Affaire Ferrand: communiquez, monsieur le président! | Causeur

Affaire Ferrand: communiquez, monsieur le président!

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Auteur

Arnaud Benedetti
Professeur-associé à la Sorbonne.

Publié le 29 mai 2017 / Politique

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Emmanuel Macron et son gouvernement, s'ils ont rétabli une certaine hauteur symbolique, ont encore beaucoup à apprendre en matière de communication de crise. L'affaire Ferrand est là pour nous le rappeler.
emmanuel macron ferrand bayrou

Emmanuel Macron. Sipa. Numéro de reportage : 00787596_000001.

Toute politique a besoin de communication pour s’épanouir mais la communication peut très vite s’avérer artificielle, hors-sol, voire manipulatrice si elle en vient à contredire les promesses dont son héraut était porteur. Jusqu’à présent, la communication politique du nouveau président s’est distinguée de celles de ses deux derniers prédécesseurs par son formalisme, son aptitude à respecter une certaine bienséance institutionnelle, sa capacité à produire un imaginaire susceptible de rassurer un pays qui culturellement après des décennies de domination intellectuelle à gauche a basculé à droite. Quelque part, la com’ politique du jeune Macron a parfaitement su montrer patte blanche. Elle a balisé une entrée de bonne facture dans la fonction.

Une jolie maîtrise de l’art du prélude…

Là où Sarkozy et Hollande avaient échoué, nonobstant une expérience politique plus éprouvée, le nouveau président a déployé une jolie maîtrise de l’art du prélude. Bien fait , bien joué , et rien à redire. L’esthétique a servi le politique et la politique n’est pas sans lien avec l’esthétique… Après la cérémonie d’investiture, les signaux très “old fashion” de la composition gouvernementale, les séquences internationales du sommet de l’OTAN et du G7 sont venues conforter cette bonne impression d’ensemble.

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Mais la communication a ceci de paradoxal qu’elle peut beaucoup et bien peu : beaucoup car elle produit une atmosphère susceptible d’entraîner l’adhésion, ou à tout le moins une certaine bienveillance ; bien peu car la symbolisation du monde qu’elle génère ne peut se dispenser de l’action, mais surtout de la mise en conformité des actes et des paroles, de l’articulation entre les deux fondements qui, selon l’immense sociologue Max Weber, sont au principe de l’organisation de l’activité politique : l’éthique de la responsabilité et l’éthique de la conviction.

… rattrapée par l’ombre d’un doute

S’il est encore prématuré, incertitude législative oblige, pour juger de l’action à venir du nouveau président, la question de la cohérence de la geste macronienne se pose d’ores et déjà. Elle interroge la solidité de l’identité, le fond de marque, et in fine la sincérité de l’engagement. L’épreuve est d’autant plus discriminante qu’elle s’inscrit à la suite de la déflagration d’une campagne électorale marquée par l’enjeu moral. Dans ces conditions, les révélations par la presse d’un épisode du passé professionnel du  ministre de la Cohésion des territoires percutent de plein fouet l’un des fondamentaux du système de valeurs revendiqué par le nouveau pouvoir : l’intégrité sans faille, la probité dénuée d’aspérité. La fraîcheur présidentielle se voit  ainsi rattrapée, à défaut d’être foudroyée en plein vol, par l’ombre d’un doute. Le silence du Garde des sceaux, François Bayrou, loin d’effacer la suspicion, surinfecte la plaie, au moment où se forge une énième loi censée moraliser la vie politique.

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Potentiellement, tous les paramètres constitutifs de la duplicité politicienne (soupçon de double discours, de dissimulation, du “deux poids-deux mesures”, etc.)  sont en mesure de s’ajuster pour fragiliser la jeune marque du jeune monarque qui, par une défense aléatoire du soldat Ferrand, s’en remet à l’exercice sacrificiel de la justification en continu. Or, la communication de crise ne se satisfait pas de légitimation technique : elle exige de restaurer une réputation, de rétablir la cohérence, de certifier un discours par des actes… La thérapie discursive (“un acte de droit privé ” pour le porte-parole du gouvernement, “‘de l’argent privé ” pour celui de La République en marche!) non seulement ne reprogramme pas le logiciel (un acte de droit privé n’exclut pas que le droit et l’argent mutualiste engage celui des sociétaires) mais elle  exacerbe la critique, entretient la défiance, propage l’incertitude et perpétue cette idée selon laquelle décidément les vieilles pratiques d’accommodement ont la vie dure.

Une partie des Français se prend pour Antigone

L’argumentation technique, quand bien même serait-elle fondée, ne dissipe pas tel un pare-feu, loin s’en faut, le virus : elle le dissémine parce que la réputation constitue aujourd’hui un capital qui, au-delà du seul droit positif, en appelle à des critères supra-légaux ou supra-réglementaires. Lorsque Créon, le politique, prétend à une vérité, Antigone lui répond que cette vérité est relative, voire galvaudée, pour ne pas dire falsifiée et contaminée. Une partie du corps social a désormais le visage enfiévré d’Antigone. Quelque chose d’imprescriptible, d’une transcendance propre au droit naturel affleure dans l’exigence de probité que revendique nos sociétés de jugement lassées par des décennies de désenchantement moral. Les peuples comme les dieux ont soif. A tort ou à raison – chaque séquence historique est lourde de ses mystères et de sa dynamique propre- ils ont soif non pas d’une société idéale mais de gouvernants, de responsables exemplaires dans lesquels ils ne se reconnaîtront pas forcément mais qu’ils ont d’abord envie de respecter. “La promesse de l’aube ” de ce nouveau quinquennat obéit quelque part aussi à cette demande de sens. La communication suspectée de tous les maux sera d’un faible secours si l’épisode Ferrand se “feuilletonnise”. L’opinion n’a pas forcément raison mais les élites de tout bord se sont tellement fourvoyées que rien ne serait pire qu’un revers de main dédaigneux venant écarter des humeurs citoyennes. Au risque de réduire sa communication à de la production d’images, d’éléments de langage et de postures pour commentateurs complaisants, Macron, en disciple de Ricoeur, ne peut ignorer que l’acte de communiquer est d’abord tissé par une exigence de respect : le respect de l’autre, du récepteur qui n’est pas dupe , qui est tout aussi apte à l’intelligence de la situation que l’émetteur…

Macron a tout à perdre

L’épreuve Ferrand n’est autre qu’un baptême du feu. À louvoyer, le Général Macron n’a rien à gagner mais tout à perdre : non seulement le contrôle de sa com’ mais la crédibilité de ses engagements. Aux échecs, chacun sait que le sacrifice d’une pièce autorise parfois des gains bien supérieurs à la perte consentie. Il en va de même en politique. A défaut, le risque est grand que la moralisation en soit réduite à regagner  les rayons déjà bien encombrés de la petite boutique des slogans périmés… La mauvaise com’ aura alors chassé encore une fois la communication responsable.

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 31 Mai 2017 à 10h12

      jetoc dit

      Tant que Macron n’aura pas réglé cette affaire Ferrand, comment les Français pourront-ils croire à sa prétention de moraliser la vie politique. Ce serait “l’hôpital qui se moque de la charité” ou une tartuferie ridicule !

    • 30 Mai 2017 à 12h12

      IMHO dit

      Que la fatalité des faits vous débarrasse d’un père spirituel , d’un mentor , d’un sage conseiller , au moment exact où l’on n’en a plus besoin , en quelle langue
      cela se dit-il un malheur ?

    • 30 Mai 2017 à 1h55

      José Bobo dit

      Lisez l’article ci-dessous, vous comprendrez :
      https://fr.wikipedia.org/wiki/Abus_de_biens_sociaux

    • 30 Mai 2017 à 1h47

      i-diogene dit

      Que peut dire Macron..?

      - Soit Ferrand est mis en examen, soit il ne l’ est pas..

      - S’il ne l’ est pas, à quoi bon s’étendre sur le sujet..?

      - je suppose qu’un président a d’autres chats à fouetter que de commenter les articles du Canard Enchaîné..!^^

      .. Ce qui n’ empêche pas que le Canard Enchaîné soit un journal d’utilité publique pour la démocratie républicaine..!

      • 30 Mai 2017 à 8h36

        Hannibal-lecteur dit

        Le Canard est un pourri puissance deux, un pourri qui rachète sa propre pourriture ( aux yeux de l’I-dio et d’autres benêts de Grande Morale ) en dénonçant d’autres pourris.

    • 30 Mai 2017 à 0h41

      MLBACH dit

      Sans doute avez-vous raison, Professeur Benedetti; mais allons-nous désormais laisser le Canard enchaîné faire et défaire les gouvernements? Le remède n’est-il pas pire que le mal? Depuis quand fait-on justice sans s’appuyer sur la loi? Or celle-ci n’est pas encore en vigueur et on remonte à Mathusalem pour chercher de quoi se défaire d’un ministre. Or on trouvera toujours…! S’il le faut, on remontera à l’enfance des “suspects” pour trouver de quoi les dégommer, loi ou pas loi.
      Ce qui me choque, c’est la bonne conscience avec laquelle certains journalistes s’accommodent de leur propre “éthique” en choisissant le jour et l’heure de leurs révélations et en faisant tout pour que celles-ci s’impriment dans la durée dans l’esprit des lecteurs et auditeurs… qui n’en demandaient pas tant…

    • 29 Mai 2017 à 21h58

      lafronde dit

      Renouveler l’Assemblée sans plein pouvoir à des inconnus.

      S’il y a des électeurs centristes, les 577 indépendants (fondé par JC Fromentin, Maire de Neuilly/seine) alliés à Nous citoyens (fondé en 2013 par le serial-entrepreneur Denis Payre) sollicitent vos suffrages.

      Nous citoyens vous offrent un programme plus libéral et plus proche des PME et des entrepreneurs, qui sont nombreux dans ce mouvement authentique de la Société civile. La preuve ? ils n’ont pas eu les signatures des élus, ni la couverture mediatique sur mesures.

      Ces vrais professionnels de l’entreprise exportatrice, valent cent fois mieux pour l’économie réelle : eux savent équilibrer un budget, optimiser processus et investissement. Donnez leur chance aux candidats de Nous citoyens, c’est vous donner une chance de résoudre les maux de du chômage par la micro-économie – l’entreprise, et par des professionnels dont c’est le métier de créer de l’activité.

      Alors vous en avez assez du Ps, de LR, de l’Udi ? Ok ! Hé bien En Marche c’est du même tonneau ! Même (dé-)formation à Science6Po, même giron de l’Etat et pantouflage dans la finance. Que des banquiers-énarques qui ont ruiné le pays.

      Aux Législatives, votez Nous citoyens ! visitez leur site !

    • 29 Mai 2017 à 21h32

      Liamone dit

      L’auteur de cet article pense avec pugnacité à François Hollande, le bricoleur médiatisé. Heureusement d’autres réactions sont naturelles et possibles. Ce n’est peut être plus la presse qui donne le là, heure par heure comme sous le précédent quinquennat.

    • 29 Mai 2017 à 18h41

      Martini Henry dit

      Je mets au défi un quidam parfait (comme dirait l’autre) de soumissionner à l’appel d’offres d’une mutuelle en mettent en place le même montage que la femme Ferrand et d’emporter le marché! Tout le monde serait propriétaire sans débourser un euro comme elle, à ce compte là. En tant que femme du directeur, elle savait certainement quel était le budget de la mutuelle pour cette opération, ce qui lui permettait donc de formuler une offre au meilleur prix beaucoup plus facilement. Il y a déjà un loup ici.
      Je mets au défi un quidam dont le conjoint n’est pas directeur d’une telle institution, d’obtenir un crédit à la banque les doigts dans le nez, comme la mère Ferrand, simplement sur sa bonne gueule. C’est absolument improbable.
      De plus, pour le directeur de la mutuelle, favoriser sa femme relève, a minima, de la faute morale, compte tenu de leur proximité. Le directeur d’une mutuelle devrait, à tout le moins, s’interdire de favoriser un membre de sa famille dans de telles opérations, surtout quand on se pose, comme Ferrand, en donneur de leçons indigné.
      Tout cela relève de la tartufferie la plus crasse et du foutage de gueule le plus grossier.

    • 29 Mai 2017 à 17h48

      marrosie dit

      L’indignation des Français, toujours prêts à faire jouer leurs relations ou profiter de leur position pour placer membres de leur famille ou amis est assez comique. Ceci dit ne l’ayant jamais fait, peut-être par faute d’occasion (soyons honnête), je trouve que Mr Ferrand devrait démissionner. L’exemple doit venir d’en haut!

      • 29 Mai 2017 à 18h47

        Martini Henry dit

        Cette indignation est parfaitement justifiée quand elle concerne un donneur de leçons de morale comme cet hypocrite de Ferrand. De la même façon qu’on peut reprocher à un Cahuzac, se posant en chevalier blanc de la lutte contre la fraude fiscale d’avoir un compte non déclaré à l’étranger. C’est un très juste et très mérité retour de boomerang dans leur ignobles faces de curetons magouilleurs!

    • 29 Mai 2017 à 17h20

      José Bobo dit

      En gros, et pour ne pas couper les cheveux en huit, ce M. Ferrand a mis en place un joli petit montage qui lui a permis de transvaser 40 000 euros annuellement des comptes de la mutuelle dont il était président sur celui de sa femme (plus 184 000 euros de travaux !). Comment n’a-t-il pas pensé à faire acheter ces locaux par sa mutuelle ? Ou alors il y a pensé mais a préféré son porte-monnaie à celui de cette société ? C’est clairement ce qu’on appelle un “abus de bien social”… et c’est un délit financier. S’il n’est pas sanctionné toute la présidence de Macron sera définitivement entachée, son crédit ruiné !

    • 29 Mai 2017 à 17h07

      netrick dit

      Quand il s’agissait de Fillon, on n’a pas attendu le jugement des urnes pour lancer les roquets du Parquet financier. Alors pourquoi pas dans ce cas là ?!

    • 29 Mai 2017 à 16h08

      philpat dit

      plus ça change….
      macron est le digne fils de hollande, la morale pour les autres!
      circulez il n’y a rien à voir! le ministre sera jugé par ses électeurs, disent ils, comme tapie, balkany et autres.

      • 29 Mai 2017 à 16h10

        isa dit

        Vous exagérez beaucoup, comparer Balkany à Ferrand c’est qd meme n’importe quoi!
        Et je le vous dis tres honnêtement, c’est le vrai malhonnête qui m’est plus sympathique. 

        • 29 Mai 2017 à 17h23

          José Bobo dit

          Les deux sont de “vrais malhonnt̂es” en l’occurrence !

    • 29 Mai 2017 à 15h45

      Pyrrhon dit

      Une communication obtenue par une torture médiatique est elle comparable avec une communication réfléchie? L’affaires est, d’abord, entre Ferrand et Macron. Le second ignorait l’affaire, le premier n’y avait jamais vu qu’une bonne affaire.
      L’explication doit se faire entre les deux amis, puis, le Président communiquera, ou prendra la décision de ne pas faire de commentaire.
       

    • 29 Mai 2017 à 15h30

      Simbabbad dit

      Je n’ai jamais voté pour En Marche! et ce n’est pas près de changer, mais Macron me fait plutôt plaisir en ne s’exprimant pas à tort et à travers et en ne se soumettant pas aux journalistes.
      Cette microscopique péripétie liée à Ferrand n’a absolument aucun intérêt et ne demande en aucune façon que le président s’exprime. Le suffrage universel tranchera. Et même s’il s’avère que la question est plus trouble et qu’une mise en examen survient, ce ne serait toujours pas au président de s’en occuper.
      Il y en a assez de saturer l’espace médiatiques avec des idioties à une époque où des enfants peuvent se faire tuer juste pour faire peur à l’Occident, où des femmes ne peuvent plus circuler librement dans la capitale sans se faire insulter, etc. Foutez-nous la paix avec vos conneries et vos préoccupations de bourgeois.

      • 29 Mai 2017 à 15h40

        Muys dit

        Hélas pour lui, Macron et ses thuriféraires n’ont cessé d’accabler Fillon pour les mêmes raisons.
        C’est l’objet de cet article.
        Tant pis si cela vous déplaît.

        • 29 Mai 2017 à 22h08

          gnu dit

          N’importe quoi, je n’ai pas voté Macron et j’ai trouvé au contraire qu’il a été très discret sur Fillon.
          Alors comment auriez-vous réagi s’il l’avait critiqué, je n’ose imaginer …

      • 29 Mai 2017 à 15h54

        Muys dit

        Mais cela étant dit, sur le fond, je suis d’accord avec vous. Tout ceci permet de ne pas parler des sujets qui fâchent.

      • 29 Mai 2017 à 17h30

        José Bobo dit

        Je suis souvent d’accord avec vous mais là je ne vous suis pas. Ferrand est ministre du fait de Macron, la responsabilité directe de dernier est donc engagée. Couvrir par son silence ce qui resemble diablement à un abus de biens sociaux c’est mal, très très mal, démarrer son quinquénat, et perdre le peu de popularité que lui a procuré son élection….Ceci dit, plus mal il se portera plus mieux je serais satisfait.

        • 29 Mai 2017 à 22h16

          gnu dit

          Non, c’est E. Philippe qui est en charge du gouvernement.
          Et le président n’est pas un juge que je sache.
          Vous voulez aussi qu’on licencie les gens dans les entreprises sur de simples accusations, à l’américaine ?!

        • 30 Mai 2017 à 1h47

          José Bobo dit

          @Gnu : il me semble que c’est de comparer le gouvernement de la France à une entreprise qui est une dérive américaniste.
          Macron va rapidement ruiner sa popularité s’il n’est défendu que par des gens comme vous !