Roger Moore: vivre et laisser mourir | Causeur

Roger Moore: vivre et laisser mourir

Sa Majesté l’insouciance s’en est allée

Auteur

Thomas Morales

Thomas Morales
Né en 1974, Thomas Morales est journaliste indépendant et écrivain.

Publié le 24 mai 2017 / Culture

Mots-clés : , , , ,

Roger Moore et Barbara Bach dans "L'espion qui m'aimait' de Lewis Gilbert, juin 1977. SIPA. Shutterstock40511107_00000

Comme un défi au temps, à la fin d’un repas souvent très arrosé, Frank Sinatra, son vieux complice d’Hollywood, avait l’habitude de lui poser cette cruelle question : « Qui éteindra la lumière ? » Chacun espérant secrètement être le dernier de la liste. Hier, à 89 ans, c’est Roger Moore qui a mis le clap de fin à une période pour le moins insouciante. Depuis hier, les Trente Glorieuses, le monde d’avant, le mâle blanc de plus de cinquante ans dragueur et hâbleur, les voitures de sport cruisant sur la Riviera et empestant les vapeurs d’essence, les filles en topless, les chemises à jabot mais aussi les magnums de Bollinger sabrés au petit-déjeuner ont perdu leur plus belle incarnation.

Le plus cabot des Bond, aristo désinvolte au brushing parfait, portant aussi bien le second degré à la boutonnière que le smoking au camping, ne prendra plus jamais le volant de son Aston Martin. Quelque part, sur une route imaginaire d’Angleterre ou du Sud de la France, parions que Danny Wilde (Tony Curtis) l’attend dans sa Ferrari Dino à reluquer une jolie poupée. Ces deux-là, pour un flirt, seraient encore prêts à faire n’importe quoi. Pour les enfants nés dans les années 70, cette disparition sonne le glas d’une parenthèse enchantée où les héros de télévision ne jouaient pas « petit bras ».

Avec lui, nous ne pensions pas à la révolution

Ils étaient flamboyants, inconstants et terriblement attachants. Lord Brett Sinclair nous guidait dans les méandres de la Mitterrandie, avec lui, nous apprenions les bases du savoir-vivre : c’est-à-dire piloter une anglaise à vive allure, embrasser une française sans préliminaires et porter, à l’occasion, l’un de ces cols roulés en acrylique de couleur orange ou vert pomme qui font office de gilet de sécurité à la nuit tombée. La société de consommation et le capitalisme triomphant pouvaient dormir tranquille avec des types de cette trempe-là. Nous ne pensions pas à la révolution. Comment douter des vertus d’un tel système quand Roger Moore emballait à tour de bras et ne travaillait jamais.

Nous n’étions pas dupes de leur dilettantisme savamment orchestré. Les épisodes d’Amicalement Vôtre et ce générique quasi-hypnotique venaient bercer notre innocence d’alors. Nous ne quittions plus les yeux du poste au grand dam de nos professeurs de morale. Partout ailleurs, on commençait à parler de la crise, du chômage, de rendement, de contrition, et pendant ce temps-là, Roger et Tony, imperméables à l’esprit de sérieux, continuaient à se chamailler, à se vanner, à profiter de la moindre parcelle de lumière. Ils étaient doués pour le bonheur, quels merveilleux diffuseurs de légèreté et d’impertinence ! Assurément, ils ont été notre bouée de sauvetage dans la froideur et la laideur des eighties.


Tony Curtis : Amicalement votre (première… par tartenpion333

Derrière leur machisme de façade, leur humour potache, leur accoutrement folklorique, ils laissaient toujours filtrer un soupçon de dérision, voire une pointe d’amertume. A force de les regarder, ils étaient, sans nul doute, plus complexes que les caricatures simplistes des intellectuels. Ces jouisseurs lucides, dandys en échappement libre, ayant la pleine conscience que tout peut s’arrêter dans la minute déployaient une volonté rageuse de fuir l’austérité en marche. Et puis Roger endossant la panoplie de James Bond, la bonne blague, « M » et « Miss Moneypenny » en rient encore dans les couloirs du MI6.

Des bribes de notre humanité

Pas sportif pour un sou, rechignant au moindre effort si ce n’est boire et badiner, toujours prompt à commenter l’action et à bavarder avec ses ennemis plutôt qu’à les occire sur le champ, Roger faisait partie de ces seigneurs frivoles et délicats. Depuis que la franchise Bond est tombée dans le musclé et l’hyper-réalisme, notre agent secret a perdu son charisme et sa sincérité. Souvenez-vous qu’il avait même osé participer à L’Équipée du Cannonball avec Dean Martin, Sammy Davis Jr. et Burt Reynolds, grosse farce suicidaire pour un acteur lambda, pas pour Roger qui, dans les navets comme dans les grands films, conservait cette classe inimitable.


Les meilleures répliques de Roger Moore dans… par lemondefr

Alors oui, nous sommes tristes aujourd’hui. Pire que l’éclatement des partis traditionnels et l’issue incertaine des prochaines législatives, le décès de Roger Moore nous rappelle tout ce que nous avons laissé sur le chemin houleux de la mondialisation « heureuse ». Des bribes de notre humanité. Qu’il soit Ivanhoé, Romulus, Brett Sinclair, Simon Templar ou James Bond, furetant dans les studios londoniens de Pinewood, partageant les raouts du « Rat Pack » ou s’engageant comme ambassadeur de bonne volonté de l’UNICEF, il restera à jamais notre Saint protecteur.

  • Article en accès libre. Pour lire tous nos articles, abonnez-vous !

    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 29 Mai 2017 à 10h51

      cantor dit

      Sur le forum du Guardian, un internaute a remporté un franc succès avec une oraison funèbre pince-sans-rire : “Voilà une nouvelle qui m’a plus secoué que remué !” Martini Henry vous expliquera l’allusion…

    • 26 Mai 2017 à 19h37

      Alpheratz51 dit

      Roger Mort désormais.

    • 26 Mai 2017 à 12h28

      curnonsteen dit

      Hum ! On oublie aussi un peu vite chapeau meluir et botte de con Euh je voulais dire chapeau melon et botte …

    • 25 Mai 2017 à 21h32

      Fred dit

      Amicalement Vôtre, Episode 1 :
      Lord Brett Sinclair au barman de l’hôtel (de luxe évidemment) qui ne sait pas préparer le cocktail qu’il lui a commandé :
      - Mon cher, sachez qu’après les chiens et les femmes, le meilleur ami de l’homme est le Créole Crème.

      Aujourd’hui sans doute de nombreuses associations porteraient plainte contre cette scandaleuse réplique ravalant la femme au rang de bête, et incitant notre jeunesse à s’alcooliser abominablement ! Je pense que toute la série serait interdite d’ailleurs : ils boivent et fument le cigare à longueur d’épisode.
      Lorsque Dany Wilde est mort en 2010 à 85 ans, je m’étais dit que le temps passait bien vite : Dany semblait encore si jeune lorsque je n’avais que 10 ou 12 ans.
      Maintenant Brett est parti aussi. Sans parler de Columbo, en 2011…

      En apprenant le décès de Roger Moore, j’ai pensé effectivement à l’insouciance de l’enfance ou de l’adolescence, à la délicieuse légèreté d’Amicalement Vôtre, à cette époque où le monde semblait moins dangereux parce que mieux ordonné. Donc évidemment j’ai fini par penser à Eric Zemmour. Et je me suis dit que ce qui était vraiment vraiment vraiment mieux avant, il y a 30 ans par exemple, vraiment objectivement mieux et sans aucune contestation possible, c’est juste que j’avais 30 ans de moins.

    • 25 Mai 2017 à 17h21

      Terminator dit

      Après nous avoir gratifié de plusieurs décennies de bonheur cinématographique, l’aristocrate le plus frivole du petit écran s’en est allé rejoindre au paradis des acteurs des actrices plus tout à fait vierges mais toutes plus jolies les unes que les autres, heureux mortel… on l’envierait presque !

    • 25 Mai 2017 à 8h34

      L'Ours dit

      Tony Curtis en avait marre d’attendre.
      Il va y avoir du sport en Eden.

    • 24 Mai 2017 à 17h47

      jprjmh dit

      Monsieur MORALES, bonsoir

      Vous avez oublié : IVANHOE

      Roger MOORE c’est avant tout IVANHOE avec son cheval blanc et son fidèle GURT son écuyer.

      Le bonheur des dimanches soirs sur un écran noir et blanc

      La nostalgie n’est plus ce qu’elle était.

      • 24 Mai 2017 à 20h38

        saintex dit

        Rassurez-vous, M Morales a bien écrit cette phrase. “Qu’il soit Ivanhoé, Romulus, Brett Sinclair, Simon Templar ou James Bond, furetant dans les studios londoniens de Pinewood…”

      • 25 Mai 2017 à 19h39

        alainpeulet dit

        Merci ………….. j’avais oublié ! gamin je me suis régalé !!! Que nous reste t il comme acteurs avec des “gueules” ? je ne vois plus que des avortons , des freluquets et des actrices mal coiffées , tristes … Où sont les belles italiennes qui m’ont fait rêver ? et plus ….!!!

    • 24 Mai 2017 à 16h47

      Habemousse dit

      « Hier,… Roger Moore .. a mis le clap de fin à une période pour le moins insouciante. »

       Insouciante, comme vous y allez : ce n’est pas vous qui, pendant je ne sais combien d’épisodes, sous les traits et l’armure d’Ivanhoé, avez vaillamment défendu la femme, la veuve et l’orpheline sans jamais, c’est vrai, chercher à ouvrir leur ceinture de chasteté : on ne peut pas être le meilleur partout, la bricole n’était pas son fort.

       Avec Bob Morane, qui faisait le coup de poing encore plus facilement que Belmondo, dans les pages des Marabout, il a fait partie de mes premiers héros, dont les valeurs relayaient celles, inculquées par mes parents.   

      • 25 Mai 2017 à 11h21

        ReCH77 dit

        Je retiens la série “Le Saint”, les quatre premières saisons en noir/blanc surtout, dans laquelle le sémillant Mister Moore fut une icône “mod” pour modernist(e). Il portait le costume en velours, le col roulé, le veston sportif et les fameuses pompes Clarks avec une élégance nouvelle qui a séduit ma génération. On a harcelé nos vieux pour une paire de Clarks ! En revanche, je l’appréciais moins en agent 007 ou en compère (pépère) de Tony Curtis.

    • 24 Mai 2017 à 16h47

      ruanluis dit

      Premiere reaction! Désolé, j’aimais bien cet acteur, son humour, son désintérêt pour l’argent même s’il en avait suffisamment…