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Il est 8h40 ce lundi lorsqu’on arrive au cours Antoine-de-Saint-Exupéry, à Asnières-sur-Seine (92), en même temps qu’un jeune élève. Nous, ça va. L’enfant, lui, est accueilli par le directeur en personne, qui se tient droit comme un « i » devant l’entrée, et le tance pour ses dix minutes de retard : « Les cours ont commencé, vous allez en salle d’études jusqu’à 13h. » Le ton est donné : ici, on vouvoie les enfants de 10 ans, mais après l’heure ce n’est plus l’heure. Patrick Bergot, costume gris à fines rayures, nœud de cravate et brushing impeccables, emploie un vocabulaire léché et sait se faire obéir sans élever la voix. À 53 ans, ce père de quatre enfants n’a pas fait carrière dans l’Éducation nationale mais à la City, en tant que cadre dirigeant d’un fonds d’investissement. Ce qui l’a fait bifurquer ? « Un sentiment d’urgence, face à l’impact du communautarisme ».

L’école privée hors contrat qu’il dirige a ouvert ses portes à la rentrée dernière. C’est la petite dernière des quatre déjà créées par la Fondation Espérance Banlieues, après celles de Montfermeil, de Marseille et de Roubaix. Elle a fait l’objet d’un long reportage au JT de France 2, reportage repris lors de l’émission « Des paroles et des actes » avec Alain Finkielkraut et Daniel Cohn-Bendit. Coût pour les parents : à peine 75 euros par mois, puisque le cours est financé à 80% par l’organisation. « Abritée » par la Fondation pour l’école, reconnue d’utilité publique depuis mars 2008, Espérance Banlieues vit exclusivement de dons privés et de mécénat. Elle est par ailleurs affiliée au mouvement Bleu Blanc Zèbre, lancé par l’écrivain Alexandre Jardin pour promouvoir les initiatives de la société civile. Objectif : compenser les défaillances de l’action publique qui feraient monter inexorablement – on se demande bien pour quelle raison – les scores de Marine Le Pen.

Des enfants « à 80 % musulmans »

Actuellement, l’école d’Asnières dirigée par Patrick Bergot emploie six professeurs et accueille 53 enfants, du CP à la 5e. Tous portent l’uniforme : un pantalon noir et un sweat-shirt – rouge bordeaux pour les filles, vert sapin pour les garçons. Et les chères têtes blondes sont plutôt brunes, puisque les enfants sont « à 80 % musulmans ». Ici comme à Béziers, on s’autorise ce genre de statistiques, même si elles restent approximatives. Mais avec une ambition claire : donner à cette troisième génération issue de l’immigration toutes les chances de réussir son intégration. « Ils sont en majorité originaires de la même région du Maroc, d’où sont venus leurs grands-parents », précise le directeur. L’école se heurte-t-elle au type de problème qu’on rencontre parfois ailleurs avec les familles musulmanes ? « Au moment de l’Aïd, les enfants étaient tenus d’être en classe, mais certains parents les ont excusés », nous répond-on simplement. Quant au ramadan, qui pour la première fois cette année ne tombera pas sur une période de vacances, le directeur ne sait pas encore ce qui l’attend, mais Espérance Banlieues y réfléchit déjà.

9h30, c’est l’heure de « l’assemblée ». Tout le monde se retrouve dans la cour, où il est notamment interdit « de cracher » ou « de parler arabe », précise une feuille placardée en salle des profs. Les élèves viennent nous saluer très poliment, puis forment un demi-cercle et retirent leurs bonnets face au directeur, qui les interpelle d’une voix forte : « Le moral est bon ? » Les enfants répondent sans se faire prier, et aucun n’a les mains dans les poches. Cécile Chevariat, une institutrice, y veille. Elle prend à son tour la parole : « Il y a eu des pleurs et des disputes parce que les règles n’ont pas été respectées, explique-t-elle posément. Pour être heureux, il faut bien se tenir. » Youssef, qui a remis les mains dans ses poches, est invité à cesser. Cécile ajoute : « Si vous avez froid, c’est que vous ne vous dépensez pas assez. » Plus tôt, Youssef a accepté le « pardon » qu’est venu lui demander, la main sur son épaule, un élève puni pour l’avoir tapé. C’était la condition pour que la sanction soit levée. Djibril, lui, est puni parce qu’il a parlé arabe, il doit rester assis contre la vitre.

Mais il y a aussi un temps pour les réjouissances. La jolie Léna est félicitée d’avoir confectionné une banderole. « Hip, hip, hip », lance le directeur. Un grand « hourra ! » prépubère lui répond illico. On complimente ensuite Maël, élève de CP, parce qu’elle a parlé fort et distinctement en classe, avec le sourire : elle a vaincu sa timidité ! Valentin Rebeix, un autre enseignant âgé de 23 ans, nous apprend au passage qu’au cours Saint-Exupéry, « les élèves sont notés sur 20, mais la note est adaptée à chacun ». Et qu’avant les vacances, des médailles sont attribuées pour récompenser les enfants selon des critères volontairement variés : effort, service, sport, lettres, sciences et voix. « L’enfant doit avoir l’impression qu’il compte, qu’il a de la valeur, parce que décrochage scolaire et problèmes d’intégration vont de pair », nous explique Hedwige Hallopeau, qui a enseigné treize ans en ZEP avant de choisir d’enseigner ici. Voilà aussi pourquoi le vouvoiement est systématique : « C’est l’enfant qui s’élève au niveau de l’adulte, et pas le contraire, poursuit-elle. Ils sont tirés vers le haut. »

« Construire leur identité de Français »

Mais ces gratifications ne doivent pas faire perdre de vue l’un des objectifs prioritaires d’Espérance Banlieues : « construire leur identité de Français », en développant chez eux la fibre patriotique. Les élèves entonnent alors La Marseillaise – main sur le cœur, s’il vous plaît –, accompagnés par la voix de stentor de leur directeur. Pendant ce temps, deux enfants ont l’honneur de lever les drapeaux français et européen, ainsi que celui de l’école. Puis un instituteur lance un autre chant, car on pratique ici une « pédagogie de la voix » jugée utile à l’estime de soi : le lundi et le mardi matin, pour les sortir du « tunnel intellectuel » dans lequel ils évoluent, les élèves chantent en chœur. Parfois ce sont des tubes d’Alain Souchon, mais ce matin on commence par un chant scout, T’en fais pas, la vie est belle, repris en canon. Et on enchaîne avec le « chœur des gamins » du Carmen de Bizet, « Avec la garde montante ». Extrait : « Nous marchons la tête haute / Comme de petits soldats / Marquant sans faire de faute / Une, deux, marquant le pas… Sonne trompette éclatante / Taratata, taratata ! » Pas vraiment du Grand Corps Malade, donc.

Uniforme, drapeau et participation obligatoire des élèves à diverses tâches, comme le rangement ou l’entretien des locaux. Sur le papier, on se croirait revenu au temps des internats d’autrefois. Sauf qu’ici, une cinquantaine de bénévoles appelés « bienveillants » remplacent les terribles surveillants d’antan, et peuvent apporter un soutien psychologique le cas échéant. Tout est fait pour que l’enfant se sente en sécurité : l’école est très attentive aux conditions de vie scolaire, périscolaire et familiale afin de mener une « action stabilisatrice », nous dit Hedwige Hallopeau. Alors que dans leur environnement règne souvent « violence et agitation », nous dit-on, le cours entend être un « havre de paix » offrant les meilleures conditions pour travailler et apprendre. Exemple : dans une classe de CP, au premier étage, on dénombre seulement quinze élèves qui participent activement, l’institutrice bénéficiant du renfort d’une stagiaire. Et dans le petit réfectoire où les élèves apportent chacun leur déjeuner, un « bienveillant » est présent à chaque table.

« L’école publique n’intègre plus »

Au total, nous explique plus tard au téléphone le président d’Espérance Banlieues, Eric Mestrallet, « nos écoles ne dépasseront jamais 140 élèves, c’est la taille optimale d’un écosystème respectueux de l’enfant ». Mais attention, contrairement à l’Éducation nationale, qui prétend depuis trente ans placer l’enfant « au centre du système » et en faire un « acteur » de sa propre formation, la fondation sait faire la part des choses : « Tout faire pour que l’enfant acquière les savoirs fondamentaux ne signifie pas qu’il serait le grand manitou de cet apprentissage. » De même, dans ces établissements alternatifs, on ne s’encombre pas des gadgets électroniques et autre théorie du genre chers à Michel Onfray… « On respecte le socle commun du ministère, assure Eric Mestrallet, mais on est libre de nos moyens. » Résultat : les familles se bousculent au portillon, et « plein de nouvelles écoles sont en préparation ». Il a fait ses calculs : « Avec 200 écoles qui touchent chacune 1000 personnes, on pourra mailler le territoire. » But de l’opération : « créer des anticorps » contre la désintégration. L’école publique, dont ce fut la fonction, ne pourrait-elle pas s’en inspirer ? Pour l’heure, le patron de la fondation ne se fait pas d’illusions, et pour cause : « Nous sommes un reproche vivant pour la superstructure. »

En effet, si les parents d’élèves du cours Saint-Exupéry, eux-mêmes formés dans le public, ont choisi de mettre leurs rejetons dans le privé, c’est qu’aujourd’hui « l’école publique est délabrée », nous avait confié Patrick Bergot. Sans blague… Conséquence ? « L’enseignement public recule en France, parce qu’il faut bien faire quelque chose. Aujourd’hui, il y a 3 % d’établissements hors contrat, mais le chiffre devrait augmenter à l’avenir », prédisait-il, appelant de ses vœux « une école désidéologisée ». Eric Mestrallet ne dit pas autre chose : « Aujourd’hui, l’école publique n’intègre plus, elle ne permet pas de lutter contre les déterminismes communautaires. » Et d’évoquer le racisme dont parlent les élèves, « entre Turcs et Marocains » par exemple… Rien à avoir avec la soi-disant oppression postcoloniale qui expliquerait un ressentiment des familles musulmanes de banlieue : « Si on n’explique pas pourquoi, en France, chaque village a son clocher, ces enfants vont dire “c’est dégueulasse, il n’y a pas de mosquées !” » Alors qu’après un stage à la ferme et une sortie scolaire sur les plages du Débarquement, un élève de 3e, assistant à une cérémonie en l’honneur d’un résistant fusillé à 18 ans, aurait fini par lâcher : « Cette France-là, on peut l’aimer. »

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