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Rony Brauman contre l’humanitaire spectacle

Les responsables de l’Arche de Zoé sont les héritiers maladroits et zélés de Kouchner

Publié le 14 janvier 2008 à 12:38 dans Monde

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Rony Brauman, né à Jérusalem en 1950, est médecin, diplômé en épidémiologie et médecine tropicale. Après avoir travaillé plusieurs années comme médecin sur le terrain, il est devenu président de MSF en 1982 et a occupé ce poste jusqu’en 1994. Il est actuellement directeur de recherches à la Fondation Médecins Sans Frontières et professeur associé à l’IEP Paris. Il est chroniqueur pour le magazine trimestriel Alternatives Internationales. Ses principales publications Eloge de la désobéissance (avec Eyal Sivan), Le Pommier-Fayard, 1999, édition Poche-Pommier, 2006, Penser dans l’urgence, (entretiens avec Catherine Portevin), Le Seuil, 2006, La Discorde. Israël-Palestine, les Juifs, la France, (avec Alain Finkielkraut, conversations avec Elisabeth Lévy), Mille et Une Nuits, 2006 et Aider, sauver, pourquoi, comment ? Petite conférence sur l’humanitaire, Bayard, 2006.

“Quand les caméras seront parties, il ne restera que la misère” : pendant les “semaines de la compassion” qui ont suivi le Tsunami en décembre 2004, vous avez été atterré par cette phrase, prononcée par un journaliste ou un autre professionnel du bon sentiment. L’affaire de l’Arche de Zoé est-elle l’aboutissement logique de l’évolution de l’humanitaire ?
A la faveur de circonstances particulières, le langage humanitaire a pu arriver jusqu’à ce point de folie. Mais, effectivement, ce langage-là, on l’a déjà entendu en d’autres moments, et notamment après le tsunami en Asie du sud-est. On disait alors que des milliers d’orphelins erraient dans les rues, risquant de devenir les proies de rackets pédophiles. Et déjà, des initiatives avaient été lancées en vue de favoriser les adoptions. Heureusement, tout cela avait rapidement tourné court. Mais l’état d’esprit, le cadre, la matrice étaient là. Je pense aussi à un épisode de la guerre en Bosnie : une ONG avait décidé d’amener en France mille enfants bosniaques pour qu’ils passent un hiver à l’abri des bombes. Avec d’autres, notamment les gens de Handicap International, j’avais pris position contre ce projet totalement stupide. Sans succès. En réalité, ces enfants n’étaient pas sous les bombes et surtout, le traumatisme de l’arrachement à la famille et l’angoisse de l’abandon étaient plus violents que le maintien sur place, même dans une situation si dure que la guerre de Bosnie. Bien entendu, nous étions passés pour de mauvais coucheurs qui n’aiment pas les enfants et se fichent de les laisser sous les bombes. Autre exemple, au début des années 90 : des familles en attente d’adoption se sont précipitées en Roumanie après la chute de Ceausescu pour y adopter des enfants placés dans des orphelinats, mais qui n’étaient pas nécessairement des orphelins. C’était un véritable marché aux enfants, choisis par certains en fonction de l’âge, la taille la couleur des yeux. On a même vu des parents ramener des enfants après quelques semaines, parce que quelque chose n’allait pas. Il y avait en quelque sorte un défaut de fabrication. Ils réclamaient le service après-vente. Avec les cas de ce type, on est dans la marchandisation humanitaire intégrale. Tout cela pour dire que l’Arche de Zoé ne sort pas de nulle part et que l’aspect adoption y est important. D’ailleurs, le Congo a décidé d’interdire les adoptions internationales à la suite de cette affaire.

Tous ces cas, le tsunami, les épisodes bosniaque ou roumain que vous mentionnez ou l’Arche de Zoé mettent en jeu deux vaches sacrées de l’époque : l’humanitaire et l’enfance. L’humanitaire se préoccupe des victimes et l’enfant, en quelque sorte, est la victime idéale puisqu’il est innocent (ou a de grandes chances de l’être).
L’idée que, dans une situation de crise, quelles qu’en soient l’origine et la nature, il y a des enfants menacés qu’il faut sortir de là, s’accorde naturellement avec la frénésie d’adoption que l’on sent dans nos sociétés – et je ne prétends pas la juger. L’Arche de Zoé n’a donc eu aucun mal à rassembler un large groupe de familles en jouant sur l’ambiguïté d’un accueil qui pouvait se transformer ultérieurement en adoption. Ses dirigeants n’ont eu qu’à intervenir sur des forums de parents adoptants. Toute leur opération reposait sur la conviction qu’arracher un enfant à l’horreur du quotidien dans lequel il vit, c’est lui donner le bonheur et la sécurité. Or cette horreur n’est pas si évidente que cela et une telle affirmation est la porte ouverte aux abus de toute sorte. On le voit aussi en France quand les familles les plus vulnérables se voient systématiquement retirer leurs enfants par l’assistance sociale. Il existe un continuum entre toute ces formes de protection de l’enfance par des familles, des gens, des institutions qui veulent être à tout prix les protecteurs de l’enfance, y compris au détriment des enfants eux-mêmes.

En somme, dans les zones de guerre ou de crise, et notamment dans ce no man’s land imaginaire qu’est l’Afrique, tout enfant est un orphelin ou un malheureux en sursis. Et en Occident, l’enfant est un droit de l’homme.
Oui. Tout se passe comme si ne pas avoir d’enfant constituait un déni de droit. L’enfant est un bonheur auquel chacun a droit. Notre président ne vient-il pas de rappeler que chacun a droit au bonheur ?

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  • 26 January 2008 à 9h12

    Sihaya dit

    Rony Brauman nous offre un regard critique et éclairant sur une société, sur des concepts idéologiques qui tournent autour de “l’humanitaire”. Le plus jamais ça sert à régler un traumatisme ancien qui ne correspond en rien à une réalité géopolitique actuelle, à fortiori concernant le Darfour. L’Histoire se doit d’être étudiée pour construire le monde de demain. Ce qui nous porte aujourd’hui se sont des valeurs, des enseignements que l’on tire de nos erreurs mais dont il faut distinguer la part de phantasme. Ce sont nos valeurs dans l’absolu et de façon lucide qu’il nous faut porter, fondamentalement droit de l’hommiste et qui justement par cela, ne peuvent justifier tous les actes. Car alors on retomberait dans un totalitarisme de “bonne volonté”. Rony B. nous met en garde contre cela, et sa parole, peut-être isolée médiatiquement (car il ne porte pas de sac de riz en poussant une gueulante, ou qu’il ne sort pas de diatribes à coup de chemise ouverte) est une parole distanciée et objective, fruit d’un engagement sincère et de réflexions, remises en question sur l’acte humanitaire, sa portée ses conséquences bénéfiques ou néfastes. C’est un combattant pour l’Homme qui sait éviter l’angélisme. car ne nous leurrons pas, l’homme sous couvert de bonnes actions (ex: civilisatrices pour défendre le colonialisme) est capable du pire.
    Beaucoup de gens trouvent échos dans les propos de Rony B.

  • 23 January 2008 à 23h43

    Ludo Lefebvre dit

    Je viens simplement de remarquer que cette remarquable pin-up très années cinquante (les plus jolies femmes d’après moi) était Elisabeth Lévy. Oui, c’est évident maintenant, l’article écrit à deux mains d’où la photo représentant Elisabeth qui lit le livre de Gil…
    Et bien, je n’aurais pas été un champion au jeu des sept erreurs, un bon physionomiste dans les clubs, un bon inspecteur de police. Une fois dans un restaurant d’une petite place dans le quatrième lui appartenant, il me fut demandé mon avis sur Smaïn, je l’ai copieusement critiqué, voir insulté… il était presqu’ en face de moi et je l’ai vu verdir et s’éloigner sans comprendre sur le moment :). Si vous saviez ce que cette distraction m’agace et me fait rire.

  • 22 January 2008 à 22h09

    Ludo Lefebvre dit

    Rony Brauman est une sympathique personnalité et un grand professionnel !

  • 17 January 2008 à 14h33

    didierR dit

    Pour ma part j’apprécie les interventions de Mr Brauman qui éclaire mon monde (le notre) et m’aide à le comprendre.
    Je dirais que les BHL et autres “penseurs” de nos médias sont a rapprocher de notre estimable grandeur qui nous gouverne depuis quelques mois. Ils n’existent que de et par le spectacle et pour eux uniquement.
    Il ne reste qu’à souhaiter que la lumière éclaire plus, à l’avenir, les esprits de nos contemporains.

  • 16 January 2008 à 12h03

    AHmad dit

    Salam

    On entends rarement, Elisabeth Levy, sur la critique de l’état sionistes…….

    Salam

  • 16 January 2008 à 11h34

    W. Nepigo dit

    Entièrement d’accord avec R. Brauman : l’Arche de Zoé descend directement du droit d’ingérence humanitaire et du chantage aux victimes par médias interposés. On pouvait s’en rendre compte très nettement sur les images tournées par M. Garmirian, un des journalistes qui les accompagnait avant leur arrestation… Ce que j’écrivais aux débuts de l’affaire :

    “Les images tournées par Marc Garmirian, le reporter de l’agence CAPA qui suivait les membres de l’ONG (et a été emprisonné avec eux) montrent des images de personnes sincères. Tellement sincères qu’elles livrent le projet à nu, dans toutes ses failles. Non, ils ne sont pas sûrs que tous les enfants sont orphelins. Oui, les enfants sont mieux avec eux que dans leur village, parce qu’ils y sont pauvres et en mauvais état sanitaire. Non, pas de problème de conscience avec ça. Au journaliste qui leur fait remarquer qu’ils s’assoient sur les règles internationales, une première jeune fille répond : “Pourquoi? Quelles règles?…” Un homme (assez jeune, le crâne ras, le même que sur les photos d’Indonésie; Éric?) prend la parole et enchaîne, très animé : “Ce ne sont pas des règles! Ce n’est pas parce que les autres sont frileux, ce n’est pas parce que les autres ne font rien et laissent mourir des gens qu’ils suivent les règles! Qui dicte les règles?”

    Eux, en tout cas, n’ont considéré que les leurs, n’hésitant pas à mentir quand cela les arrangeait, la fin justifiant les moyens (“ils meurent!”). On imagine l’énergie qu’il a fallu mobiliser pour monter un projet pareil, le budget qu’il a fallu réunir (plus de 500.000 euros), les personnalités qu’il a fallu corrompre pour qu’elles ferment les yeux (l’avion qu’ils avaient loué disposait d’un plan de vol officiel…). Éric Breteau, en plus d’être pompier, est président de la Fédération française de 4×4, ce qui lui a sans doute permis de recueillir le soutien d’Hubert Auriol, ancienne gloire française du Paris-Dakar. De l’allant, donc, beaucoup d’énergie et un tempérament de justicier motorisé. C’est typiquement sur ce genre d’indignation baroudeuse qu’est né MSF, il y a près de 35 ans.” …

    http://blog.nepigo.net/post/2007/10/30/LArche-de-Zoe-%3A-lEsprit-Sapeur-Pompier

  • 16 January 2008 à 3h21

    Ludo Lefebvre dit

    Ces munichois me rappellent une bande de niçois ne perdant jamais une occasion de rire qui après avoir fini leurs mots fléchés dans le Provençal pariaient sur le nombre de munichois qu’ils allaient trouver dans le prochain article de Georges-Marc Benamou.

  • 15 January 2008 à 20h48

    Monia dit

    Je voudarai savoir l’opinion de Mme Lévy sur cette alliance contre nature entre un Marc Edouard Nabe et Rony Brauman sur le plateau de ce soir ou jamais.

  • 15 January 2008 à 20h46

    Boubou dit

    Rony Brauman a tout à fait raison comme souvent. Il connait trop bien le sujet pour tomber dans l’émotion. L’association du politique et de la compassion mérite certainement une analyse…Je n’aime pas trop Chomsky mais j’ai vu que son dernier livre s’appelait “La tyrannie des bonnes intentions”…

  • 15 January 2008 à 19h54

    constant gardener dit

    J’aurais aimé que le Rwanda soit présent dans cette conversation. Monsieur Brauman : quels enseignements tirez-vous des évènements de 1994? Ces derniers ont-ils à voir avec les dérives actuelles que vous dénoncez concernant l’action humanitaire?
    PS : pour moi, ces tueries de 1994 et l’inaction de tous les gouvernements restent un mystère.

  • 15 January 2008 à 19h29

    Yann dit

    C’est sûr que Rony Brauman n’a que peu a voir avec l’oncle Ben’s du gouvernement.

  • 15 January 2008 à 19h25

    Robert Marchenoir dit

    Importante interview, tant par les questions que par les réponses.

    Il faut, en effet, dénoncer la fibre léniniste de l’humanitaire, du droit-de-l’hommisme. Tout cela n’est qu’une façon particulièrement perverse et clandestine de gagner du pouvoir, finalement.

    Il ne faut pas pour autant condamner a priori toute action humanitaire. Mais toute action humanitaire doit être suspecte a priori. Et mettre l’humanitaire au-dessus du politique, c’est mettre en place une tyrannie plus sournoise que celle du politique.

  • 14 January 2008 à 23h37

    Monia dit

    Enfin, suivant son raisonnement on pourrait reprocher à Rony Brauman d’être le père spirituel de l’antisémitisme qui s’est developpé dans les milieux propaléstiniens. Voir l’article d ‘E.L.
    http://www.shalomarchav.be/article.php3?id_article=594

  • 14 January 2008 à 22h05

    Ludo Lefebvre dit

    Rony,
    Pourriez- vous me ramener un petit noir, même une solde avec un jambe en moins ?
    C’est très important, même capital, il me faut un enfant assorti avec les sièges en cuir blanc de ma voiture. De plus les voisins en ont un et j’ai acheté le dernier disque de Noah. Il me faut, plus que tout, être un héros moderne, c’est à dire un agent du bien multiculturel.

    Je pense que ce cynisme à la limite de la cruauté que je viens d’exposer résume assez bien celui du paraître plus important que tout.

    Qui, en toute honnêteté, a le coeur suffisamment gros pour être totalement empathique de la douleur mondialisée où le tsunami est remplacé dans la semaine par le glissement de terrain ?
    Ceux qui le disent à hurle-coeur sur les plateaux de télé… j’en doute !

    Vous faites un métier qu’on ne peut qu’applaudir des deux mains et je comprends votre colère. Que les égos viennent tout écraser pour leur besoin de luire (car finalement, ils ne brillent, pas ils luisent) a de quoi vous révolter surtout pour les conséquences néfastes de leurs actions médiatiques (pléonasme concernant ce type d’individus)

  • 14 January 2008 à 19h07

    Besse Saige dit

    Il faut reconnaître, et c’est pas d’hier, que Brauman a toujours été critique sur le milieu des ONG, et trés vigilant.

    Pour ma part , je fais partie d’une génération qui a trouvé comme réméde à la fin des illusions idéologiques et au chômage: l’Humanitaire! et je n’oublie pas les petits malins qui en ont profité pour faire carrière ou pour draguer.

    Mais il y a beaucoup plus grave, ce sont ces “ONG” qui ont une telle puissance, en particulier en Afrique, qu’elles ont pris un pouvoir économique néo-colonialiste. Concéquence le Kenya est un état nation en déliquescence, où le charity-business religieux, fait la pluie et le beau temps.

    Logique de voir arriver la Bande à Zoé, jeunes gens modernes qui vont nomader dans le bled au nez des états Nations qui tentent de se construire, ils sont légitimes avec l’ image de la bonne conscience que les médiatiques
    ont tissé depuis des années. Regardez le milieu des disciples de Zoé, classe moyenne arrogante et bavarde, gourmande de chien de race et… d’enfants. Ce qui était auparavant résèrvé à la grande-bougeoisie ( chrétienne) devient accessible ” au plus grand nombre”, on n’ a pas eu d’enfant, on en commande un, exotique en plus, on a passé l’age d’en faire, ou on veut pas grossir: SOS ZOE!

    La responsabilité du gouvernement de la France dans cette affaire est lamentable montre bien la tendance frontièrophobe qui bouscule la souveraineté des états en Europe et dans le monde.

    ChristianBS

  • 14 January 2008 à 14h31

    Julien dit

    Monsieur Brauman,
    Une impression fugace me fait dire que souvent l’humanitaire n’est pas ou mal expliqué au plus grand nombre. Je pense que vous avez réussi en appelant à cesser les dons en faveur du tsunami et en redéployant les fonds déjà collectés, avec l’accord de leurs donateurs, à créer une prise de conscience. De l’ordre de l’intelligence celle-ci semble pouvoir fonctionner avec des coups médiatiques en les utilisant, non ?