Robert Benchley ! What else ?
Le nonsense benchleyen, ça fait sens !
Publié le 27 juillet 2008 à 11:48 dans Culture
Mots-clés : Livres, Robert Benchley
Ce jour-là, aucun quotidien dans ma boîte aux lettres… Résultat : j’ai lu un livre ! Et pas n’importe lequel : un que j’avais volé à ma meilleure amie femme (consentante, selon mes souvenirs).
Remarquable, n’est-ce pas ? De fait, c’est le titre d’un recueil de chroniques signées Robert Benchley, écrites à l’origine pour Vanity Fair et le New Yorker. L’ensemble est publié “Chez Monsieur Toussaint Louverture” ; pourquoi pas ?
Par rapport à l’édition originale de 1963, deux bonus non négligeables : plusieurs textes inédits, et pas de préface ! Celle de la première édition, platement factuelle, préparait au choc Benchley à peu près comme Pierre Bellemare introducing saint Augustin.
Pour vous donner une idée, Robert Benchley (1889-1945) est aussi l’auteur, entre autres, de L’expédition polaire à bicyclette (Le Dilettante, 2002) et de Pourquoi personne ne me collectionne (Rivages, 2008). Voici donc un Américain du XXe siècle qui se trouve être, par une ruse de la Raison, le maître du nonsense britannique de la fin du XIXe.
Si comme moi, vous êtes taraudé par des questions du genre “Comment perdre cent mille dollars par an ?” ou “Pourquoi Budapest n’existe pas !”, alors Robert Benchley peut vous aider à traverser la vie – cette vallée de larmes où chaque rire fait un arc-en-ciel, n’est-ce pas ?
Donc, Budapest n’existe pas. Ou plus précisément, elle n’existe plus depuis le Traité de 1802, qui mit fin à la fameuse guerre de 1805 entre Bulghs et Slovènes. Les deux peuples, raconte Benchley, après s’être battus sauvagement pour refiler Budapest à l’autre, se sont finalement mis d’accord pour annuler purement et simplement la ville (Traité d’Ulm, 1802).
Or voilà qu’un fâcheux, M. Schweitzer de New York, contredit Benchley dans une lettre à peine polie : “Tâchez de vous faire rembourser vos cours de géographie. Budapest existe et ce n’est pas un hameau, tant s’en faut : c’est la capitale de la Hongrie !”
Benchley, qui n’a pas sa plume dans sa poche, lui répond assez vertement : “Je reste sur mes positions : Budapest n’existe pas. Vous vouliez peut-être dire “Bucarest”, mais peu importe : Bucarest n’existe pas non plus.”
Outre ce texte fondateur du révisionnisme moderne, je comptais vous résumer une de mes nouvelles favorites, certes plus romancée, intitulée “Un autre conte de Noël de l’oncle Edith”. Las ! Après plusieurs heures d’essais infructueux, j’ai dû me rendre à l’évidence : de même que l’éléphant selon Vialatte est irréfutable, Benchley est irracontable.
Sachez seulement que cet “autre” conte de Noël est le seul du bouquin ; qu’il n’a d’ailleurs pas le moindre rapport avec la fête de Noël ; et qu’en outre, ledit Edith n’est l’oncle de personne.
“Ça n’a pas de sens !”, diront certains membres de l’Union Rationaliste (parmi lesquels je ne vous compte pas ; sinon, vous auriez zappé depuis longtemps.) Eh bien, je les arrête tout de suite ! Ces gens-là, comme je disais dans mon fameux Appel du 7 juillet 2008 en citant Jacques Brel, confondent le non-sens, qui est un plat pays, avec les montagnes russes du nonsense.
Mais comment distinguer le vrai nonsense® des piètres palinodies d’un Pierre Dac ou même d’un Alphonse (vache) Allais ? “Trop facile la question !” comme diraient nos jeunes d’aujourd’hui, de Neuilly à Tamanrasset. Le vrai nonsense, c’est celui qui vous enlève tel Ganymède (plutôt classe, non ?) pour vous laisser entrevoir depuis les abîmes, par une subtile mise en abyme, où se trouvent les sommets et comment y accéder.
“C’est dans l’obscurité qu’il est beau de croire à la lumière”, comme disait le cuistre citant le poète. (Veuillez m’excusez. Parfois la culture chez moi tente de l’emporter sur l’intelligence – en vain, heureusement.)
Un exemple de vrai nonsense racontable et qui fait sens – pour la route ? Que diriez-vous de “Shakespeare expliqué”, chronique tout entière consacrée au commentaire de sa fameuse tragédie Périclès – mais si, vous savez… ?
Donc, Benchley nous soumet un court texte agrémenté d’un long appareil critique. En français, des notes en bas de page, qui présentent ici la particularité d’occuper la quasi-totalité des pages.
Plus précisément, outre le titre et l’exposé liminaire, Robert ne nous cite que la première phrase de l’acte II, scène 3 – agrémentée pas moins de onze notes explicatives.
Alors de qui se moque-t-on, et au nom de quoi ? En d’autres termes, hormis le fait avéré qu’il se fout du monde, Robert Benchley a-t-il ici quelque chose à nous dire de sensé ?
Oui da ! C’est même marrant que vous me posiez la question précisément ici sur Causeur. Parce qu’il est là (entre autres), le lien benchleyen entre nonsense et réalité, c’est-à-dire sens. Onze notes critiques concernant une seule ligne, ça ne vous rappelle rien ? Moi, ça me fait irrésistiblement penser à nos mille et un commentaires sur l’affaire Al-Dzaïmer (ou un truc comme ça.)
A vrai dire, quel que soit le papier, les cinq ou dix premiers posts ont un rapport avec le papier qui les a générés. Puis insensiblement le sujet est oublié, puis l’objet. Restent des dizaines de duels croisés et d’empaillages généralisés entre blogueurs – dont seul un Champollion du Causeurisme pourrait reconstituer le fil. (Les sites concurrents j’en parle pas ; je ne suis même pas sûr qu’il y en ait.)
Tout ça pour dire que le nonsense benchleyen n’a guère de leçons à recevoir de notre humaine Raison. A moins que la nature n’imite l’art. Mais ceci est une autre histoire…
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L'auteur
Basile de Koch est chroniqueur des nuits parisiennes à "Voici" et du PAF à "Valeurs actuelles". Il est aussi essayiste à 16h.
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Ludovic-Lefebvre dit
Moi qui pensais amener du café à la vanille, des Toblerones au chocolat blanc, des cigares de qualité introuvable en France et autres douceurs luxembourgeoises lors de ma rencontre avec la rédaction de Causeur. Et bien, je le dis cash après une telle agression, ce ne sera que pour Elisabeth.
Nina dit
Moi je commente rien mais j’apparais ici pour qu’on ne me taxe plus d’hystérique identitaire !
Euh…Dac et Allais…ils étaient juifs non ?
C’est parti…
Ludovic-Lefebvre dit
Non, mais dites donc Gil et Marc et à deux contre un en plus ! Un historien du médiéval qui est allé chercher sa coupe de cheveux au milieu de sa thèse et un mec qui prend des pots au Flore qui me traitent de plouc, on aura tout vu. Semi-plouc seulement, j’ai vécu cinq ans à Paris et j’ai beaucoup fréquenté les jeunes femmes du sixième au Touquet ou à Hardelot pendant les vacances. Ceci étant dit, je remets mes bottes en plastique, j’allume ma gitane maïs et je repars aux champs. Vivement samedi soir que j’aille au bal du village pour danser sur Frédéric François.
Woland dit
Ah le nonsense, preuve de la mansuetude anglo-saxonne en matiere de derision. Quand le francais ne connait que l’ironie toujours un peu mordante et acide, le british (ou dans ce cas un americain) lui peu se refugier dans le nonsense dont seul Edouard Baer (epoque centre de visionnage de l’emission nulle part ailleurs dans le but de contribuer a son amelioration dans la mesure ou il y aurait lieu de le faire) fut proche a la television…
Le nonsense c’est le vrai humour desespere qui force a la gaudriole face a l’absurdite du monde.
Sur ce je vous laisse sur ce que disait toujours mon arriere grand-pere, maire de la megapole de Viroflay en son temps: “J’ai une surprise et un cigare pour vous. La surprise c’est qu’il n’y a pas de cigare…”
Marc Cohen dit
Gil, comme tous les centroparisiens, fussent-ils d’ascendance douteuse, tu sous-estimes les cul-terreux. Avec un bon dico et quelques heures de travail, Ludo aurait sans doute pu traduire de lui-même “Black Athena”. Qui plus est, en français moderne, la traduction de “black” n’est pas “noir(e)”, mais “black”
Gil Mihaely dit
@ Ludovic : pour des DS noires, essayez le livre “Black Athena” (Athéna noire) de Martin Bernal. Quat au cuir noir, il y en a des maisons pour ça.
Marc Cohen dit
@corentine: Je crains fort que Basile ne sache pas ce qu’est un CD. Econome d’innovations, il est passé directement du gramophone à l’Ipod.
On en trouvera néanmoins un extrait dudit CD ici http://www.monsieurtoussaintlouverture.net/Audio/Remarquable_audio.mp3
@ nuage: Vous n’avez pas envie de lire Benchley? Soit! Puisse l’envie d’écrire vous passer aussi…
Ludovic-Lefebvre dit
Je cherche une DS pallas noire intérieur cuir noir. Veillez me contacter par l’intermédiaire de causeur.
Florent dit
Pour moi, la quintessence du non-sense se trouve dans Alice au Pays des Merveilles. Et c’est tellement logique (et absurde) que c’est imparable.
– Mais je ne veux pas aller parmi les fous, dit Alice.
– Oh, tu n’as pas le choix, dit le chat. Nous sommes tous fous ici : je suis fou, tu es folle.
– Qui vous a dit que je suis folle ?
– Si tu n’étais pas folle, tu ne serais pas venue ici.
nuage dit
Bonsoir,
c’est dommage mais cet article ne donne guère envie de lire Robert Benchley.
Et j’ai l’impression que la petite crotte que vous déposez sur P. Dac et A.Allais est là pour lancer la polémique.
Et donc avoir beaucoup de messages.
Êtes vous payé au nombres de réponses ?
Corentine dit
Hmpf ! et la surprise?? la surprise contenu dans le magnifique livre n’est-elle pas un autre bonus, un vrai bonus?! Le cd des lectures de LL de Mars qui donne à Benchley toute sa dimension absurde? Vous n’en parlez pas? Avez-vous volé un livre dans lequel on avait volé le cd? surprise !
L’OURS dit
C’est vrai, c’est très difficile de rester strictement dans le thème de l’article et très dommageable que nous ne respections pas assez ce qui devrait être un mot d’ordre; restons dans le sujet!
Mais il est vrai qu’une remarque en appelle une autre, on dévie, on s’égare, nos réflexes pavloviens entrent en jeu, nos vexations, nos rancoeurs, nos cris rentrés, nos bassesses, nos révoltes, notre indignation.
Mais peut-être que ce qui fait qu’on s’acharne bassement à trouver un lien au forceps entre l’article et le sujet sur lequel on veut vraiment disputer, c’est nos frustrations d’expression quand, lisant un article, écoutant une remarque à la télé, on répond quelque chose et que personne ne nous entend.
Bien sûr, notre avis sur l’aller du monde vaut bernique. Mais êtes-vous sûr que le vôtre vaut beaucoup plus? (Je dis vraiment cela sans agressivité!)
Sauf que “vous”, gens de medias, autorisés à le donner votre avis, justement vous le faîtes!
Croyez-moi, vous ne savez pas la chance que vous avez de pouvoir répondre à un contradicteur en direct ou d’avoir une tribune. Nous, on a juste envie de prendre la télé et de la jeter par la fenêtre. Alors pour ne pas jeter par la fenêtre en même temps l’argent qu’elle vaut, on zappe sur Dérik. On se console comme on peut!
Alors il ne nous reste qu’à mendier le fait de donner “notre avis” misérable, sur Causeur par exemple. Soyez donc magnanimes!