Quand la littérature est un sport d’équipe | Causeur

Quand la littérature est un sport d’équipe

AJAR, collectif d’écrivains suisses, s’est livré à une expérience inédite

Auteur

Marie Céhère

Marie Céhère
Sophistique, littérature.

Publié le 25 septembre 2016 / Culture

Mots-clés : ,

ajar valais suisse

La fiction posée face au réel et condamnée à n’en être que le contraire et la sacralisation de l’auteur, de l’unique auteur majuscule, tels sont les poncifs, les règles implicites de l’écriture, que l’association AJAR a fini par dynamiter. AJAR, c’est une vingtaine d’auteurs, jeunes et suisses (c’est possible) qui ont écrit en une soirée, ensemble, le roman fictif d’une femme écrivain qui n’a pas existé, Esther Montandon, romancière vaudoise des années 1950.
Il fallait, pour être convaincant, un sujet que tout le monde saisisse, comme le mode d’emploi d’un outil ou la notice d’un médicament traduits en plusieurs langues: ce sera la mort. Il fallait aussi une dose d’imprévu propre à la littérature: il s’agira d’un événement qu’aucun d’eux n’a vécu, la mort d’un enfant. Il fallait une méthode: l’écriture fragmentaire, fragmentée comme une chaîne de montage.

Les membres de l’AJAR décortiquent la douleur d’une mère privée de sa fille de quatre ans, son premier sourire « après », le printemps qui renaît, le désir brisé, l’oubli du corps, la bêtise des âmes de bonne volonté, la colère, les tentatives d’un être pour se guérir d’une douleur surnaturelle. Esther ne reste pas longtemps Mater Dolorosa. Elle sait qu’elle oubliera Louise, elle oublie déjà son nombril, puis ce sera sa voix, sa peau, et le reste. Elle n’en veut à personne d’avoir laissée ouverte la fenêtre depuis laquelle Louise a chuté, pas même à Dieu, que son père l’exhorte à appeler à l’aide. Elle lui reproche son sens de la tragédie: « Elle est tombée, mon Dieu. Elle est tombée et tu ne l’as pas retenue. »

« Le chagrin est moins un état qu’une action », écrit aussi Esther à qui l’on reproche de rien « faire » pour soulager sa peine. C’est pourquoi il était possible pour une, deux, dix, vingt personnes de se figurer assez nettement ce deuil pour pouvoir l’écrire. Entre la communauté de destin qui unit tout homme dans la perspective proche ou lointaine de perdre ceux qui l’entourent, et la particularité de chaque deuil, il existait cette brèche, accessible à la littérature, où le ou les écrivains sauraient exploiter tous les fragments de leurs propres douleurs, toutes les combinaisons possibles du chagrin, pour reformer celui d’Esther.

Il ne s’agit pas d’un canular, même si l’acronyme de l’association rappelle le tour de passe-passe de Romain Gary. L’AJAR revendique aussi d’ avoir signé un manifeste pour la littérature. Pour sa renaissance, pour sa préservation, pour la reconnaissance de sa magie, de son droit à abolir les frontières du réel… Nous n’en finissons pas de nous prouver mutuellement qu’écrire sert encore à quelque chose. Réussir ou non ce pari n’a pas grande importance à côté de celui de parvenir, pour Esther, pour toutes les Esther, à « vivre près des tilleuls ensoleillés du cimetières ».

AJAR (Association de Jeunes Auteur-e-s Romandes et Romands), Vivre près des tilleuls – Flammarion, 126 pages.

  • Article en accès libre. Pour lire tous nos articles, abonnez-vous !

    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 26 Septembre 2016 à 2h52

      Schlemihl dit

      C’est encore à une plume suisse ( Jean Jacques Delacrutaz ) qu’ on doit la première biographie d’ un grand Français , Richelieu – Drouot . Ce héros presque oublié de l’ épopée napoléonienne , qui fut aussi un législateur , un exemple de ténacité , de caractère et aussi de moralité , a été , qui s’en souvient , un chroniqueur , un mémorialiste et un poète de talent . Si il a cultivé les muses avec quelque bonheur , il n’a pas dédaigné la peinture et plusieurs de ses portraits sont actuellement exposés au Musée d’ Orsay . Citons parmi ses plus belles toiles : M Crétet , Mme la Comtesse D’ Espinnat , la Malibrandi , le capitaine Pérol , sans oublier ses tableaux inspirés par la Retraite de Russie ( Le passage du Dniepr , la porte de Wilno ) et la guerre d’ Espagne ( Soult à Badajoz , la prise de Calles ) .

      Tout Parisien devra visiter le musée d’ Orsay , tout passionné d’ histoire devra lire la biographie de ce grand militaire qui fut aussi un homme de gouvernement et un artiste . 

      • 28 Septembre 2016 à 9h29

        Habemousse dit

        Merci de rappeler l’existence de cet homme si discret qu’il a fallu l’associer à Richelieu pour lui donner une station de métro : je suis certain que la main qui a tracé sa biographie vaut plus que les vingt paluches qui ont voulu prouver que la littérature pouvait être associative.

        • 28 Septembre 2016 à 10h30

          Schlemihl dit

          Je travaille ( peut être ne devrais pas le dire ) à un ouvrage consacré à Richard Lenoir , le disciple d’ Hégésippe Simon . Et je charme mes loisirs en lisant un ouvrage nouveau , Les Trois Mousquetaires . Je ne parle pas du roman d’ Alexandre Dumas , mais de celui de Marcel Proust . Le texte est le même , bien sur , mais changer la signature aboutit à un ouvrage complètement différent .

          Il suffit pour le comprendre de comparer deux citations , parfaitement authentiques . L’ une est un fragment conservé d’ Héraclite : Quand la borne est franchie il n’ est plus de limite . cette phrase résume la sagesse grecque , le refus de la démesure , la nécessité de la discipline .

          la seconde , parfaitement ridicule , est de Ponsard : Quand la borne est franchie il n’ est plus de limite . C’est ce genre de platitude qui fit dire à Hugo

          Je ferai balayer le bon goût , ce ruisseau
          Par Ponsard ce concierge ….

          On voit que les deux textes sont différents .  Comparez les versions du Chien des Baskerville , celle de Conan Doyle et celles , très supérieures , de Baudelaire et de Houellebecq .

        • 28 Septembre 2016 à 12h16

          Habemousse dit

          “…le disciple d’ Hégésippe Simon .”

          Quel grand homme ! j’ai encore loupé son bicentenaire mais j’y arriverais un jour j’y arriverais : son tricentenaire est dans quatre vingt dix sept ans, je vais faire un nœud à mon mouchoir. 

        • 28 Septembre 2016 à 12h21

          Habemousse dit

          J’y arriverai… pardon Héségippe.

        • 28 Septembre 2016 à 12h40

          Schlemihl dit

          Habemous , nous y serons ! Tous à Poil ( Nièvre ) , patrie d’ Hégésippe Simon , précurseur de la démocratie .

          Comme le dit l’ hymne composé en son honneur sur l’ air du Chant du départ , sur le Précurseur qui précursait , précursait , précursait …..

          La République se rappelle
          Les vertus d’ Hégésippe Simon
          En l’ honneur de ce qu’il fit pour elle
          A Poil tous à Poil nos serons  

        • 28 Septembre 2016 à 13h12

          Habemousse dit

          Quand on pense que s’il n’était pas mort il serait parmi nous, à Poil où à Yeure, c’est rageant.

        • 28 Septembre 2016 à 14h08

          Schlemihl dit

          Si le Précurseur n’ était pas mort , nous jouirions encore de sa présence , mais son décès , survenu le jour de son trépas , fait qu’il n’ est plus parmi nous . N’ oublions jamais qu’il a vécu jusque à sa mort , en dépit des malveillants , ce qui reste une leçon et un exemple . Tous à Poil !

        • 28 Septembre 2016 à 14h27

          Habemousse dit

          Son absence aujourd’hui fait cruellement défaut à la politique. Vous semblez en possession de documents qui vous désignent mieux que quiconque pour rechercher sa descendance et la convaincre de remonter dans la reine .

        • 28 Septembre 2016 à 14h51

          Habemousse dit

          Je me demande si il ne faut pas chercher les héritiers d’Héségippe Simon du côté de la capitale ? Sinon, pourquoi Anne Hidalgo la maîresse, appelle les parisiens à aller à Poil ? Hum ?  

      • 28 Septembre 2016 à 16h41

        Schlemihl dit

        Remontons dans la reine , comme disait Salomon à la Reine de Saba , Henri IV à la Reine Margot , Louis XV à Marie Leszczynska , Hector à Andromaque , Ulysse à Pénélope et Clinton à …j’ai oublié . Quant à Mme Hidalgo , il lui suffira d’ épouser Prince Charles pour espérer devenir Reine d’ Angleterre . La littérature mène à tout , même à la géopolitique . C’est une arène !

    • 25 Septembre 2016 à 20h25

      ladanet dit

      Pas sûr que “auteur-e-s” soit un bon ajarisme…