Résidences sécurisées, ça fait peur!

Détention provisoire pour tous – à 8000 € le mètre carré

Publié le 29 décembre 2010 à 6:01 dans Société

Finalement, ça devait finir comme ça.
Plus personne n’aime plus personne et plus personne n’a l’impression d’avoir quoique ce soit de commun avec son voisin, son concitoyen, sa femme, son mari, son amant, sa sœur. Vous entendez bien qu’il ou elle parle la même langue que vous mais étrangement vous ne la comprenez plus. Par exemple, il vous dit « réforme », vous comprenez « progrès » et vous vous retrouvez avec la retraite à 62 ans, des médicaments déremboursés et des enfants surdiplômés stagiairisés à vie…
Qui n’a pas compris qui ?

Immergé dans sa Xbox 360

Non, l’autre n’est plus jamais le même, décidément : en politique, en amour, au boulot, dans vos plaisirs que vous ne partagez plus que rarement avec quelqu’un tant l’offre de divertissement s’est diversifiée et individualisée jusqu’au solipsisme. L’adolescent ou même l’adulescent immergé dans sa Xbox 360 est en pleine schizophrénie cyberautiste sous le même toit que son père insomniaque sur le point d’être délocalisé et qui a retrouvé Masculin/Féminin de Godard sur une de ces deux cents chaines de la fibre optique. Mais ça ne l’aide pas à comprendre la mère qui se demande pourquoi elle a besoin d’antidépresseurs pour tenir alors qu’elle s’entend si bien avec ses amies de la copropriété et que l’opération de chirurgie plastique s’est bien passée.
Il n’y a rien à faire : l’autre vous est de plus en plus mystérieux, opaque, vaguement hostile.
C’est vrai à la maison et c’est vrai dans les jeunes couples (portant, ils devraient s’aimer, ceux-là) dont plus d’un sur d’eux divorce au bout de cinq ans parce que le mariage est devenu une forme de consumérisme comme une autre.

C’est vrai au travail, où finalement l’autre est forcément un concurrent. Que ce soit dans les administrations où disparaissent par milliers des postes qui sombrent dans le néant de la rigueur, comme dans les entreprises de l’économie réelle qui désormais prennent le moindre contre coup des humeurs de la finance mondialisée.

Et c’est vrai enfin et surtout dans nos villes où s’évaporent les derniers quartiers socialement mixtes devant le creusement d’inégalités délirantes. À la place, ce que l’on connait de plus en plus, ce sont des mini-murs de Berlin parfois visibles, parfois non. Ils se dressent concrètement par des herses de police ou, de façon immatérielle, par la hausse des taxes d’habitation. Ils séparent les centres-villes gentryfiés des banlieues électrifiées, les vieux départements d’immigration et ceux de l’accession bobo à la propriété sur cinquante ans. Sans compter, comme des réserves de peaux-rouges habillés en Old England ou en Cyrillus, les îlots inquiets de la bourgeoisie du monde d’avant.

Même le prix de l’eau du robinet

Oui, ça devait finir comme ça : la guerre de tous contre tous.
C’est à dire ce qui caractérisait l’état de nature selon Hobbes. Pour Hobbes cela n’a pu cesser qu’avec l’apparition de l’Etat, avec une majuscule. La petite différence, aujourd’hui, c’est que la guerre de tous contre tous renait après la disparition de l’Etat.

On s’étonnera, plus tard, de l’espèce de folie pure, d’irréalité, qui aura régné à notre époque et qui aura consisté à faire croire à des peuples entiers que ce qui était à eux, collectivement et naturellement, en fait ne l’était pas et pouvait faire l’objet de marchés, d’appels d’offres, de profits et de marges bénéficiaires pour certains.

C’est allé de la façon dont on les soignait, dont on les éduquait, dont on les transportait à celle dont on les éclairait et les réchauffait. On trouvera du plus haut comique, par exemple, que le prix de l’eau au robinet ait varié du simple au quadruple dans deux communes distantes de cinq kilomètres, parce que l’une avait une régie municipale et que l’autre avait sous-traité à Veolia. Ou que, montant dans un train ou un avion, il était pratiquement impossible de trouver deux passagers ayant payé le même prix pour le même trajet, confirmant la vieille théorie de Marx sur l’écart de plus en plus schizophrénique qui se creuse entre la valeur d’usage et la valeur d’échange dans les économies capitalistes.

Fragmentation du réel

Et c’est en ce dimanche de fin d’année, dans Le Monde, que l’on découvre le stade ultime de cette fragmentation du réel, de cette séparation à l’œuvre telle que l’a définie le situationnisme il y a déjà cinquante ans : la privatisation et même la libanisation de l’espace public que représente le boom des résidences sécurisées. Entendons nous bien, quand on parle de résidences sécurisées, il ne s’agit pas d’immeubles équipés de digicodes ni même de zones dans lesquelles on demande à des sociétés de sécurité de faire patrouiller un vigile avec un chien.

Non, il s’agit de construire dans les zones rurbanisées de véritables ghettos dorés sur le modèle des « gated communities » américaines. Le syndrome du pont-levis, en quelque sorte. On se retrouve totalement isolés de l’extérieur et on atteint le comble de l’entre soi. Un règlement intérieur draconien pourra même éliminer pour vous la tentation de vous livrer à certaines nuisances impardonnables : fumer, faire des enfants, avoir un chien. Quand on vous a tellement foutu la trouille depuis des générations, la servitude volontaire, ça va de soi. La Boétie l’avait bien compris en son temps.

On nous informe notamment que 13% des nouveaux ensembles résidentiels construits chaque année (avec des pics à 20% dans le sud-est) le sont sur ce modèle de communautés fermées où vous vous promenez badgés derrière de hauts murs et où vous devez prévenir quand quelqu’un vient vous voir ou que vous sortez.
On pourrait en rire, de ces classes moyennes supérieures, décidées à se retrancher (à tous les sens du terme.) Finalement, le grand JG Ballard dans Le massacre de Pangbourne avait déjà prophétisé les névroses mortifères qui finissent par se développer dans ce genre de lieu et finissent dans des explosions de violentes qui valent bien celles que l’on voulait fuir à l’extérieur.

Mais c’est beaucoup moins drôle quand on sait dans le même temps que les maires qui autorisent ce genre de constructions, comme celui d’Etiolles dans l’Essonne, s’entendent dire par leur administrés, à propos des 20% de logements sociaux obligatoires dans la loi SRU sous peine d’amende : « Payez, payez mais n’en faites pas. »

On voit bien où tout cela va nous mener si rien ne change : à un nouveau Moyen Âge qui ressemblera à ces films post-apocalyptiques des années 70. Des hordes de nouveaux gueux viendront assiéger des citadelles en béton armé.

On espère simplement qu’à l’intérieur, ils paieront bien leur milice privée et que les prétoriens seront bien entrainés, parce qu’il ne faudra plus trop compter sur les forces de l’ordre. Elles ne seront plus assez nombreuses, mal équipées et assez peu motivées par les salaires réduits de 30% par le FMI.
Si ça se trouve, elles ne se dérangeront même plus.

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  • 3 January 2011 à 11h54

    ha dit

    oh oui
    d’autant plus quand un affreux nabot tartuffe est président (avec tous ces petits cons redondants et prosionistes qui n’y connaissent rien): J’ai encore plus peur que la concierge-qui-pue comme dit l’autre…

  • 3 January 2011 à 9h44

    Aristote dit

    @ Saul

    Il est bien connu que comparée aux autres pays de l’OCDE la France dépense relativement beaucoup par élève avant bac, et peu, même très peu, par élève de l’Université.

    Mais la raison saute aux yeux : le refus de toute sélection à l’entrée par les universités transforme les trois premières années, celles de licence, en parcours d’élimination de ceux qui ne devraient pas être là. On n’y investit donc le minimum possible. C’est là qu’il y a le gros des effectifs.

  • 3 January 2011 à 9h36

    Aristote dit

    @ pirate

    Ma conversation avec Air était à propos des dépenses financées par les prélèvements obligatoires. Que le RSA soit à la charge des régions ou de l’État, ne change strictement rien au fait qu’il est financé par des prélèvements obligatoires. De même la fonction publique territoriale (régions, départements, communes) est financée par l’impôt au même titre que la fonction publique “nationale”.

    Le problème de la France ce n’est pas seulement le poids de l’État central, c’est le poids de l’ensemble : État central plus régions plus départements plus communes…

  • 2 January 2011 à 19h27

    pirate dit

    “les transferts sociaux ou prestations sociales : allocations familiales, allocations chômage, RMI, RSA, CMU, allocations logement, etc., la liste est longue,…”

    D’une part monsieur le diplômé le remplissage est sans doute une habitude d’étudiant, mais le RMI a disparu, d’autre part ce sont les régions qui financent essentielement le RSA et l’état qui est en dette vis à vis des dites régions, dette qu’il ne paye pas, ce qui du coup pose des difficultés aux régions les plus défavorisés, et le RSA connait des retards de paiement quand il l’est, payé.

  • 2 January 2011 à 19h23

    pirate dit

    “Pour ma part, l’idée d’un monopole de l’EN sur l’enseignement me fait froid dans le dos.”
    Ne vous inquiétez pas Aristote l’EN n’en n’a plus pour longtemps, vos amis libéraux féraillent dans ce sens, le dépecage de l’EN au bénéfice du privé, car ça rapporte énormément et en plus ça permet un formatage idéal pour les entreprises. Bientôt votre dos pourra se réchauffer…

  • 2 January 2011 à 16h32

    Aristote dit

    @ Dōseikon

    In fine, il reste qu’un élève dans le privé coûte moins cher à l’État qu’un élève dans le public.

    Vous avez droit d’être hostile, pour des raisons politiques, à l’idée même d’un enseignement non étatisé, mais attribuer les difficultés du public à l’existence du privé, c’est de l’aveuglement idéologique.

    Pour ma part, l’idée d’un monopole de l’EN sur l’enseignement me fait froid dans le dos.

  • 2 January 2011 à 16h11

    Aristote dit

    @ Air

    Je suis licencié ès Sciences Économiques de la faculté d’Assas, mention bien, j’ai travaillé comme économiste pendant plusieurs années, j’ai de fait quelques notions de comptabilité nationale : manifestement vous n’y comprenez rien.

    Dans les 56 à 58 % de dépenses financées par l’impôt ou les cotisations obligatoires, ou l’emprunt, il faut distinguer, en gros :

    - le service de la dette des collectivités publiques (pas seulement l’État),
    - les investissements, routes, construction de bâtiments, etc,
    - les transferts sociaux ou prestations sociales : allocations familiales, allocations chômage, RMI, RSA, CMU, allocations logement, etc., la liste est longue,…

    Et enfin les dépenses de fonctionnement de l’État et des autres collectivités publiques, depuis l’achat de trombones à plier, :-), jusqu’au poste de loin le plus important, la masse salariale de la fonction publique. Ces dépenses produisent des services, comme la défense nationale, la justice, l’enseignement, dont certains ont une vraie valeur, d’autres moins. Par convention, la comptabilité nationale leur attribue comme valeur…leur coût ! Si vous doublez le nombre de chauffeurs du Conseil Régional, vous doublez la valeur qu’il produisent ! Quoi qu’il en soit, ce ne sont pas des prestations sociales !!!

  • 2 January 2011 à 14h55

    pirate dit

    Le fait est que cette violence est beaucoup plus fantasmé que réel. Vous le savez comme moi, et sans doute mieux que moi, la violence de la misère s’exerce d’abord sur la misère elle-même. Des entrées de bar où on fouille votre sac comme si un terroriste sommeillait en chacun, c’est courant aujourd’hui dans une ville comme Paris (alors qu’à Lyon, justement rien) voir quasi obligatoire, pour autant statistiquement le nombre d’attentat meurtrier est plus importants avant 2001 qu’après. Mais en effet on en revient à cette image lisse et propre auquel on veut se rattacher et les riverains de Pigalle aujourd’hui de s’exciter parce que le quartier est “devenu” bruyant depuis la Loi Evin sur le tabac, comme si Pigalle n’avait pas toujours été un quartier chaud et bruyant.

  • 2 January 2011 à 14h49

    pirate dit

    “Est-ce qu’une expérience personnelle, la vôtre ou la mienne, peut suffire à formuler une réponse définitive sur une situation qui concerne un ensemble ? ”

    Non bien entendu Louis, c’est ce que je disais il y a peu sur l’expérience, elle n’a qu’une valeur très relative. Je me suis fait embarquer de force dans des histoires bizarres ou louches et mon raisonnement n’aurait sans doute pas été le même si je m’en étais pas bien tiré. Reste que je me suis attaché ici à ma propre expérience parce que ça situait un contexte. Ce que je disais du reste c’est que la violence n’a pas disparu, et même dans certain cas c’est banalisé. Mais en fait ici la réponse est excessive par rapport au contexte réel, d’où le fait que je comparais des villes, par exemple Londres actuellement et Paris. Un exemple, Londres est sous surveillance des caméras, certes, mais Londres a connu l’IRA, et Al Qaïda, or promenez vous dans une gare ou un aéroport et c’est une chance si vous rencontrerez une paire de flic, même pas armés. La France n’a pas connu un dixième de cette violence là, et ça défile 4 par 4 en béret rouge, famas au poing, et chargeur plein la gueule pas loin. Pourquoi cette mode de mettre des montagnes à l’entrée de chaque pub, restaurant ouvert la nuit ? Pour repousser les hordes barbares ? Lesquels ?

  • 2 January 2011 à 14h11

    Louis75 dit

    2. Le 18e, entre Pigalle et Barbès, fait les trois quarts de son chiffre en matière de délinquance, et il reste depuis trois décennies le premier arrondissement au palmarès annuel de l’agression et du vol en tout genre. Ce qui est choquant, un peu exagéré de mon point de vue, dans l’affirmation de la phrase en exergue, c’est le temps indiqué avant que ne déferlent les hordes de barbares, deux heures. Quelques jours me semblent plus probable. Même un mois si vous voulez. Je veux dire que l’idée générale d’un retour à la loi du plus fort (loi de la jungle) en l’absence de protection dissuasive m’apparaît comme un scénario crédible. Il s’agit sans doute d’un niveau de confiance en l’homme. Le mien est très bas. Je crois improbable une autorégulation spontanée des comportements quand le message délivré dit : « La voie est libre, restez digne, on compte sur vous. » La tentation anomique invite à une farouche affirmation de soi. Je pense que ce n’est pas une vue de l’esprit, fût-il français, mais une vérité quasi organique, presque un principe darwinien. Je ne nie pas cependant que tout ce bastringue sécuritaire, d’un pays à l’autre, arrange bien les affaires de quelques politiques, que ce ne soit pas un véritable business, les résidences surveillées de JL en sont un exemple paroxystique, mais cette surenchère sécuritaire est rendu possible parce que sur le fond la prédation demeure en filigrane écrite dans le potentiel humain.

    Bonne année à tous.

  • 2 January 2011 à 14h11

    Louis75 dit

    @ Pirate.

    Vous avez raison d’atténuer le message brutal de cette affirmation. Mais vous prenez le risque, vous-même en exagérant son contraire, de nier non pas une réalité que vous ne vivez pas mais une réalité vécue par d’autres. Est-ce qu’une expérience personnelle, la vôtre ou la mienne, peut suffire à formuler une réponse définitive sur une situation qui concerne un ensemble ? Sur Pigalle il y a 20 ans (même 30 ou 40), vous hyperbolez le réel. C’était chaud, bien sûr, mais la violence était-elle « réelle et palpable » plus qu’aujourd’hui. Naguère ou maintenant, je n’y ai personnellement jamais connu une embrouille, pourtant elles existaient hier comme elles existent aujourd’hui. Mon expérience comparée de ce lieu à 20 ou 30 ans d’intervalle n’a rien changé à mon comportement. J’y étais prudent, je le suis toujours, comme à peu près partout où les hommes sont en activité la nuit. Barjot isolé, bande criarde raide déf, cogneur furtif, braqueur opportuniste ont toujours hanté ce lieu, pris ici comme exemple, encore aujourd’hui , même si la vitrine Disneyland vigilisée à outrance lui donne une lecture de premier niveau différente. (Suite).

  • 2 January 2011 à 11h57

    Air dit

    @ aristote

    Vous le faites exprès ????

    3Elle est comprise dans les « prestations sociales » ??? Vous avez alors le droit au prix du plus grand humoriste sévissant sur Causeur !”
    3

    Ce sont les DEPENSES du Service publics, pas le COUT du service publics.

    Vous savez faire la différence ????

    je rêve, Aristote avant de vous foutre de moi, essayez de comprendre un peu !!!