Collectifs ou individuels, le trauma et ses victimes sont particulièrement prisés par les médias et les responsables politiques ne se privent pas de les exploiter pour leur plus grand profit personnel. Telles sont les deux principales accusations d’un ouvrage au ton incisif « Je suis victime : l’incroyable exploitation du trauma » qui vient de paraître aux Editions Philippe Duval : Hélène Romano et Boris Cyrulnik y dénoncent la surenchère médiatique dans la « fabrication de victimes » et son ignoble commerce par « les logiques politiques et institutionnelles ». Après dix années passées comme psychologue référente de la Cellule d’Urgence Médico-Psychologique (Cump) du Val de Marne et avec plus de cinq cents dispositifs à son actif, Hélène Romano sait de quoi elle parle. Le séisme d’Haïti, l’attentat de la cathédrale de Bagdad, la bombe dans un café de Marrakech, l’incendie de l’Haÿ-les-Roses : autant de témoignages in vivo à partir desquels l’auteure souhaite nourrir une prise de conscience sur « le traitement réel des blessés psychiques lors des catastrophes » où se télescopent, voire s’opposent des impératifs contradictoires. Elle fustige la « priorité du moment qui est la venue du ministre et son discours essentiel du soir » selon les membres d’un cabinet ministériel lorsque ces derniers retardent ou écartent, en fonction de la présence des caméras de télévision, l’urgence de la prise en charge. Tout comme elle s’inquiète des tendances à « protocoliser des psys » sur ces lieux de drame au risque de « psychiatriser des réactions ». Ces déviances de la « victimologie » et de la « traumatophilie » rejoignent une autre étude sur ce thème, un peu plus étoffée et publiée en 2007 par Didier Fassin et Richard Rechtman (L’empire du traumatisme : enquête sur la condition de victime, Flammarion).

La gestion de crise privilégie désormais, selon Hélène Romano, l’image au contenu et la norme traumatologique collective à la souffrance individuelle. Conséquences : pour le sujet « dépossédé de son histoire et de sa singularité » et « condamné à être victime pour que la cohérence collective puisse se dégager de ses insuffisances à penser la subjectivité », la médiatisation est devenue « le passage obligé pour toute victime qui se respecte ». Et l’image « le support qui donne force au vécu et à l’événement ». Pour avoir été en charge du « suivi et soutien psychologiques » des personnels de la Lufthansa de Nice après la catastrophe aérienne de Germanwings, nous nous devons nous aussi d’insister sur cette nécessaire prise en compte de la psyché individuelle tout en rappelant que les processus traumatiques interviennent en deux temps, celui de « l’après coup » réactivant des problématiques personnelles inconscientes[1. Sigmund Freud, « Psychopathologie de l’hystérie », Esquisse d’une psychologie, Erès.]. Nous avions déjà mentionné dans un article précédent combien peuvent se confondre voire fusionner dans la psyché humaine et pour s’en nourrir mutuellement, les difficultés professionnelles et celles d’ordre privé : « le lâchage par la compagnie-mère », signifiant entendu dans nos entretiens à la Lufthansa, consacre cette dimension.

Dans sa contribution intitulée le « syndrome de la cellule d’urgence », Xavier Emmanuelli, à l’origine des CUMP après les attentats du 25 juillet 1995 à la station du RER B de Saint-Michel, regrette la « mauvaise utilisation » de cet outil. En cause, selon lui, le « clivage » entre le médical et le social qui fait de ces CUMP un « business hollywoodien instrumentalisé » et « géré comme une entreprise » par le monde politico-médiatique et le « lobby de la bien-pensance ». Il signale par surcroît les méfaits d’une prise en charge qui favorise les blessures d’un corps considéré comme une « mécanique quasi-cybernétique » au détriment de la psyché et s’en prend aux psychiatres dont « certains interviennent afin de soulager davantage leur propre traumatisme et impuissance ». L’ancien Secrétaire d’Etat chargé de l’action humanitaire d’urgence auprès d’Alain Juppé pointe en outre les dangers du « debriefing », intervention « à la mode » pratiquée par des personnels « peu ou mal formés » et à même « d’aggraver l’état des blessés psychiques » : un exercice dont la psychanalyste Caroline Eliacheff et l’avocat Daniel Soulez Larivière racontent la genèse dans Le temps des victimes (Albin Michel, 2007). Et le fondateur du Samu social de la Ville de Paris de marteler : les CUMP doivent être un « outil pour les blessés, non pour les politiques ».

Les autres contributions, plus faibles ou superficielles, prennent parfois le contrepied des thèses d’Hélène Romano et de Boris Cyrulnik : Bernard Rimé évoque la notion d’autant plus galvaudée de « stress » que le concept d’Hans Selye, son inventeur, ne parvient pas à distinguer l’agent qui provoque la pression, des conséquences de cette dernière sur l’être humain. Les références sans précaution au DSM, le Manuel Diagnostique et Statistique des troubles mentaux si décrié par les psychanalystes européens, les assertions discutables sur « la modernité qui a éloigné la souffrance et la mort de [notre] contact » alors que cet éloignement se manifeste par un retour foudroyant du refoulé dans l’accomplissement de certains actes criminels, l’affirmation bien étrange « l’eau coule du robinet » pour illustrer l’heureux confort de la modernité alors que 4 millions de personnes meurent chaque année de son absence dans le monde, le renvoi contestable à « l’unité du moi » qui nie le dualisme pulsionnel, le discours clinique alambiqué entre victimes et non-victimes sans indiquer plus simplement la culpabilité généralement inconsciente du survivant et celle du bien-portant, laissent le lecteur dubitatif sur la démonstration du professeur émérite de la Faculté de Psychologie et des Sciences de l’éducation de Louvain. L’expérience de Sam Tyano, telle qu’il nous la livre dans De la parole forcée à la parole biaisée, nous laisse également sur notre faim : outre son idée, innovante mais hélas à peine esquissée, de « pacte avec les médias » et le « besoin de repenser leur fonction », le psychiatre israélien aurait pu expliciter davantage, notamment à propos de son travail sur les adolescents suicidaires et les risques de suicide au sein de Tsahal, son concept de « résilience communautaire » destinée à « réorganiser » les états traumatiques en termes de « masse et non d’individu » et ce, en lien étroit avec la presse. Nous aurions beaucoup apprécié un débat entre ce professeur de l’Université de Tel-Aviv et Boris Cyrulnik qui conclut à l’exact opposé : « le récit collectif porte nos récits individuels mais il les limite aussi, voire les étouffe ».

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