La maladie de Sachs | Causeur

La maladie de Sachs

Le plus brillant escroc de la littérature d’avant-guerre

Publié le 15 octobre 2016 / Culture

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Sachs, l'Herne (couverture). Amazon.

Y a-t-il dans l’histoire littéraire française du siècle dernier un personnage plus fascinant que Maurice Sachs ? Ecrivain, éditeur, dandy, escroc, kleptomane, curé, pédéraste, alcoolique, dénonciateur, ce mauvais sujet a endossé tous les costumes, successivement ou simultanément. Sa vie, brève – moins de quarante ans –, est un tourbillon. Il naît en 1906, grandit sans père, passe sa jeunesse dans les pensionnats. A seize, dix-sept ans, seul dans Paris, il grenouille dans les boîtes de nuit, les cafés, les milieux littéraires. On le voit au Bœuf sur le Toit ; Jean Cocteau l’engage comme secrétaire. A vingt ans, croyant avoir découvert Dieu, il se rapproche de Jacques et Raïssa Maritain, qui l’accompagnent sur le chemin du séminaire. Un scandale lui fait quitter prématurément les ordres ; il part en Amérique, épouse une Protestante, divorce, revient en Europe au bras d’un homme. Gide l’introduit chez Gallimard, où il vole des Pléiade ; à Max Jacob, tombé sous son charme depuis 1926, il dérobe des gouaches, qu’il revend en secret. Quand la guerre éclate, Sachs, caché dans des hôtels, couvert de dettes, devient un personnage à la Modiano, louche, insaisissable, au cœur de tous les trafics parisiens, tapeur invétéré, marchand d’or et de bijoux. Engagé au STO, il part pour  Hambourg où il pilote des grues sur le port et continue ses combines. On le dit membre de la Gestapo, ou agent double. Emprisonné en 1943, il est assassiné en 1945, dans des circonstances mal éclaircies.

Difficile de résumer en peu de lignes cette vie sensationnelle et absurde, remplie de rencontres et d’anecdotes qui mériteraient chacune un livre. On pourrait passer des heures à tracer le portrait de Sachs, caméléon désarmant, individu malhonnête et lâche, mais en même temps charmeur, drôle, séduisant. Tous ceux qui l’ont connu y insistent : Sachs, odieux, voire abject, avait le chic pour se faire aimer. C’est ce qu’on vérifie à travers les nombreux documents rassemblés par Henri Raczymow pour le nouveau numéro des Cahiers de l’Herne, consacré à Sachs. Raczymow s’était déjà occupé de son cas dans Les travaux forcés de la frivolité, une belle biographie parue en 1988 ; ces riches Cahiers en constituent pour ainsi dire le tome deux, qui donnent une vue kaléidoscopique de cet être insaisissable envisagé tout à la fois comme homme, comme écrivain, comme mythe et même comme figure romanesque, puisqu’il apparaît dans les livres de Violette Leduc, qu’il a bien connue, et dans ceux de Patrick Modiano, notamment La Place de l’Etoile en 1968. Outre de petites études universitaires et de nombreuses lettres (à Maritain, à Madeleine Castaing, à Gaston Gallimard, à Gide…), on trouve dans ce volume des documents célèbres et difficilement accessibles, comme le texte cruel de 1936 où Jouhandeau affirme être devenu antisémite à cause de Sachs, ou celui, douteux et répugnant, dans lequel Philippe Monceau rapporte sa mort sordide à Hambourg, la même « qu’un cochon que j’avais vu tuer dans une ferme »…

Le plus passionnant, ce sont les témoignages de ceux qui ont croisé Sachs. Tous donnent à peu près le même portrait, en insistant chacun sur tel ou tel aspect. Les mêmes mots reviennent : crapule, ivrogne, tricheur, voleur ; mais aussi généreux, cultivé, charmant, « réellement bon, délicat en amitié, capable d’innombrables gentillesses ». Alors ? André David raconte : « Si on lui disait : – Maurice, rends-moi l’argent que je t’ai prêté, il ne vous le rendait pas, mais si on lui disait : – Maurice, prête-moi telle somme, il vous la donnait immédiatement, quitte à l’emprunter à quelqu’un d’autre ». Certaines anecdotes sont à peine croyables. Courtier en tableaux, il garde pour lui l’argent des ventes, prétend que l’acheteur s’est enfui, dédommage le vendeur floué avec un dessin d’Ingres, qui se révèle être un faux grossier… Il cède le bail de son appartement avec tous les meubles, mais il vend les meubles avant l’emménagement de son successeur, puis il disparaît en laissant ce dernier face aux huissiers venus réclamer ses loyers impayés. Même Coco Chanel se fait avoir, qui l’emploie pour qu’il lui compose une belle bibliothèque d’ouvrages rares et précieux, avec un salaire royal ; Sachs mène grand train aux frais de la couturière (masseur, chauffeur, secrétaire…), tout en remplissant ses rayons de livres banals et sans grande valeur. La supercherie sera décelée par Pierre Reverdy, et Coco Chanel furieuse rompra son contrat avec l’indélicat…

L’écrivain Sachs, lui, était doué. Tous ses livres ne sont pas bons ; certains sont farfelus, comme le conte de fées Abracadabra. Sachs n’était pas un romancier d’imagination ; comme autofictionneur, en revanche, il est imbattable. Son récit le plus connu, Le Sabbat, raconte sa vie, le sujet qui lui convient le mieux. C’est un livre à son image, fascinant, déplaisant, complaisant, brillant. La suite, La Chasse à courre, est encore meilleure, peut-être parce que c’est un texte inachevé, un peu bâclé, qui a conservé sa souplesse de style, son mordant, son rythme, son pétillement désabusé. Je ne connais pas de meilleur tableau du Paris de 1940-1942 ; Sachs, qui tire le diable par la queue, est plus que jamais dans son élément, obligé de magouiller sans cesse, d’acheter et de vendre, de voler et de mentir, spirale infernale qui s’achèvera de l’autre côté du Rhin. Pour découvrir quel écrivain était Sachs, Raczymow, à côté des Cahiers, republie deux livres. Mémoire moral, inédit, est une première version du Sabbat, écrite entre 1934 et 1936 ; Sachs y croque sa jeunesse d’enfant délaissé. Quant à Derrière cinq barreaux, ce livre n’avait jamais été republié depuis sa parution chez Gallimard en 1952. Ce sont les carnets d’aphorismes écrits par Sachs à Hambourg, témoins de son appétence pour le genre moraliste. Il y tourne des phrases sur les Français, sur l’homme, sur Dieu. C’est parfois plat, souvent profond. Sachs a 39 ans, il ne sait pas qu’il va mourir bientôt.

Sa mort justifie un paragraphe. L’hallucinant article de Pierre Béarn dans les Cahiers énumère les légendes sur sa disparition. Selon la version officielle, Sachs a été abattu le 13 avril 1945 par un SS sur la route de Hambourg à Kiel ; à bout de forces, il retardait un convoi de prisonniers. Mais beaucoup prétendent l’avoir vu vivant après cette date. En Asie. En Egypte, conseiller du roi Fouad. A Hambourg. A Paris même, où il serait revenu à la fin des années 1940, arborant une barbe blanche ! Faut-il avoir du talent, pour susciter tant de légendes… Si elles sont vraies, Sachs a peut-être eu le plaisir d’apprendre que ses livres inachevés ont tous paru à partir de 1946, grâce aux bons soins notamment de Raymond Queneau et d’Yvon Belaval, son ami philosophe. Le Sabbat, publié en 1946, manque même le prix Sainte-Beuve l’année suivante, malgré les protestations des Lettres françaises, qui s’étranglent de voir célébré ce gestapiste, fusillé, d’après Aragon, par les Alliés. « Mais où sont les preuves de tout cela ? », demande Edmond Buchet, l’éditeur du Sabbat. On est tenté de dire, évidemment, que la vie de Sachs fut un roman. Mais Buchet note ceci dans son journal, en 1940, qui est assez juste : « Un Maurice Sachs ne pourrait faire un héros de roman, car il ne paraîtrait pas réel ».

Sachs  sous la direction de Henri Raczymow (L’Herne n°115, 265 p., 39 €)

Derrière cinq barreaux  de Maurice Sachs (L’Herne, 208 p., 7,50 €)

 Mémoire moral  de Maurice Sachs  (L’Herne, 110 p., 7,50 €)

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 16 Octobre 2016 à 13h21

      bu2bu dit

      I diogene: Dans vos exemples de Nobel de la paix, vous citez Shimon Peres mais pas Arafat, même Nobel.
      Pas magouilleur, Arafat, mais droit, hônnête et sincére, comme chacun sait

    • 16 Octobre 2016 à 1h11

      Schlemihl dit

      La morale a son domaine . On ne peut la mettre partout .

      On ne peut pas mettre de la morale dans la zoologie , ni dans l’amour , ni dans le sexe , ni dans le talent littéraire , et c’est bien difficile d’ en fourrer , si j’ose dire , dans l’ économie .

      Maudit soit à jamais le rêveur inutile
      Qui voulut le premier dans sa stupidité
      S’ éprenant d’ un problème insoluble et stérile
      Aux choses de l’amour mêler l’ honnêteté .

      Il faut l’ accepter , on peut avoir un beau talent littéraire et être une canaille , être un assassin et un grand peintre , un ruffian et un sculpteur .

      Donc ne mettons pas de la morale là ou elle n’a rien à faire et tout particulièrement dans les affaires de fesses . Il est absurde méchant et nuisible de punir les clients des prostituées et d ‘imposer la vertu par les mouchards , les méchants et les hypocrites .

      Et on ne mélange pas non plus les sentiments personnels avec la morale , en disant :

      On peut se demander pourquoi les cours condamnent
      Un assassin si beau qu’il fait pâlir le jour

      C’est de Jean Genêt , poète et canaille . On peut être une canaille et un poète , on peut être beau et se faire couper la tête . La beauté et le talent ne sont pas des circonstances atténuantes en droit pénal . Et quand on raisonne , il vaut mieux le faire ( je parle des hommes ) à avec sa comprenette qu’ avec sa quéquette . 

      • 16 Octobre 2016 à 1h28

        Renaud42 dit

        Le sexe est pétri de morale et quand elle est dure il l’est aussi.

        • 16 Octobre 2016 à 1h35

          Schlemihl dit

          nibs …ça ne se mélange pas et une morale rigide ne fait pas bander .

    • 15 Octobre 2016 à 23h11

      C. Canse dit

      C’est la semaine du glauque homme.

    • 15 Octobre 2016 à 22h48

      C. Canse dit

      C’est la semaine ! Les lettres d’amour de FM, fourbe misérable et maintenant MS, misère satrapique.

      Pourquoi pas leur filer le Nobel de la paix ?

       

      • 16 Octobre 2016 à 1h36

        i-diogene dit

        Le Nobel de la paix..?

        Bin,pourquoi pas: ça rentrerait dans le cadre des magouilleurs: Shimon Peres, Obama… Il ne dépareillerait pas..!^^

    • 15 Octobre 2016 à 22h32

      GigiLamourauzoo dit

      “Gide l’introduit chez Gallimard”
      Z’auraient pu faire ca a France Loisirs (ou Actes Sud)

      • 16 Octobre 2016 à 8h40

        alain delon dit

        Il y

        • 16 Octobre 2016 à 8h41

          alain delon dit

          …Il y a élargi le cercle de ses amis

          Ok ok elle est réchauffée

    • 15 Octobre 2016 à 21h46

      Renaud42 dit

      Sachs était le prototype, maintenant l’homme sans gravité est fabriqué en série.

    • 15 Octobre 2016 à 19h53

      Didier Goux dit

      « Y a-t-il dans l’histoire littéraire française du siècle dernier un personnage plus fascinant que Maurice Sachs ? »

      D’abord, oui, il y en a ; simplement parce qu’ils sont de plus grands écrivains que Sachs : Proust, Céline, Fargue, Montherlant, Toulet, Léautaud et quelques autres. Mais on comprend bien ce que vous entendez par “fascinant”, et qui est étalé naïvement dans votre seconde phrase : bien sûr, vous écrivez d’abord “écrivain”, mais on comprend fort bien que votre “fascinant” se rapporte essentiellement aux qualificatifs suivants. Le voyou a toujours fasciné les petits talons rouges de Saint-Germain (c’est pourquoi, grâce à Sartre, Genet a été sacré “grand poète”) ; de ce point de vue, Sachs avait tout, en effet, pour les faire entrer en pâmoison, ainsi que vous le résumez avec des hoquets de plaisir que l’on entend d’ici.

      Après avoir goulûment débobiné ses abominations – que chacun, tout comme vous sans doute, peut trouver sur Wikipédia –, vous vous sentez tout de même obligé de parler de l’écrivain. qu’en dites-vous ? Rien. Car Maurice Sachs est en effet un véritable écrivain, doté d’un regard, d’une oreille, et d’une langue pour en traduire les impressions. En quoi l’est-il ? Qu’on ne compte pas sur vous pour nous le montrer, trop pressé que vous êtes, dès le copieux paragraphe suivant, de nous ramener à l’anecdote crapuleuse et très incertaine. Vous ne mentionnez même pas (mais on ne peut pas tout connaître, c’est vrai) Au temps du bœuf sur le toit, qui est probablement son meilleur livre.

      En fait, ce qui semble vous intéresser chez Maurice Sachs, c’est tout ce qu’il a pu faire dans les moments où il n’était pas écrivain. Vous devriez écrire une biographie de François Viloon : ce serait immédiatement adaptable en série par la télévision française.

      • 16 Octobre 2016 à 6h56

        FM Arouet dit

        à Goux Didier
        C’est pas bien de parler des hommes, il ne faut parler que des oeuvres…. Sinon panpan. Encore un pédagogue dans l’air du temps et du ministère, ce Didier.
        Comme si les oeuvres n’étaient pas faites de chair et de vie(s).
        Et puis quelle naïveté de croire que l’on peut “montrer” (et pourquoi pas démontrer tant que vous y êtes) qu’un écrivain est un “véritable” écrivain !

      • 16 Octobre 2016 à 8h39

        alain delon dit

        François Viloon tenait-il un saloon littéraire?

        • 16 Octobre 2016 à 13h52

          Schlemihl dit

          Non …. Villon ne tenait pas de salon littéraire , il était voleur maquereau et peut être assassin . et c’ est u des plus grands poètes français . C’est comme çà .

        • 16 Octobre 2016 à 13h54

          alain delon dit

          Frère Schlemihl, qui après nous vivrez…

      • 16 Octobre 2016 à 14h39

        Schlemihl dit

        Frère Alain Delon , je ne sais si je vivrai après vous mais …. vers l’an de mon nouvel âge ( c’est mon anniversaire ) , quand toutes mes hontes j’eus bues , je , toujours écolier , le frein aux dents , franc au collier , près la Noël  qui approche, morte saison , que les loups se vivent de vent et qu’on se tient en sa maison , loin du frimas près du tison , considérant , de sens rassis , qu’on doit ses oeuvres conseiller , comme Végèce le raconte  , sage romain , grand conseiller ( ou autrement on se mécompte … ) 

        Je lègue 47 % de mes cendres au fisc , le trou de mon postère mais non ce qui l’ entoure à la mairie de Paris , mes lingots d’ or , pièces de huit , diamants , émeraudes , gisements de pétrole et mines de platine à la Sécurité Sociale , ma considération distinguée à l’ ONU , mes châteaux en Touraine aux Verts , une guitare ayant toutes ses cordes ou peu s’en faut à i diogène et tgd o , une boucle de mes cheveux à M Poutine et le pucelage de M Trump à SOS Racisme . Ils en auront de bons morceaux les enfants , quand je serai vieux ! 
         

        • 16 Octobre 2016 à 14h42

          Schlemihl dit

          Alain Delon , tout le monde a oublié qu’ un grand Maréchal de France a été honoré du nom de feu Maurice  Saxe …. les hommes du 18ème siècle avaient moins de préjugés que nous .

        • 16 Octobre 2016 à 18h33

          alain delon dit

          Mes hommages au grand poète, et je partage votre nostalgie d’Ancien Régime

      • 16 Octobre 2016 à 18h23

        Ravi Shankar dit

        Didier Goux, l’homme qui lit ce qu’il veut lire, et qui débine avant d’avoir pensé…
        “Y a-t-il dans l’histoire littéraire française du siècle dernier un personnage plus fascinant que Maurice Sachs ?” Un personnage. Proust, Céline, Fargue, n’ont pas eu la vie de Sachs. Ils sont fascinants comme écrivains, moins comme personnages. Sachs est moins écrivain par ses livres que par sa vie. Visiblement, ça dépasse Goux.
        “Maurice Sachs est en effet un véritable écrivain, doté d’un regard, d’une oreille, et d’une langue pour en traduire les impressions. En quoi l’est-il ? Qu’on ne compte pas sur vous pour nous le montrer”. Goux, lui, aurait montré, dans un article de cinq paragraphes, en quoi Sachs était un écrivain. Par A + B. Imparable.
        “Vous ne mentionnez même pas (mais on ne peut pas tout connaître, c’est vrai) Au temps du bœuf sur le toit, qui est probablement son meilleur livre”. Goux, lui, connaît tout. Mais pourquoi ne mentionne-t-il pas “Tableau des moeurs de ce temps”, le plus ambitieux des livres de Sachs ? Mais on ne peut pas tout connaître, c’est vrai. Ni admettre qu’on puisse trouver “La Chasse à courre” le meilleur livre de Sachs, loin devant “Au temps du Boeuf”…
        “Vous devriez écrire une biographie de François Viloon” (sic). Goux aurait bien sa place, lui aussi, à la télévision française : il fait des fautes d’orthographe, comme les journalistes.