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Dans “Sans retour” de Klein, redresser une entreprise vire au roman noir

Auteur

Jérôme Leroy

Jérôme Leroy
Ecrivain et rédacteur en chef culture de Causeur.

Publié le 28 août 2016 / Culture

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Orage sur Jacksonville en Floride (Photo : SIPA.AP21738120_000002)

Il y a deux manières de lire Sans retour de Matthew Klein, roman noir de facture parfaite qui a déjà le mérite de nous reposer un peu de la mode envahissante du « nature writing » qui gagne aussi la France et qui veut que la moindre histoire policière se déroule dans des décors grandioses et cruels, forcément cruels où des rednecks se massacrent à coup de pelle autour d’un mobile home entre deux lampées de ouisquie plus ou moins frelaté.

La première manière est de le lire comme la chute méthodique d’un homme ordinaire confronté à ses démons et la seconde de voir une critique au scalpel d’un certain capitalisme, l’auteur sachant de quoi il parle puisque Matthew Klein a longtemps été un de ces petits surdoués de la Silicon Valley qui ont créé quelques start-up aussi ingénieuses qu’inutiles où l’on invente des applis pour des smartphones et que l’on revend le tout à un géant de l’économie numérique avant qu’elles ne deviennent obsolètes.

Sans retour raconte l’histoire de Jimmy Thane, ancien cadre dirigeant qui a beaucoup trop bu, beaucoup trop joué et à l’occasion a tâté de la came, passant de son bureau climatisé où il bossait quinze heures par jours aux piaules sordides où on se pique à l’héro et où on fume du crack avec des prostituées maigres aux bras aussi troués que la mémoire. Un soir où sa femme n’était pas là, Jimmy, encore dans les vapes, a finalement laissé son fils de quatre ans se noyer dans la baignoire au lieu de le surveiller. Devenu tricard sur le marché de l’emploi, dévasté par le drame et enfin désintoxiqué, il retrouve une dernière chance en devenant une espèce de redresseur de boites en difficulté pour le compte d’un ancien copain de fac qui s’occupe des investissements d’un fond de capital risque.

Quand il arrive un lundi matin très tôt, sur un parking de Floride devant les locaux de Tao Software LLC, il ne va pas mettre longtemps à comprendre qu’il est face à une mission impossible. Il a sept semaines pour redresser cette entreprise où personne ne bosse plus vraiment, où les projets comme celui d’un logiciel de reconnaissance faciale, s’enlisent  faute de volonté et de compétence. Heureusement, sa femme l’a suivi. Elle est restée avec lui après la mort de leur enfant, ce que Jimmy trouve miraculeux mais ne comprend pas, d’autant plus qu’elle est étrangement distante.

Dans la plus pure tradition du roman noir, Jimmy, homme ordinaire va se retrouver assez vite confronté à des catastrophes en cascades et va peu à peu comprendre qu’on ne lui demande pas de sauver la boite mais plutôt de couvrir du blanchiment d’argent pour la compte de la maffia russe. On craint le pire pour lui d’autant plus que le roman s’est ouvert en prologue sur une scène de torture insoutenable dont on ne connaît pas les protagonistes.

Dans Sans retour si personne n’a l’air de ce qu’il est, y compris Jimmy, et que le lecteur, même habitué au polar, sera complètement surpris par le retournement final, il y a aussi un vrai plaisir à voir comment Matthew Klein peint la vie en entreprise aux Etats-Unis. Il faut lire la scène où se prépare entre Jimmy et un avocat spécialisé le plan de licenciement d’une partie du personnel. On apprendra ainsi, contrairement aux idées reçues, qu’il est plus compliqué de licencier aux USA qu’en France, et encore plus depuis la loi El Khomri. S’il n’y a pas de syndicats et de salariés protégés, il faudra par exemple éviter de licencier trop de Noirs, ou de quinquas, ou de femmes pour éviter les procès systématiques de recours collectif pour discrimination. Et on verra aussi que Jimmy Thane, malgré tout ses problèmes, y compris d’identité, a une certaine lucidité sur le système qu’il sert puisqu’il donne la meilleure définition qui soit des rapports sociaux dans une économie de marché : « S’il existait une bombe à neutrons capitaliste, une arme susceptible de désintégrer les salariés tout en préservant les brevets, les investisseurs n’hésiteraient pas à s’en servir maintenant, au milieu de cette sale de repos. »

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