photo : Yves Salvat

Laurent Wauquiez, ministre des Affaires européennes, jeune, beau et ambitieux, probablement compétent et donc inexcusable quand il tient certains propos, est un pur produit de la sarkozie. L’été dernier, il levait des fonds auprès d’hommes d’affaires français à Londres pour alimenter les caisses d’un mini-parti à sa botte.

Avec sa dernière trouvaille, ce brillant sujet qui préside un think-tank appelé « Droite sociale », par antiphrase dirait-on, apporte sa contribution personnelle – si personnelle qu’elle est désavouée par toute la droite – à la tactique présidentielle alimentée par les retours du terrain des élus UMP de base, et qui consiste à courir après une Marine Le Pen que l’on voit comme son père en soft quand elle laboure déjà d’autres sillons, comprenant que la misère sociale ne se divise pas entre Français et immigrés, assistés et autonomes et préférant inviter les électeurs à se demander d’où vient le mal. Et elle les incite à tourner leur regard vers le haut plutôt que vers leur voisin de vers le voisin du coron. On s’étonne, après, que certains se laissent abuser et finissent par croire qu’elle est de gauche.

Mais revenons à Laurent Wauquiez. Laurent Wauquiez est entré en guerre contre les « assistés ». On pourrait lui faire remarquer que ce discours n’est ni très neuf à droite ni très social. Ou encore que la technique consistant à monter les pauvres contre les très pauvres ou, comme Marx l’aurait dit, le prolétariat contre le lumpenprolétariat, est aussi vieille que le capitalisme. Une classe ouvrière unie, c’est toujours plus compliqué. Alors autant appliquer la stratégie de César dans La Guerre des Gaules et dresser les tribus les unes contre les autres pour faciliter la conquête. Et si un Vercingétorix se lève, comme Xavier Mathieu, leader des Conti, il est vite neutralisé par la surexposition médiatique, cette ruse ultime, sans compter un lâchage plus ou moins discret de sa propre hiérarchie syndicale, décidément réformiste et un acharnement ministériel à obtenir son licenciement une fois les projecteurs éteints.

Car voilà, dimanche, sur RMC puis sur BFM-TV, Laurent Wauquiez a expliqué que la France était sous la menace d’un danger vital. Le nucléaire ? Le réchauffement climatique ? Le terrorisme islamiste ? La montée des communautarismes ? Le creusement démentiel des inégalités ? Que nenni ! Ce qui tue la France, la met à genoux, creuse son déficit, ce qui nous amène à deux encablures de la Grèce, du Portugal et de l’Irlande, tenez-vous bien, ce sont les assistés ! Oui ces salauds de (très) pauvres qui vivent grassement des RSA, se gobergent avec des APL, se goinfrent avec des allocations familiales.

Et comme des communicants lui ont appris son métier, à Laurent Wauquiez, il nous raconte l’histoire émouvante d’un ouvrier de chez Michelin qui l’aurait pris par la main pour lui chuchoter à l’oreille une terrible confidence : il aurait voté Le Pen parce que son voisin au RSA n’en fichait pas une rame et gagnait autant que lui qui faisait les trois-huit. Je ne sais pas ci cet ouvrier existe mais en tout cas il aura survécu au premier licenciement boursier de l’histoire de France, celui de Michelin, précisément, qui en 1999 mit 7500 personne sur le carreau sous le prétexte que les bénéfices de l’entreprise, 11% pour l’année, étaient de quatre points inférieurs à ce qui était attendu par les actionnaires.

On pourrait dire tout cela à Laurent Wauquiez. On se contentera de fournir quelques chiffres aisément vérifiables pour démonter cette légende des assistés vivant grassement aux dépens des smicards.
Des chiffres aussi têtus que les faits : un couple au RSA touche 700 euros par mois. S’il a trois enfants, il parvient à 1167 euros, mais s’il a le droit à l’APL, redescend à 1029 euros. Le couple de smicards, dans la même situation, a lui aussi droit à un « RSA chapeau » et à l’APL en guise de compléments.
ATD-Quart Monde est très clair. Dans la situation que nous venons de décrire, et qui est la plus favorable aux allocataires du RSA par rapport aux smicards, le différentiel reste de 350 euros en faveur des smicards.

Reste le vrai problème, celui que veut soigneusement cacher Laurent Wauquiez derrière cette charge inélégante : l’apparition en France du phénomène des « working poor » qui devrait tout de même choquer les élites sarkozistes qui ont placé la valeur-travail au centre de la morale sociale. Oui, il y a en France, comme en Angleterre depuis Thatcher, des gens qui travaillent et ne peuvent pas décemment vivre de leur travail.
Ensuite, si cette faible différence choque tant cela monsieur Wauquiez, pourquoi ne pose-t-il pas le problème dans l’autre sens ? En effet, ce qui est choquant finalement ce n’est pas que des allocations ressemblent à un salaire, c’est qu’un salaire, le smic en l’occurrence, ressemble à une allocation. Mais parler d’augmentation des salaires, par les temps qui courent, c’est comme se promener nu en public, c’est indécent.

Il n’empêche que les Français se font de moins en moins avoir par ces discours de division. Ils ont bien compris que lorsqu’il s’agit de sauver des banques, on parle en milliard d’euros, alors que pour la politique de l’emploi, l’unité est au mieux le million d’euros. Et il ne leur a pas échappé non plus qu’en comparant allocations et salaires minimum, on cherchait à dresser les citoyens les uns contre les autres pour des différences se montant à quelques centaines, voire quelques dizaines d’euros. Question d’échelle. Quant à la préférence pour le terme « assistanat » au détriment de « solidarité », elle n’est qu’une question de vocabulaire. Mais le choix des mots dit tout de la conception que l’on a de la société.

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