« Des Roumains sont arrivés ». Mon collègue de bureau m’invite à regarder par la vaste baie vitrée qui surplombe un petit bois. L’on devine en effet, à travers les frondaisons écorchées de l’hiver naissant, des baraquements précaires. L’un d’eux laisse échapper un mince fil de fumée. Hier encore il n’y avait rien. Un camp de Roms s’est installé là, à demi-caché par la nature, et pourtant tout proche des lieux de vie.

Depuis, ils sont là. Le cri de leurs gosses, étouffé par la distance et les épais vitrages qui nous protègent du froid, fait parfois lever le nez aux cadres plongés dans leurs fichiers Excel. Nous distinguons de temps à autre un petit groupe d’entre eux, une scie à la main, affairés à l’examen d’arbres ; arrêtés autour d’un tronc, ils entreprennent alors de longs conciliabules. Puis ils s’en vont sans hâte. Étaient-ils en repérage ? Reviendront-ils plus tard couper du petit bois ? Nul ne le sait. Ont-ils même le droit d’être là ? Et quand partiront-ils ? Mystère. Mais tous avons vu, qu’il neige ou qu’il vente, cette femme misérable, un gamin dans les bras, implorer la charité devant la boulangerie du coin ; ou cet invalide au sourire édenté avec son gobelet de plastique tendu à des automobilistes impassibles.

Je connais un peu la Roumanie. J’essaye d’expliquer à mes collègues combien les Roumains sont blessés quand on les confond avec des Tziganes. Je sais pourtant que cette assimilation si usuelle en France n’est ni fausse (bien souvent, les Tziganes sont des ressortissants de Roumanie) ni malveillante (pour nous, « tzigane » n’est pas un terme péjoratif). Mais il est important de comprendre que les mots n’ont pas le même sens ici et là-bas. Ce malentendu persistant envenime une discussion déjà pénible, flétrie par des soupçons – avérés ou non – de racisme ou d’angélisme.

Certains aspects de la question, cependant, devraient être clairs. Les Roms sont des citoyens européens. Cela signifie qu’ils possèdent des droits et sont soumis à des devoirs. Le malheur des discours habituels est de leur reconnaître uniquement des droits (à la liberté, à la différence culturelle…) ou uniquement des devoirs (en premier lieu celui d’aller voir ailleurs). Ceux qui raisonnent ainsi montrent à quel point ils font fi des principes fondateurs européens. Ainsi, l’on reste Rom avant d’être citoyen ; et ces citoyens d’occasion sont trop souvent des victimes de choix pour maints réseaux mafieux[1. Alors que d’autres, naturellement, profitent des mêmes réseaux. Voici l’occasion de rappeler l’existence d’un film, sur un sujet voisin, passé trop inaperçu à sa sortie en 2002 : le féroce Filantropica (Philanthropique) réalisé avec talent par Nae Caranfil.].

Leur pays d’origine peut-il offrir une solution à cette condition misérable ? La réponse est non. L’Etat roumain ne bouge pas. Il est bloqué, mais non par accident momentané, comme peuvent en subir toutes les démocraties. Il est défectueux par son essence même. Du moins est-ce la thèse lucide et courageuse de l’historien Lucian Boia[2. De ce e România altfel ? (Pourquoi la Roumanie est-elle différente ?), par Lucian Boia, Editură Humanitas (Bucarest) 2012.]. Plus de vingt années après la chute du Mur, la Roumanie reste à la traîne de l’Europe, s’épuise dans des jeux politiques compliqués et, en dépit de sa pauvreté, peine à mettre à profit l’aide financière internationale. Au contraire des autres pays européens, la Roumanie demeure résolument rétive aux processus qui permettraient à l’État de fonctionner tant bien que mal. Ses ressortissants sont répartis en une myriade de nationalités qui, prises ensemble, ne forment pas une société civile. Les nationaux Roumains eux-mêmes offrent un spectacle désolant d’où nul projet collectif n’a pu émerger pendant les deux décennies de l’après-Ceausescu.

Si bien qu’aujourd’hui, l’éventualité même d’une réponse politique au douloureux et chronique dénuement de ce territoire se pose avec acuité. L’interminable « transition post-communiste » (les guillemets sont de rigueur) engendre corruption et clientélisme politicien sans qu’aucune voie de sortie honorable ne se dessine. Les héritiers de l’époque maudite continuent à se disputer les leviers du pouvoir, au gré de campagnes consternantes orchestrées par une presse aux ordres. En Roumanie, la perestroïka a réussi : la main-mise d’un petit groupe sur un État à l’économie capitaliste mais aux structures sclérosées.

La question actuelle des Roms, douloureusement importée en Occident et presque toujours mal formulée, vient de là. Un État responsable serait en devoir de poser, avec le sérieux et l’humanisme que ce dossier réclame, les bases d’une réflexion rationnelle, d’un projet d’avenir réaliste et civilisé. Une feuille de route déclinerait les moyens à mettre en œuvre afin de prévenir les crises et d’ apaiser les passions. Il s’agirait, en un mot comme en cent, de faire de la politique. Le sujet exige constance, scrupules, objectivité, application stricte des lois et bienveillance. Exactement l’inverse du pitoyable spectacle de la scène politique roumaine. La question rom pose celle de la démocratie en Roumanie ; par ricochet elle éclabousse évidemment l’Europe, incapable de regarder en face le destin d’un pays entravé par les coteries.

On peut craindre que l’ombre des Tziganes hante longtemps encore le petit bois en contrebas de mon bureau ; et les Roms continueront à errer en Europe tels d’insaisissables spectres de Marx.

*Photo : Gongashan.

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