Tomates géantes et fourmis violettes au pays de Ceausescu | Causeur

Tomates géantes et fourmis violettes au pays de Ceausescu

Série “Un été littéraire dans les Carpates” (1)

Auteur

Marie Céhère

Marie Céhère
Sophistique, littérature.

Publié le 24 juillet 2016 / Culture

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Razvan Radulescu (Photos : Editions Zulma)

Depuis la chute de la dictature communiste en Roumanie, le « travail de mémoire » a du mal à démarrer et à mobiliser l’ensemble de la société. La vie politique est tiraillée entre des courants victimaires, chrétien conservateur, européiste et identitaire qui cohabitent dans une relative harmonie. Mais au milieu de cela, les spécialistes estiment que beaucoup de jeunes Roumains n’en savent pas très long sur le régime de Ceausescu.

Parmi les artisans de l’histoire roumaine du XXème siècle figure Razvan Radulescu. Né en 1969 à Bucarest, il a collaboré avec le réalisateur Cristian Mungiu pour la Palme d’or 4 mois, 3 semaines, 2 jours, ainsi qu’avec d’autres réalisateurs de la nouvelle vague roumaine, Cristi Puiu (La Mort de Dante Lazarescu), Radu Muntean (L’Étage du dessous) et a réalisé son premier film, Félicia avant tout, en 2008.

Le souvenir du régime totalitaire hante ces œuvres à divers degrés. On y retrouve les topoi de l’enfermement intérieur et physique des hommes, de la surveillance, d’un pouvoir tentaculaire et paranoïaque, on y croise des personnages nageant en plein délire, victimes de leur impuissance, fatalistes, se sachant menacés toujours et pour aucune raison.

Radulescu, loin d’épuiser le sujet à l’écran, en a fait le cadre de son premier roman, traduit en français en 2013, La Vie et les agissements d’Ilie Cazane. Ilie Cazane est un homme ordinaire, à la vie ordinaire, si ce n’est qu’il possède le don de faire pousser des tomates géantes. Ce charmant sortilège passe, aux yeux de Ceausescu, pour un crime. L’auteur fait se confronter la froide autorité du pouvoir qui tourne sur lui-même avec l’innocence joyeuse des hommes.

En 2016, les éditions Zulma publient le deuxième roman de Razvan Radulescu, Théodose le Petit, récompensé par le prix de littérature de l’Union européenne. Cinq cents pages d’une fable politique délirante, fantasque et fantastique, au cours de laquelle s’expriment la virtuosité et le talent d’autodérision du scénariste.

Théodose le Petit est appelé à régner sur un royaume divisé. D’un côté, la chouette Calliope, cultivatrice de fraises transgéniques et le minotaure Samuel, cultivateur de champignons atomiques, se livrent une querelle de voisinage. De l’autre, le duc Otto d’Ottobourg et le Silure Olivier, maître du Lac Froid, tentent de renverser le régime avec l’aide pas toujours fiable des sécessionnistes fourmis vertes et violettes. À la manière d’un Machiavel dépoussiéré, Radulescu enseigne à son héros en culottes courtes la stratégie militaire, les subtilités de la négociation avec des traîtres, la balistique, l’art de s’évader d’un cachot et de saluer son peuple réunifié.

Le roman est un Alice au pays des merveilles politisé, avec un renversement stupéfiant de tout le système narratif au moment où Théodose, accompagné du terrifiant et invisible Grand Monstrelet, bascule dans la tête puis dans la maison de l’écrivain. Le Grand Monstrelet, personnage tout-puissant dans la fable, s’avoue vaincu devant celui qui tape sur le clavier. Radulescu déconstruit la trame, fait lire à Théodose, pour qu’il se tienne au courant des événements en cours, dans son propre ordinateur, des fragments de chapitres pas encore incorporés au roman, comme s’il lisait le journal.

Avec cela, une drôlerie ininterrompue dans le style qui n’entrave en rien la compréhension. Il s’agit toujours du régime délirant de Ceausescu, toujours des souvenirs du communisme mangeur d’hommes, mais le sérieux que l’on pourrait craindre d’une telle entreprise est dynamité dès les premières lignes. Razvan Radulescu fait et fait faire à ses personnages une révolution sourde, par l’humour, et rend l’hommage qu’il se doit à la soumission ironique et au flegme des populations opprimées.

Théodose le Petit, Razvan Radulescu, traduit du roumain par Philippe Loubière, Ed. Zulma, 504 pages, 23,5 euros.

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    • 27 Juillet 2016 à 17h39

      curtis-lew dit

      Ah, chouette article trans-carpatique Marie, vivement la suite du feuilleton.
      La Roumanie serait-elle aujourd’hui l’Amérique du sud des années soixante en matière de littérature ?
      Les livres de Radulescu viennent se mettre dans la mire des reportages sans concessions de Mircea Dinescu, dans une espèce de mélange de réalisme anti-onirique mais plus magique encore pour cela.
      Les Tomates géantes renvoient à la vache sacrée du castrisme triomphant, où la fameuse “Ubre Blanca”, vache énorme du dictateur Fidel, explosait les records de production de lait.
      C’est la Comtesse Waldeck du Bucarest des années quarante qui serait contente de voir ce genre d’oeuvre littéraire en dire autant sur la société du pays.
      Bien à vous.