précise- est du domaine réglementaire, et donc du pouvoir exécutif. Exit Copé. Le président de la République pouvait donc interdire à Copé de se saisir du problème tout en demeurant le gardien des institutions de la Ve République et apparaître ainsi, pour une fois, fidèle aux principes gaulliens.

Restait à demeurer ferme pour ne pas perdre la bataille de l’opinion. Le domaine réglementaire, qui est entre les mains du premier ministre3, permettait d’interdire le voile intégral au nom du vivre-ensemble. Pour les services publics, des arrêtés ministériels ou préfectoraux pouvaient imposer l’interdiction. Peut-être même y avait-il déjà dans le maquis de nos règlements des dispositions déjà existantes et permettant d’interdire cette tenue, du genre “il est interdit de se promener masqué dans les rues en dehors des périodes de carnaval”. Pour la voie publique, il aurait aussi pu ajouter une petite touche très politicienne en demandant à certains maires proches de lui d’édicter des arrêts municipaux. Lorsque des maires de stations balnéaires interdisent, là encore pour une question de décence, de se promener en slip de bain dans les rues, ils ont la possibilité de faire de même pour un vêtement heurtant la décence, même si c’est pour des raisons diamétralement opposées. Ainsi aurait-il pu lancer un championnat de France des maires qui aurait pu mettre en difficulté pas mal d’édiles de l’opposition.

Et si, par la suite, les tribunaux administratifs, puis le Conseil d’Etat4 avaient annulé ces différents arrêtés – ministériels, préfectoraux ou municipaux, il aurait pu in fine décider d’un projet de loi d’interdiction générale, tout en fustigeant les juges pour leur laxisme.

Fermeté, posture institutionnelle revenant aux sources de la constitution du Général, rabattage de caquet de Copé, mise en difficulté des maires socialistes, dénonciation éventuelle des juges et apparences sauvées : tel aurait été le bilan flatteur de Nicolas Sarkozy s’il avait appliqué cette méthode qui aurait dû être mise en pratique dès l’automne dernier. Au lieu de cela, il a capitulé en rase campagne devant Copé et pris le risque d’être désavoué par un conseil constitutionnel, dont le seul membre de gauche est celui qu’il a lui-même nommé, voire par l’Europe dont les Français n’ont pas oublié qu’il en était tellement friand, au point d’imposer – par la voie parlementaire – la constitution européenne qu’ils avaient refusée.

Quand on n’y est plus, on n’y est vraiment plus…

  1. Lesquelles non seulement appuient la thèse selon laquelle l’électorat de droite est, de manière écrasante, d’accord avec Copé mais aussi démontrent qu’en matière de sécurité, d’immigration ou d’identité nationale, les sondés ressentent un décalage entre les mots présidentiels et les actes.
  2. Le Général avait souhaité cette instance justement pour protéger le pouvoir exécutif du pouvoir législatif.
  3. Et donc de lui-même…
  4. Dans sa formation juridictionnelle et non plus celle de conseil du gouvernement.

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 28 Avril 2010 à 15h17

      Alain dit

      Il est vrai que le gouvernement n’arrête pas de cumuler les gaffes sur cette affaire. Mais ça ne change rien au fond du problème qui est l’absence de condamnation du voile intégral de la part des autorités musulmanes de France. En ne se prononçant pas, elles entretiennent l’amalgame entre islam et islamisme, dont le voile intégral apparait comme le symbole. Elles favorisent de ce fait une stigmatisation de la communauté musulmane tout entière et après, elles viennent crier à l’islamophobie. Leur irresponsabilité est totale.

    • 28 Avril 2010 à 15h06

      Alain dit

      Il est vrai que le gouvernement se montre très maladroit dans cette affaire et n’arrête pas de cumuler les gaffes. Mais ça ne change rien au fond du problème, qui est l’absence de condamnation de la burqa de la part des autorités musulmanes françaises. En ne se prononçant pas, elles créent un amalgame entre islam et islamisme et entrainent la stigmatisation de la communauté musulmane tout entière. Après, elle viennent crier à l’islamophobie.

    • 26 Avril 2010 à 23h04

      Thalcave dit

      La polygamie a été interdite en France par une ordonnance prise en 1945. Après l’ élection de Mitterrand , elle a été tolérée quand on a autorisé la venue des épouses et des enfants dans le cadre du regroupement familial. La Caisse d’allocations familiales autorisait même la cohabitation de plusieurs épouses à condition que le logement comporte un nombre suffisant de mètres carrés. Au demeurant, Mitterrand logeait sa seconde épouse dans les palais de la République.
      En 1993, les lois Pasqua mettait fin au regroupement familial. Mais la situation inextricable des familles déjà installées en France a nécessité des assouplissements inévitables : des circulaires publiées en 8 février 1994, en avril 2000 et en juin 2001, ont rendu non expulsables les familles polygames entrées en France avant 1993, à condition que les ménages «décohabitent».
      Quant au polygame de Nantes qui n’a contracté qu’un seul mariage civil et cohabite avec ses maitresses qui touchent un bonus d’allocations familiales de parent isolé, il est probablement à l’abri de poursuites. Pourquoi des imans s’autorisent à célébrer des mariages religieux polygames? Ils sont à l’abri de poursuites légales et leurs ouailles également. Pourquoi auraient ils envie s’intégrer dans le système de valeurs d’imbéciles qui n’ont même pas la fierté de leur identité nationale et accumulent une dette gigantesque pour financer un système de protection sociale voué à la faillite? Mais si vous doutez que l’immigration en provenance des pays sous développés soit une chance pour la France, c’est qu’il y une graine de fasciste en vous.

    • 26 Avril 2010 à 20h10

      expat dit

      @ zyx : “Le pandore qui a sanctionné cette automobiliste enburqanée montre la voie. A la guérilla islamiste, répondons par la guérilla républicaine!”
      Entièrement d’accord avec vous. D’ailleurs c’est drôle (façon de parler) de voir que cette verbalisation a permis de découvrir la situation de cette homme.

    • 26 Avril 2010 à 18h05

      Thalcave dit

      Dans l’affaire de Nantes où la conductrice en burqa a convoqué la presse pour sa contravention mais a été victime d’un retour de manivelle sur le mari polygame militant qu’elle a francisé, le PS lâche les chiens contre le gouvernement, l’interdiction totale de la burqa et défend le droit aux allocations de parent isolé des conjoints de polygame, mariés religieusement et non civilement (heureusement). Le constitutionnaliste Guy Carcassonne, ancien conseiller de Rocard (de gauche) a développé sur France Culture une argumentation contraire à celle du Conseil d’Etat (qui avait déjà reculé à cette époque des années 80 sur l’interdiction du foulard à l’école) sur la définition de l’ordre public (qui est du ressort de l’État et du Parlement, dépositaires de la souveraineté ) qui ne se définit pas de la même façon dans tous les pays de niveaux de développement comparables parce que leurs histoires sont différentes et qui ne se réduit pas à la sécurité, à la santé et à la salubrité publique. Il établit une symétrie parfaite entre la nudité qui trouble l’ordre public dans notre tradition et le masque du visage et du corps imaginé pour échapper aux pulsions sexuelles incontrôlées des barbares que seraient nos concitoyens. C’est une appréciation qui ressort du politique et pas du juridique. Je suis frappé par l’unanimité des media publics à s’aligner sur le PS. L’hégémonie Gramscienne d’une minorité continuera-t-elle longtemps à nous imposer la tyrannie de sa lâcheté?

    • 26 Avril 2010 à 15h46

      Zyx dit

      Loi ou pas, la lutte contre l’obscurantisme se mène tous les jours sur le terrain, en rendant coup pour coup. Le pandore qui a sanctionné cette automobiliste enburqanée montre la voie. A la guérilla islamiste, répondons par la guérilla républicaine!

    • 25 Avril 2010 à 20h13

      céphéides dit

      @Zed

      Quand une femme ou un enfant prend des coups à la maison, le droit pénal trouvera à s’appliquer.
      Si une femme est contrainte de porter la Burqa, elle doit savoir qu’elle vit dans un pays de liberté (en théorie) – on est plus dans un pays de droit que dans un pays de liberté – et qu’elle a la possibilité d’échapper à celui qui lui impose ce vêtement (divorce, plainte pour séquestration, harcèlement moral …).
      Si comme vous le dites, elle choisit de vivre avec une Burqa, de rester cloîtrée,
      de s’isoler socialement, une loi anti-burqa ne suffira pas et risque de multiplier les Burqas. Le problème est alors culturel et je crois que la loi est impuissante.
      Quel est le phénomène qui conduit des femmes – de plus en plus ? – à porter la Burqa ? C’est la question.
      En France, on veut la liberté mais au moindre problème, on veut une loi pour interdir. Il faut savoir. Mais légiférer sur un vêtement … Remarquez, on a bien réglementé le fromage au lait cru. Alors pourquoi pas ?
      Pour ceux qui en douteraient, je n’aime pas voir des femmes en Burqa, voile intégral ou pas. Ca me dérange. Des fantômes errants… Et ça n’a pas voir avec une histoire de dignité de la femme ou d’égalité. Mais je n’ai pas de réponse si les Burqas venaient à se multiplier.

    • 25 Avril 2010 à 16h25

      martin dit

      Pourquoi voulez-vous exercer votre culte dans la voie publique? Est-ce que la tora ou la bible indiquent d’exiger le port de tel ou tel signe religieux?
      Je ne le crois pas…

      Donc, le droit d’exercer son culte religieux ne signifie pas de l’exercer en place publique mais de pouvoir l’exercer, librement, chez soi ou dans un édifice communautaire( synagogue ou eglise…).

    • 25 Avril 2010 à 13h10

      Bibi dit

      céphéides n’a pas tort.

      Dans “Reflections on the Revolution in Europe,” Christopher Caldwell raconte:

      So what does Sweden – which has a relaxed attitude towards sexuality but also a lot of female circumcision – do?
      Nyamko Sabuni is the Burundian-born Swedish Minister for Integration and Gender Equality – her title alone gives an idea of how important a battleground feminism is in countries of heavy immigration.
      She called for gynaecological inspections of all schoolgirls in Sweden – not just Muslims, since this would violate equal treatment, but all girls. This approach was rejected. But the fact it was even proposed at the highest levels of government is shocking.