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Révolution culturelle à Sciences Po

Jugera-t-on un jour le crime contre les humanités ?

Publié le 12 janvier 2012 à 14:25 dans Société

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Richard Descoings

Richard Descoings est un malin. Je ne fais pas allusion aux bonus que le patron de Sciences Po partage avec une dizaine de cadres de la maison1. Il faut être mesquin comme un journaliste de Mediapart pour chipoter sur les malheureux 295 000 euros de primes que les membres du Comité exécutif se sont partagés en 2011. Quand on forme l’élite de la nation, on a un devoir d’exemplarité : ceux qui seront demain appelés à diriger la France doivent apprendre que quand on ne s’en met pas plein les poches, on a raté sa vie2.

Mais si je tiens à saluer ici le talent de Richard Descoings, c’est qu’il a si bien amusé la galerie avec la suppression de l’épreuve écrite de « culture générale » au concours d’entrée à Sciences Po que le véritable scandale est passé inaperçu. Tout d’abord, la sélection comporte encore trois épreuves écrites. Certes, les notes obtenues par les candidats compteront beaucoup moins que « l’instruction » de leur dossier ou l’entretien « de motivation ». « Nous ne recrutons pas des copies, nous recrutons des individualités », dit Hervé Crès, directeur-adjoint de l’IEP3, si fier de son bon mot qu’il l’a répété partout. On privilégiera donc « l’engagement dans la vie associative, sportive, culturelle, politique ou syndicale » et « le goût de l’innovation » plutôt que les savoirs poussiéreux dont on ne sait jamais où leurs détenteurs les ont ramassés : famille bourgeoise ou lycée dit d’excellence qui assure avec zèle la promotion des « héritiers » ?

Restent tout de même ces trois épreuves écrites. Pour la première, rien à dire, les langues c’est essentiel. Peu importe que des étudiants pratiquent un français approximatif, ce serait même une preuve de leur ouverture d’esprit, mais pas question de recruter des ringards infoutus de parler anglais ou chinois. « Notre projet pédagogique est résolument multiculturel, précise Hervé Crès. Nos étudiants doivent être capables d’aller vers l’autre ».
Pour la deuxième épreuve, les candidats ont le choix entre maths, économie et littérature – le maintien de cette option visant sans doute à recruter quelques spécimens de lecteurs avant extinction totale de l’espèce. En revanche, les matheux font d’excellents traders.

Mais le scandale, c’est que les candidats devront encore rédiger une dissertation d’histoire. Oui, d’histoire ! Obligera-t-on des jeunes des cités à plancher sur l’esclavagiste Napoléon ? Peut-on infliger à des étudiants victimes de l’oppression israélienne au Moyen-Orient des cours sur le nazisme ? Ne serait-il pas indélicat d’évoquer la Révolution culturelle devant de jeunes Chinois ?

Après tout, Rome ne s’est pas défaite en un jour. Saluons donc le pas dans la bonne direction que constitue la suppression de l’épreuve de culture générale, « la moins utile » selon la direction de Sciences Po. La gauche pensante, qui s’était bruyamment offusquée que le Président de la République s’interroge sur l’utilité d’étudier La Princesse de Clèves pour officier dans une administration, n’a pas jugé bon de monter au créneau. Sans doute approuve-t-elle la vraie raison de cette réforme, que Richard Descoings a sagement passée sous silence : si la culture générale est inutile, elle est surtout discriminante, pour les pauvres, les jeunes issus de l’immigration, et d’ailleurs pour les jeunes tout court, comme en témoigne l’épisode rocambolesque relaté par Pierre Bénichou4. Invité par le département « journalisme » de l’IEP à conduire un séminaire sur le « récit journalistique », il cite Victor Hugo, Mona Ozouf, Céline, Lucien Bodard, André Breton et d’autres. Le bruit de son forfait se répand à grande allure. « Vous les avez choqués ! Ils ont l’impression que vous méprisez leur culture », se désole le responsable. « Je veux bien leur parler en verlan », répond le coupable. « Fini le verlan. C’est plutôt le SMS », reprend le premier. Pour conclure que « ça ne va pas le faire ».

Si cette culture dont on veut nous délivrer était qualifiée de générale, c’est parce qu’elle couvrait tous les champs de la pensée humaine et dessinait les contours d’un monde commun. Désormais, la culture sera particulière plutôt que générale, porteuse de diversité plutôt que fauteuse d’identité.

Comment les héritiers de Condorcet et Alain, de Jean Vilar et Antoine Vitez qui voulaient « l’élitisme pour tous », peuvent-ils affirmer que la culture discrimine ? Par quelle aberration l’antiracisme conduit-il à priver les enfants d’immigrés du merveilleux cadeau qu’est la littérature française ? Peut-on laisser une génération enfermée dans la seule langue de son temps ?

Une nouvelle révolution est en marche. Si elle parvient, mieux qu’en 1789, à faire du passé table rase, vous serez un jour jugé par un magistrat qui n’aura jamais entendu parler de Montesquieu; les professeurs de vos enfants penseront que Céline est le prénom d’une chanteuse ; le Préfet de votre département se demandera ce que signifie « continuité du Service public » – trois mots qui auront disparu du vocabulaire. Alors, j’ai moins envie de rire que de mordre – ou de faire juger ces salopards pour crimes contre les humanités. Je dois avoir besoin d’un recadrage. J’espère que le département « Formation continue » de Sciences Po propose des séminaires d’ouverture à l’autre.

 

Cet article est paru dans Causeur magazine n°43 – Janvier 2012.

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  1. Mais pas avec les vacataires payés 80 euros de l’heure…
  2. Je sais, « plein les poches » est une formule exagérée pour une somme aussi misérable mais espérons que dans un avenir proche, les bonus versés à Sciences Po rivaliseront avec ceux que s’octroient les patrons du CAC 40.
  3. Institut d’Etudes Politiques, nom « officiel » de Sciences Po.
  4. À lire absolument dans Le Nouvel Observateur de ce 12 janvier.
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  • 29 January 2012 à 18h42

    BERNARD H dit

    Votre article m’a fait penser à ce que Simon Weil exprimait lorsqu’elle revendiquait l’instauration de tribunaux pour les intellectuels….Je souscrits à 100 %

  • 16 January 2012 à 14h00

    Dio Gêne dit

    La différence entre une tête bien faites et une tête bien pleine…aucune quand elles tombent dans la corbeille….

  • 13 January 2012 à 20h03

    expat dit

    je découvre actuellement le monde de la recherche en France. Avec la boite qu’on a crée ici peu, on est sur un ‘appel à projet’ n’est-ce pas. Et on est conseillait par un gars qui est souvent sur les jurés pour sélectionner des projets. Selon lui il ne faut absolument pas dire qu’on fait de la recherche pour faire du business, faut dire qu’on fait de le recherche pour faire du social (les SDFs, les vieux, les ruraux etc etc). 
    Cool la France ! TOUT tourne autour du social, comment voulez-vous que l’économie va mieux ? 

    • 13 January 2012 à 20h05

      Marie dit

      tu as tout compris!

    • 13 January 2012 à 20h27

      isa dit

      Sarkozy avait dit qu’il trouvait bien d’avoir des “chercheurs” mais que des “trouveurs” ce serait mieux.
      il s’est fait conspuer par le cNRS.
      Ils ne publient pas, ne trouvent pas.

    • 15 January 2012 à 1h47

      ferdibarda dit

      Sur la recherche qui serait allergique au business, ce sont des poncifs qui ne s’appliquent pas à tous les domaines, loin de là. Au CEA, par exemple, certains partenaires industriels ont leur bureau dans les locaux-mêmes du CEA (concept de “labo commun”), et je vous rassure, on ne se signe pas quand on les croise dans les couloirs. De plus, certains départements (dans la Direction de la Recherche Technologique en particulier) ont plus d’argent venant de l’industrie que de l’Etat et ils n’ont pas honte de le dire (au contraire, et ils ont bien raison).
      Quant à Sarkozy, il s’est fait conspuer parce qu’il a dit beaucoup de bêtises (sur le nombre de publications, ou en généralisant sur l’autoévaluation des chercheurs) avec beaucoup d’arrogance.

      • 15 January 2012 à 9h36

        isa dit

        C ‘est vrai ferdi, et il le paye.

        Mais je trouve qu’il n’a pas tout à fait tort, pour voir pas mal de glandos du CNRS.

  • 13 January 2012 à 17h06

    Edouard dit

    Tout cela n’est qu’une pauvre histoire d’amour, tout le monde sait bien que Richard Descoings est l’amant polyglotte de la teutonne Joly “Ach Eva, you’re a wunderbar teutonne”. Sacré walkyrie, et non vache qui rit, c’est plus drôle mais Eva n’est pas vraiment marrante. Décidemment, je commence à croire que la candidate aux cheveux sales avait raison l’autre soir lorsqu’elle déclarait que le rêve français était la passion de l’égalité. Sans culture, il est plus facile d’être égal. Le rêve de Richard et sa fraulein ? La société conchylicole car la moule est égale. Mon avis: http://edouardetmariechantal.unblog.fr/2012/01/12/eva-joly-et-le-cartel-des-moules-une-histoire-damour/

  • 13 January 2012 à 9h32

    ylx dit

    “Crime contre les humanités”
    Quel titre ! Cinglant et saignant. Bravo EL
    A propos de cet article j’ai acheté le Nouvel Obs où Pierre Benichou raconte ses mésaventures :”Adieu Sc-Po”.
    Nous assistons en direct au naufrage d’un monde !

  • 13 January 2012 à 7h26

    L'Ours dit

    Mangouste,

    Newton aurait dit (aussi?): “si j’ai vu si loin, c’est que j’étais juché sur des épaules de géants!” 

    • 13 January 2012 à 7h48

      Mangouste1 dit

      Oui, c’est une métaphore médiévale qui a été souvent réutilisée par la suite. Elle est superbe, il faut dire.

  • 13 January 2012 à 0h50

    Hersif dit

    Il y a eu un bug et je me retrouve avec deux messages publiés, ayant dû réécrire entièrement le premier croyant qu’il n’était pas parti… Heureusement, je ne me contredit pas !

  • 13 January 2012 à 0h47

    Hersif dit

    Quelle importance que Science-Po Paris devienne une fabrique de crétins, il l’est déjà, banissant la pensée. Par exemple, sur l’Europe, c’est la pensée unique européiste qui règne, c’est-à-dire pas de pensée du tout.
    Du coup, comme la “vraie vie” est différente et que la marche vers le fédéralisme est enrayée, S-P-P et ses portes paroles dans les tribunes libres des journaux, n’ont plus aucune influence sur les évênements, d’autant plus que les autres pays sont peuplés de dirigeants gérants les intérêts de leur pays, sans idéologie européiste qui, comme en France, les feraient brader ces intérêts.
    S-P-P, par idéologie, est ainsi devenu inutile et ce que dénonce Dame Lévy est vrai mais sans importance : S-P-P, on s’en fout, ce n’est plus là que ça se passe. Les prochaines élections le démontreront.

  • 13 January 2012 à 0h34

    Hersif dit

    Quelle importance que Science-Po Paris devienne “officiellement” une fabrique de crétins, il l’est en réalité depuis longtemps. Par exemple, sur l’Europe, c’est beaucoup plus que la pensée unique qui règle en imperator, c’est la pensée à l’ère glacière, en fait pas de pensée du tout. Conséquence : S-P-P n’a plus de prise sur les évênements puisque la “vraie vie”, ce n’est pas la marche vers le fédéralisme européen.
    D’autre part, les autres pays européens gèrent strictement leur intérêt national, sans faire dans l’idéologie européiste ; il n’y a que les couillons de Français européistesqui sont prêts à brader les intérêts de le France au nom de l’idéologie européenne.
    S-P-P ne pensant pas cette évolution mais ayant des oeillères idéologiques est donc devenu parfaitement inutile d

  • 12 January 2012 à 20h54

    Mangouste1 dit

    Sophie,

    Ravi d’avoir lu dans un de vos commentaires la métaphore du moteur et de l’essence pour parler de l’intelligence et de la culture. J’aime aussi celle qu’employaient, entre autres, les humanistes du XVIème siècle parlant de leur apport comparé à celui des maîtres de l’Antiquité – et en passant, le groupe anglais Oasis en parlant du leur par rapport aux Beatles : “Nous ne sommes que des nains sur les épaules de géants.” 

    • 12 January 2012 à 20h55

      Mangouste1 dit

      Parce que, voyez-vous, votre métaphore, je l’emploie souvent en classe.

  • 12 January 2012 à 20h42

    kravi dit

    Sausage,
    puisque nous sommes censés parler culture, une petite cuistrerie à épingler au tableau de liège de Causeur : les noms propres russes se terminent, retranscrits du cyrillique au latin, en Y.
    C’est que, voyez-vous, la langue russe possède un i long (Y), contrairement au polonais dont les finales des noms propres se se terminent en i. C’est une façon commode pour les non-slavophones de savoir de qui qu’on cause.
    Par exemple, écrire Dostoïevski est un non-sens, sauf à imaginer que Dostoïevsky serait polonais.. On devrait écrire Dostoïevsky. Le nombre de rues françaises écrites de façon fautive est sidérant.
    Au reste, le nombre de fautes de cette nature relevé dans la presse est absolument effarant. Mais si la presse nous décevait que sur ce point, ce serait bénin.

  • 12 January 2012 à 20h32

    Impat1 dit

    Isa, vous avez raison sur (entre autres domaines) le nombre d’étudiants de haut niveau, essentiellement des Grandes Ecoles, qui sont embauchés par des sociétés et des universités américaines.
    C’est dommage pour nous, car l’inverse est beaucoup plus rare. Aux Etats-Unis, les Européens en général ainsi que les Chinois forment une très importante proportion des élites qui font marcher le pays.
    Ce phénomène existe aussi chez les médecins.
     

    • 12 January 2012 à 20h43

      Bibi dit

      N’oubliez pas les indiens.
      Ainsi les Affirmative Action comme Michelle ma Belle.

    • 12 January 2012 à 20h53

      Ellroy dit

      M’enfin ce genre de profils constitue une niche (1 % des diplômés à tout casser)  pardonnez moi mais on est loin de l’élitisme pour tous, en tout cas ce genre de trajectoires – dommageables pour notre pays –  ne nous disent rien sur ce point…

  • 12 January 2012 à 20h06

    isa dit

    Moi aussi Marie, et je vous assure que les très bons sont très très sollicités par les uS et que les vantages proposés font qu’ils hésitaent fort peu.
    En effet, hormis un salaire trois fois supérieur en moyenne por débuter, un logement de fonction fort agréable sur le campus, ils disposent de moyens de recherches qui nous font passer pour un pays préhistorique.

    Et ça me fait beaucoup de peine, ne croyez pas (c’est mon neveu en l’occurrence qui part), et ça me fiche aussi en rage car leurs études sont payées par nous tous.

    • 12 January 2012 à 20h57

      Ellroy dit

      M’enfin ce genre de profils constitue une niche (1 % des diplômés à tout casser) pardonnez moi mais on est loin de l’élitisme pour tous, en tout cas ce genre de trajectoires – dommageables pour notre pays – ne nous disent rien sur ce point…

      • 13 January 2012 à 6h47

        isa dit

        Juste pour vous dire que “l’élite de la nation” ne passe plus par SPO/ L’ENA.

  • 12 January 2012 à 19h42

    allegra dit

    Pour prolonger cet article, puis-je suggérer d’écouter le podcast de l’émission “Répliques” de samedi dernier sur France Culture, où Finkielkraut dialogue avec Mona Ouzouf sur le thème de “Les Livres pour Patrie”, où les deux protagonistes défendent sensiblement le même point de vue qu’Elisabeth Lévy.

  • 12 January 2012 à 18h19

    Guenièvre dit

    @ Hathorique ,

    Bonsoir !
    Je me souvenais du nom : Minou Drouet ! mais j’avais oublié complètement en quoi consistait la polémique autour de ce nom et je ne connaissais pas la phrase de Jean Marais…