Le pathos a encore frappé. Ceux qui hier encore débinaient Ségolène à longueur d’éditos pour sa grandiloquence montent à leur tour aujourd’hui sur leurs grands chevaux de bois pour bouter Jean-Marc Rouillan hors de sa liberté conditionnelle. Ce n’est plus moderne contre moderne, mais crétin contre crétin.

Crétin, Rouillan l’est assurément mais, à sa décharge, il l’a toujours été. Et c’est heureux : à la fin des années 70, la faiblesse de ses analyses, la pauvreté de son argumentation et le ridicule de ses postures ont dissuadé des bataillons entiers de vandales politisés et cultivés de sombrer dans un terrorisme qui n’allait pas rester longtemps d’opérette. Au passage, grâces soient rendues à Guy Debord, qui, dénonçant l’embrouille dès les premiers pseudo-faits d’armes d’Action Directe (le mitraillage pour de rire du siège du patronat français, le 1er mai 1979) a considérablement réduit les perspectives d’expansion de la PME naissante.

Oui, Rouillan était un crétin, considéré comme infréquentable par le gratin du terrorisme européen. Pour en avoir la preuve formelle, on pourra consulter sur le net ses œuvres philosophico-politiques complètes, un indescriptible frichti stalino-libertaire. Grâce à l’inanité insondable de Rouillan, son grandiose projet de Brigades Rouges à la française ne sortira jamais du cercle restreint de ses groupies.

Crétin, Rouillan l’est resté. Après sa capture, au lieu de faire comme tous les condamnés politiques qui se respectent et de lire et relire tout Balzac, Dumas et Dickens, il a dû sûrement passer sa détention à faire des mots fléchés ou à potasser Pif Gadget, le Monde Diplo ou Le Marxisme pour les nuls. Les interviews qu’il a données depuis sa semi-libération sont toutes à l’aulne de ce bagage théorique. Du blabla de lycéen altergauchiste standard : les capitalistes sont méchants, les Américains très méchants et Sarkozy est aux ordres des capitalistes américains. Lisez l’interview qu’il a accordée à L’Express : 95 % de ce qu’il y déclare pourrait être signé, non seulement par Besancenot mais aussi par José Bové, Clémentine Autain ou Manu Chao. On notera que les journalistes à qui il veut bien confier ses états d’âme ont tous la politesse de ne pas l’interroger sur les questions sujettes à dérapage incontrôlé (11 septembre, Afghanistan ou Proche-Orient, par exemple). Restent les 5% qui fâchent (et qui, très accessoirement, font vendre). En tout et pour tout, deux passages ont suscité la colère (on ne parlera pas de convoitise) des confrères et l’indignation du Parquet, les voici.

Tout d’abord Rouillan déclare : « En tant que communiste, je reste convaincu que la lutte armée à un moment du processus révolutionnaire est nécessaire. » Tu parles d’un scoop ! On peut en penser ce qu’on veut, mais si ce propos, un B-A BA de la vulgate révolutionnaire, est intrinsèquement condamnable, alors il faut interdire immédiatement à la vente tout Marx, tout Gramsci, tout Althusser (et au passage, expurger de nos bibliothèques Brecht, Sartre, Pasolini et quelques autres). N’empêche cette banalité accouche d’une montagne d’indignations, la plus symptomatique étant sans doute celle de Gérard Carreyrou dans France Soir : « Quelles que soient vos précautions, Christophe Barbier, vous avez hélas concouru objectivement à l’apologie de la lutte armée et du terrorisme, et je le regrette pour L’Express. » Barbier, en QHS avec Rouillan ? C’est beau la confraternité… On notera aussi, chez des gens moins suspects de racolage public, que Le Monde donne une citation tronquée donc fausse de Rouillan à qui Alain Salles et Sylvia Zappi font dire – entre guillemets ! –, qu’il est « convaincu que la lutte armée reste nécessaire ». Tant pis pour l’exactitude, sans doute une question de place…

Le deuxième passage qui fâche intervient quand Gilles Rof, de L’Express demande explicitement à Rouillan : « Regrettez-vous les actes d’Action Directe, notamment cet assassinat ? » Sa réponse est millimétrée, chacun de ses mots a sans aucun doute été relu cent fois par ses avocats et ceux de l’hebdomadaire : « Je n’ai pas le droit de m’exprimer là-dessus… Mais le fait que je ne m’exprime pas est une réponse. Car il est évident que si je crachais sur tout ce qu’on avait fait, je pourrais m’exprimer. » C’est clair, c’est net : Rouillan ne dit pas qu’il a des regrets, il ne dit pas qu’il n’en a pas, il rappelle qu’il n’a pas le droit de répondre à cette question. Et il ajoute que s’il reniait tout son passé, on ne lui en tiendrait sans doute pas rigueur. Point barre. Ce que, pourtant, sur son blog de RTL.fr Nicolas Poincaré traduit instantanément par « Jean-Marc Rouillan ne regrette rien. Avant d’ajouter pour notre plus grande joie : « Son interview dans L’Express pourrait le réenvoyer (sic) en prison… »

Je ne sais pas si c’est à l’école communale ou à l’école de journalisme qu’il faudrait renvoyer Nicolas Poincaré et tous ceux qui ont décidé par bêtise ou par commodité de faire monter la mayonnaise en faisant dire à Rouillan autre chose que ce qu’il avait dit.

La meilleure façon de neutraliser Rouillan, c’est de le laisser déballer dans son coin son préchi-précha anti-impérialiste, et de ne pas se gêner pour s’en moquer. A contrario, remettons-le pour de bon au cachot, et on verra apparaître dans la semaine des T-shirts Rouillan dans les cours des lycées.

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Marc Cohen
est rédacteur en chef de Causeur.est rédacteur en chef de Causeur. Pilier du Groupe d’Intervention Culturelle Jalons, il a notamment été rédacteur en chef de "L’Idiot International ".
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