Résurrection tardive
Hussards toujours vivants, littérature suit…
Publié le 06 octobre 2010 à 18:00 dans Culture
Mots-clés : Jean-François Coulomb, Livres, Thierry Ardisson

L’histoire est connue. En 1952, Bernard Frank écrit, dans Les Temps modernes, un papier intitulé « Grognards et hussards ». Il s’en prend à une poignée de gandins – Antoine Blondin, Roger Nimier, Jacques Laurent et Michel Déon – qui, dans des romans comme Le Hussard bleu, L’Europe buissonnière ou Les Corps tranquilles, se moquent des diktats politiques de l’après-guerre et préfèrent séduire plutôt que convaincre. S’ils admirent Chardonne et Morand, ce sont donc des fascistes. Au début des années 1950, c’est une sacrée carte de visite : « Comme tous les fascistes, les hussards détestent la discussion. Ils se délectent de la phrase courte dont ils se croient les inventeurs. Ils la manient comme s’il s’agissait d’un couperet. À chaque phrase, il y a mort d’homme. Ce n’est pas grave. C’est une mort pour rire. »
Aujourd’hui, n’importe quel plumitif intenterait, pour une telle assertion, une action en justice. A l’époque, rien. Au contraire, tous ont salué le talent de Bernard Frank, refusant seulement de se voir encager dans un groupe. Jacques Laurent précisa qu’il préférait les fantassins aux « hussards » et Martine Carol, adorable Caroline chérie, à tout le reste. Pendant la guerre d’Algérie, les « hussards » aggravèrent leur cas, avec quelques autres dont le maquisard et flibustier Jacques Perret, en attaquant, plume à l’assaut, de Gaulle rebaptisé « La grande Zorah ». La cause était perdue ; la défaite fut pleine de panache, c’est-à-dire riche en textes de grand style. Mauriac sous de Gaulle de Laurent et Le Vilain temps de Perret restent des chefs-d’œuvre de pamphlets, tous deux condamnés pour une exquise infamie : offense au chef de l’Etat.
Destinés à cramer la vie le souffle au cœur puis à se retirer pour un très long moment dans une maison de famille, un bar de palace ou en bord de mer, les « hussards » n’existent pas. Ils ne s’appréciaient pas forcément les uns les autres, ne se fréquentaient, à l’occasion, que dans les colonnes des mêmes revues – La Table ronde, Arts, La Parisienne notamment. En somme, ils n’ont été que la géniale invention d’un Bernard Frank qui se cherchait une place au soleil. Ce qui est facile à comprendre quand on le lit : « Ils aiment les femmes (Stendhal, Elle), les autos (Buffon, Auto-Journal), la vitesse (Morand), les salons (Stendhal, Proust), les alcools (un peu tout le monde), la plaisanterie (leur mauvais goût). »
La définition est plaisante. Sartre est renvoyé dans les cordes. Sagan se faufile avec son Bonjour tristesse. Roger Vailland – communiste, libertin, alcoolique et drogué au regard froid – n’est pas loin non plus.
Au milieu des années 1980, Jérôme Garcin crut reconnaître des « néo-hussards » : Patrick Besson, Eric Neuhoff, Denis Tillinac et Didier Van Cauwelaert. Pourquoi pas, même si Tillinac était enterré en Corrèze et Van Cauwelaert inconnu au bataillon des mots. Besson et Neuhoff, par contre, furent d’une belle aventure qui ne s’est pas privée de saluer Frank, Nimier, Blondin et Laurent : la revue Rive droite.
« Vendanges tardives », un livre hors saison qui rend plus léger l’automne naissant
C’était en 1990. Ça a duré quatre numéros avec, pour éditeur, Thierry Ardisson – alors romancier inspiré et pas encore animateur pubard en bout de course. Au sommaire : Frébourg, Saint-Vincent, Parisis, Leroy, le trop oublié Jean-Michel Gravier ou encore Frédéric Fajardie. Mais aussi Jean-François Coulomb, homme de télé, de presse écrite, de ce qui lui plaît. Coulomb offrit à Rive droite une histoire d’amour triste sur fond de bataille napoléonienne : Paris-Austerlitz. Vingt ans après, cette nouvelle clôt Vendanges tardives, petit livre hors saison qui rend plus léger l’automne naissant. En exergue de ce recueil de quatorze textes ciselés en puncheur orfèvre de la langue française, deux clins d’œil, à Bernard Frank – « L‘insolence consiste à écrire peu » – et à Patrick Besson : « Aucun problème ne résiste à la vodka pamplemousse ».
Qu’il situe son récit à Paris, en Egypte ou dans un cimetière, Coulomb pose son ambiance comme il sifflerait une coupe de champagne, poursuit son intrigue tantôt en douceur tantôt pied au plancher et soigne ses chutes, toutes des banderilles de grâce cruelle. Il arrive que ses héros reviennent d’une guerre en Irak. Ou qu’ils boivent des daiquiris à la santé d’Hemingway, au Floridita de La Havane. Ou qu’ils ressemblent à Romain Gary juste avant l’ultime bye-bye, regardant une jeune demoiselle lire un de ses livres. Ils cachent leurs blessures derrière des lunettes noires et sous un costume en lin froissé. N’attendant rien, ils n’espèrent pas davantage. Ils ne croient plus en l’amour, ce chien de l’enfer. Puis ils y croient encore un peu, forcément. La faute à des héroïnes inoubliables. Chez Coulomb, elles s’appellent Aglaé et Alix de Chanturejolles, jumelles coquines ; Zelda ; Constance ; Carla ; ou Olympe de Vinezac.
L’apparition d’Olympe, aux premières lignes de Vendanges tardives, c’est Ursula Andress sortant des flots dans James Bond 007 contre Dr No : « Olympe est nue. Elle sait que je la regarde. Allongée sur le ventre, sa main effleure l’eau de la piscine. L’air sent la lavande. Sous le soleil, les oliviers ont des reflets d’argent. C’est l’heure de la sieste. La chaleur fige tout. Seules les cigales s’agitent. Délicieusement dorée, Olympe de Vinezac a un corps parfait. Digne du ciseau de Canova. D’un geste lent, elle essuie quelques gouttes de sueur qui perlent sur sa nuque. Entoure sa tête de ses bras. Ecarte légèrement les jambes, comme pour mieux se caler sur le matelas. Elle s’offre, pour ne pas avoir à s’abandonner ».
Jean-François Coulomb se lit et se relit comme une ivresse à prolonger, comme un auteur précieux à ranger, dans sa bibliothèque, près de quelques autres qui, eux aussi, savent que la passion des femmes, des paysages, de la vitesse, de la lenteur, de l’alcool et des plaisanteries mélancoliques, c’est l’ultime art de survivre en milieu hostile.
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L'auteur
Arnaud Le Guern est écrivain.
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sol invictus dit
Bien que buveur d eau je m en voudrais de ne pas rappeler la devise qu avait choisie Blondin lors d une enquete :Patron remettez nous ça:il faut lire et relire ses superbes “Certificats d etudes”ou il rend hommage à Jacques Perret et je n oublie pas “L eleve d Aristote ” de Roger Nimier magnifique dissertation sur la littérature .
Saul dit
Clappique,
thanks a lot pour tout ces renseignements, je note la réference..
( occupation, occupation…de suite les grands mots ! ; )
Pasdpseudonyme dit
Le Guern : c’est à moitié vrai. Beaucoup de grands livres sont nés d’illusions politiques. Je pense que l’idéal pour écrire un chef d’oeuvre est d’avoir eu des illusions et d’en être revenu ; les hussards étaient un peu désillusionnés de naissance (très bons écrivains quand même).
En tout cas, entendre parler de littérature au milieu de tous ces sujets respectables mais déprimants sur l’islam français, l’insécurité, les retraites, etc… est délicieux. S’il y a des gens pour citer Bernard Frank, Jacques Laurent ou Kléber Haedens, tout n’est peut-être pas perdu.
Le Guern dit
Gauche, droite : les mots ne connaissent pas ce rythme. L’excellent Léon Daudet, homme de droite paraît-il : “La patrie, je lui dis merde quand il s’agit de littérature.”
Dandy de Grandchemin dit
Pasdepseudo. Quand on aime la littérature, ce genre de classification politique disparaît. Et en plus, on pourrait finasser. Pour prendre le cas de Céline, lorsqu’il écrivit son oeuvre majeure “Voyage au bout de la nuit”, il était très proche des communistes. Il fut l’invité de Barbusse aux soirées de Médan, me semble-t-il. et traduit en russe par Elsa Triolet…
clappique dit
Saul.
J’avais trouvé le bouquin d’Albéric Varenne, oublié au fond d’une bibliothèque de lycée, il y a une quinzaine d’années. Je l’aurais bien escamoté en douce, mais je dois être trop honnête. Il a été publié en 1948 et je le pensais introuvable. Après vérification, il est disponible en occasion sur Amazon. Le sujet: l’occupation française en Europe entre 1792 et 1815 à partir des mémoires des acteurs. je pense qu’Albéric Varenne a rentabilisé les recherches faites par Cecil Saint-Laurent pour Caroline Chérie.
J’avoue que quand il s’agit de J. Laurent je ne suis pas objectif: j’ai toujours aimé son style.
Dandy.
Merci pour la correction. En partie d’accord avec vous: l’étiquette “hussard” a été parfois brandie pour des choses sans intérêt. Jacques Laurent disait d’ailleurs qu’en tant qu’ancien tirailleur il n’aimait pas la basane. En revanche j’ai bien aimé Fraigneau.
Pasdpseudonyme dit
C’est marrant, chez le communiste Leroy, cette fascination (de jeunesse) pour la littérature “de droite”… Idem chez Besson d’ailleurs. Y a-t-il un Sorbonnard pour nous faire une thèse là-dessus ?
Saul dit
Clappique,
non je ne connais pas, mais vous me mettez l’ eau à la bouche.( ce qui risque d’ etre d’ autant plus frustré que vous le qualifiez de rareté…dans le sens introuvable ? )
pourriez vous en faire un petit topo svp ?
Dandy de Grandchemin dit
Merci pour vos conseils de lecture. Mais, pour rester sur Bernard Frank (oui sans “c” Clappique), il disait qu’à force d’accumuler les livres sur lesquels écrire, il n’avait plus le temps de lire.
@Arnaud. Je crois aussi qu’il faut se méfier de la fascination qu’exerce sur nous un mouvement comme celui-ci. Je ne sais pas ce qu’il en est de Berthet (j’avais un numéro, le premier je crois, de Rive Droite, mais où est-il passé ?), je n’en sais rien. Mais pour ma part, à vouloir lire tout ce qui avait de prés ou de loin rapport aux Hussards, j’ai eu de belles déceptions. Fraigneau, conseillé par Nimier, chiant. Perret, référence hussardesque, chiant idem. Un bouquin sur les Hussards de Christian Millau, bof… Etc.
C’est le prix des éblouissements. A côté, il y a les témoins moins doués, et les imitateurs limités.
clappique dit
Dandy.
“Mauriac sous De Gaulle” est d’une délicieuse mauvaise foi. Il y a une suite,”Offenses au chef de l’Etat”, contitué des minutes du procès intenté à Laurent et son éditeur Bolloré: savoureux parfois.
Saul.
Connaissez-vous une rareté intitulée “Quand la France occupait l’Europe” d’Albéric Varenne (alias J. Laurent)? Délectable.
Le Guern dit
Dans Rive droite, il y avait aussi Frédéric Berthet. Urgent lire et relire Berthet. Cette merveille qu’est “Daimler s’en va” et puis ses nouvelles et puis son “Journal” posthume, bric à brac de fulgurances, de déséquilibres sur le fil de la grâce. Ce monde là, ces auteurs là, évidemment, sont très vivants. A l’assaut, à la caresse, sans cesse.
Saul dit
en tout cas très bon article.
et très bien illustré qui plus est avec ces figurines du 11ème Hussard…
schaffausen dit
Article rafraîchissant. A propos de Paul Morand, ses “Mémoires inutiles” m’ont plu.
D’Enguell dit
Dandy de Grandchemin dit :
Merde « Mauriac sous De Gaulle » mais je croyais être à peu près tout seul à avoir lu ça !
—
Non, non, Dandy…
Achevé d’imprimer le 23 novembre 1964, sur les presses…
Hors-sujet mais à-propos, “Passé sous silence” d’Alice Ferney qui raconte Donadieu contre de Grandberger, ou la passion selon Saint Jean-Marie.
(Je ne fais pas partie du cercle Bastien).
Ce livre est excellent.
Dandy de Grandchemin dit
Hé oui, Jérôme vingt ans après…
J’en profite pour corriger une insigne faute, c’est dans “Les épées” que le héros se masturbe sur une photo de Marlène Diétrich…
Jérôme Leroy dit
Eh bah Dandy, c’est très gentil ce que vous me dites là, même si ça ne me rajeunit pas… Vingt ans déjà….
Saul dit
Clappique,
de rien…oui sans doute cette citation lui plaisait, bien que je n’ ai lu que son “europe buissonière” à Blondin
Dandy de Grandchemin dit
Merde “Mauriac sous De Gaulle” mais je croyais être à peu près tout seul à avoir lu ça ! Et “Les enfants tristes”, de Nimier, la photo de Marlène Dietrich souillée. Tiens les lettres Nimier/Céline ça vaut son pesant de cahouètes.
Nimier qui disait “Blondiner c’est entrer dans le monde avec son coeur comme ouvre-boîte”. Et ça nous amène à Blondin, à mon avis le plus touchant du lot. “Un jour nous prendrons des trains qui partent”, c’est la fin de “L’humeur vagabonde”.
Les néo-hussards et néo-néo-hussards ont eu au moins le mérite d’exister. Jérôme j’ai encore mon exemplaire des “Oranges de Malte”, tâché -mais cette fois de peinture- au cours de travaux…
Mais de Kléber-Haedens, je préfère son “Histoire de la littérature française”, toujours sur mon bureau, prêt à être dégainé.
Je suis ravi de trouver d’autres lecteurs que moi de tous ces écrivains, pour une fois l’expression “miracle de l’internet” prend son sens. Mon salut à tous.