Robert McAlmon, le méconnu de la Lost Generation | Causeur

Robert McAlmon, le méconnu de la Lost Generation

La biographie d’un autre Américain à Paris

Auteur

Marie Céhère

Marie Céhère
Sophistique, littérature.

Publié le 08 avril 2017 / Culture

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Gare Montparnasse. Wikipedia.

« Dieu oubliera tout le monde, même Robert McAlmon » écrivit un jour Francis Scott Fitzgerald. Maud Simonnot place cette citation en exergue de La Nuit pour adresse, une biographie documentée et poétique de l’écrivain américain expatrié à Paris dans les années 1920 et figure des expatriés de la Lost Generation.

Une poésie pour tous, «même les chats et les chiens»

Rudesse, absence d’artifice, magnétisme, charme inépuisable, caprices, sauvagerie, les qualificatifs pleuvent sur le personnage. L’auteur l’en extrait et reprend depuis le début : Robert Menzies McAlmon, né le 9 mars 1895 dans le Kansas, enfant solitaire d’une famille nombreuse, déserteur de l’armée canadienne, écrivain touché par sa vocation lors d’une rencontre avec Emanuel Carnevali à Chicago. Dès lors, le tourbillon des années folles se concentre autour de lui. Il est modèle pour le peintre Marsden Hartley, influencé par Duchamp qu’il côtoie à New York, fréquente Picabia, Mina Loy, la veuve d’Arthur Cravan, Williams Carlos Williams, et débarque à Paris après avoir prêché contre le puritanisme qui étouffait et tuait la spécificité culturelle anglo-américaine. Lui voudrait une poésie « que même les chats et les chiens pouvaient lire ».

On apprend beaucoup de l’oeuvre, au sens large, voire caritatif, de McAlmon, dans ces pages, mais peu sur ses tourments et ses joies, ses amours, ses émotions. On lui prête des maîtresses, des amants, des chagrins, lui n’y accordait pas beaucoup d’importance; se disant « bisexuel comme Michel-Ange », il est aussi l’auteur d’un livre culte sur la communauté homosexuelle de Berlin. À la manière d’un Modiano, mais avec plus de chair, La Nuit pour adresse écarte les ténèbres du passé pour y découvrir des silhouettes oubliées, des profils perdus.

Il y a cent ans, dans la France d’entre-deux-guerres, McAlmon vient chercher et trouve, autant qu’il crée, l’atmosphère d’une liberté inédite, d’un moins grand conformisme moral. « Je préfère l’Europe, ou plutôt la France, à l’Amérique, parce qu’il y a moins d’intrusions dans la vie privée ici. »

Au comptoir des cafés de Montparnasse

Sa vie débraillée, alcoolisée, festive, fait pourtant les beaux jours des premiers journaux à scandale, à commencer par son mariage de façade avec la fille de l’homme le plus riche d’Angleterre. Fort de cette union, il joue les bienfaiteurs sur la Rive Gauche. Joyce, dont le projet est refusé partout, en bénéficie. Ulysses est publié grâce à l’argent, au soutien, à l’amitié, aux talents de dactylographe et persuasifs de McAlmon. On trouve même, parmi d’autres, le nom de Winston Churchill sur la liste des souscripteurs à la publication du roman monstrueux de Joyce.

Toujours au comptoir des cafés de Montparnasse, le Dôme, la Coupole, dans la librairie de Sylvia Beach, fief des Américains de Paris, « Shakespeare and Company » ou dans les premières caves de Saint-Germain des Prés, il rencontre Kiki et Man Ray, tout ce que Paris compte d’artistes, d’excentriques, d’esprits originaux, « la vie, quoi ! »

Bientôt éditeur, fondateur de la mythique maison Contact dans un sous-sol de l’Île Saint-Louis, « Mac » donne sa chance à des auteurs ignorés, inconnus, rejetés, parce qu’il était difficile, pour un débutant, de trouver un premier éditeur. Faute de temps pour s’atteler à le faire changer, il prend le parti d’ignorer l’envahissement progressif de l’édition littéraire par des considérations commerciales. C’est campé sur ces principes qu’il publie le premier livre d’un jeune homme timide, Ernest Hemingway.

«Don’t expect too much of life»

McAlmon ne tient pas en place, il a l’habitude de s’évaporer pendant des mois entiers, et de réapparaître sans prévenir. À cause de cela, malgré sa curiosité de tout ce qui est vivant, il demeure un éternel (et devenu vieux) jeune homme prometteur, dont les écrits déçoivent. Salué par Joyce, Pound, Henry James, Katherine Mansfield, il ne rencontre aucun succès.

Puis McAlmon et ses acolytes sont rattrapés par l’histoire. Les livres s’exportent mal : publier en France, c’est, aux yeux du reste du monde, avouer au grand jour sa moralité douteuse, c’est donc s’exposer à la censure. La crise de 1929 fait s’envoler amis, fête et magie comme une volée de moineaux. McAlmon contrairement à Jacques Rigaud qui l’avait fait tant rire se refuse au suicide. Il retourne aux États-Unis après avoir subi la suspicion de la police de Vichy. Là, au bord du désert d’Arizona, il devient spectateur de sa chute. Dans une dernière scène déchirante, il franchit le seuil d’une librairie, aperçoit les ouvrages de toute sa vie : ceux de ses amis, ceux qu’il a publiés, et rien de lui, pas un volume. Vertige. Accès de tuberculose. Robert McAlmon s’éteint avec, à la bouche, un vieux mantra : « Don’t expect too much of life ».

De l’icône du Paris 1920, il ne reste presque rien. Robert McAlmon, comme d’autres, remonte de temps en temps à la surface des mémoires. Le voilà pour l’éternité changé en bulle de champagne.

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