Reservoir Bond
Privé de gadgets, le nouveau 007 se bat avec les armes d’antan
Publié le 03 décembre 2008 à 7:30 dans Culture
Mots-clés : Cinéma
Si ça continue, le prochain James Bond sera signé Quentin Tarantino. Casino Royale avait déjà un petit quelque chose de Pulp Fiction et Quantum of Solace ne fait que confirmer la tendance : la violence, plus crue que jamais, devient l’argument majeur du film.
Avec Daniel Craig, c’est le corps du mâle qui est mis en avant, exhibé. Un corps joliment sculpté mais souvent martyrisé (la scène de torture de Casino Royale est d’une violence inouïe qui annonce la nouvelle couleur de la série). Sean Connery et Roger Moore étaient virils, certes, mais leur Bond était d’abord un épicurien et la violence était mise en scène à la manière d’une chorégraphie plus proche d’un film de karaté que de Reservoir Dogs. L’ancien Bond gardait la tête froide – dans la guerre comme dans l’amour –, appréciait les plaisirs de la vie et consommait les femmes sans éprouver de sentiments. Pierce Brosnan présentait une telle ressemblance physique avec Roger Moore que la continuité était une évidence.
Avec Craig, dont le physique est plus proche du boxeur que du gentleman beau gosse, les producteurs ont choisi la rupture, si bien que le macho glacé, désormais sentimental et doté d’une touche de psychologie, se transforme en cet homme nouveau volontiers représenté dans la pub depuis quelques années : on pourrait presque l’imaginer père !
Cette nouvelle masculinité, plus physique et émotive, est aussi beaucoup plus exposée car moins protégée par la science et la technologie. Bond reste un pilote de première classe dans l’air, sur terre et en mer, mais il ne peut compter désormais que sur ses talents et ses muscles. Même le fameux Q, ingénieur en chef des services secrets de Sa Majesté et maître ès gadgets, a pris sa retraite, un départ qui a entraîné la fermeture de tout le service. Outre-Manche aussi, semble-t-il, on ne remplace qu’un partant sur deux. Quoi qu’il en soit, 007 ne peut plus compter entièrement sur la technologie dans son combat contre le Mal. Dans Casino Royale, on pouvait encore assister à quelques prouesses de haute tenue scientifique et médicale, mais Quantum of Solace annonce un retour aux sources. 007 s’en va-t-en-guerre armé de son vieux et fidèle pistolet Walter PPK.
Pour mémoire, le célèbre Polizeipistole Kriminalmodell, entré en service au début des années 1930 en Allemagne, fut l’arme emblématique des officiers de la Wehrmacht et des officiels du Parti. Hitler s’en est même servi pour se suicider. C’est donc armé de cette relique de la créativité allemande des années 1920 que Bond doit affronter les menaces du XXIe siècle. Adieu voitures volantes et submersibles, armées de missiles à tête infrarouge, fini le stylo-mitrailleuse et la cigarette-grenade. Il faut courir, escalader, se battre au canif ou piloter un Dakota DC-3 pas beaucoup plus jeune que le Walter PPK.
Ces reliques marquent le retour à la case départ de la série née avec la fin de Seconde guerre mondiale et la Guerre froide. Malgré cet arrière-plan géostratégique, James Bond n’a pourtant jamais visé ouvertement les Soviétiques (du moins avant les années 1980), et les ennemis de l’humanité (donc ceux de Sa Majesté) étaient des organismes privés dirigés par une succession de Dr No, dont le but suprême était toujours le pouvoir et l’argent. Tout comme les ennemis de Superman, Batman et compagnie, celui de James Bond est un homme d’affaires sans états d’âme ni scrupules, un scientifique à la tête d’une multinationale qui cherche à rançonner le monde entier. Quand la rivalité Est-Ouest fait irruption dans l’intrigue, c’est qu’elle est manipulée par le méchant capitaliste pour mener le monde au bord d’une guerre mondiale. C’est peut-être là l’un des secrets (car un tel succès ne peut en avoir qu’un seul) de ce Bond nouvelle manière : ce n’est pas seulement le combat entre le Bien et le Mal, c’est celui d’un gentleman contre un patron-voyou, d’un bel homme cultivé et plus très jeune (donc à la fois père et amant) au service d’un Etat contre un homme d’affaires cynique et cupide. Ce n’est sans doute pas un hasard si le titre de ce dernier opus fait penser à Quantum Group, le célèbre hedge fund de George Soros, enregistré à Curaçao et aux îles Caïman. James Bond serait-il un dangereux rebelle anti-capitaliste ?
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L'auteur
Gil Mihaely est historien et journaliste.
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ZIbéral dit
Bien d’accord avec article. Nous avons perdu un héros récurrent amusant, léger et élégant au profit d’un Jean Claude VanDamme en un peu mieux fait.
Que ce personnage soit plus proche -ou non- du héros original n’a pas tellement d’importance, Bond était depuis longtemps devenu autre chose sous l’influence de la série de films.
Des films actions violents “sérieux” il y en a déjà la pelle de Mel Gibson à Chuck Norris. Et qu’il soit alcoolique ou violent, ne change rien même si ça interroge un peu le spectateur en quête de réalisme social light.
Une série comme celle de James Bond qui ne se prend pas au sérieux, il n’y en avait qu’une. Dommage.
Willy Langdepüt dit
Ce nouveau Bond me semble plus proche de l’original des romans de Ian Fleming: sombre, ténébreux, vaguement misanthrope, brutal, misogyne, alcoolique, violent et cynique. Beaucoup plus intéressant, en tant que personnage, que cet espèce de bellâtre tout lisse incarné par Roger Moore: le James Bond de Fleming n’est pas le dandy bourré de gadgets que le cinéma a trop longtemps décrit.
Gwendan dit
@Farewell
Le service russe ennemi de Bond n’était pas le SPECTRE mais le SMERCH.
Le SPECTRE est bien une organisation criminelle apolitique qui s’amuse à dresser les deux camps les uns contre les autres.
Ludovic Lefebvre dit
Je préférais aussi celui so british qui dézingue en souriant aimablement, qui boit des vodka Martini secouées, mais non-agitées mais non agitées, qui reste de marbre sentimentalement devant des créatures comme Bo Derek qui m’auraient rendu dingue pendant des décennies à celui, peut-être, plus proche de l’oeuvre de Flemming que je n’ai pas lu. C’était justement de ne pas montrer les fêlures, l’aspect brute, le femina plutot que l’huma qui était plaisant chez James Bond. Les gadgets et les belles voitures vont me manquer aussi si Bond, James Bond devient un espion comme les autres.
Malthus dit
Vous m’avez donné envie d’aller voir ce nouveau James Bond. Je n’en ai vu aucun avec Daniel.
En fait, j’avais lâché l’affaire avec Pierce dont je range les JB007 avec des Wild Wild West ou prélogie Star Wars : il y a quelques éléments “officiels” bien présents, mais la substance, la magie, l’esprit, n’y sont plus.
Trop de gadget tue le gadget. Le ménage fait évitera de me donner l’impression de voir un Independence Day II JB Edition.
AAthias dit
@Blueberry
C’EST D’ABORD UN SPECTACLE !
Rassurez-vous. Vous pourrez bientôt vous remettre de vos émotions en allant voir Agathe Clery, le dernier Chatillez. Ou l’art et la manière chic de traiter du racisme. Après des chefs-d’oeuvre comme les Ch’tis et Astérix chez les Grecs ce cinéma français doit vous donner un sacré giffle.
Je vous renvoie également sur l’article de Gil Mihaeli “Terrorisme. Le Pakistan prend des mesures” dans ce même Causeur. Il y a des moments ou même James Bond est carrément incompétent
Bibi dit
A Bombay aussi les “militants” ont renoncé aux armes ultra-sophistiquées pour perpétuer le carnage.
Florent dit
Ah mais ça, la base du SPECTRE, le méchant à monocle et chat blanc qui explique son plan, c’est pas du bon goût, c’est du pur mauvais goût :-) C’est justement avec cette tradition là que les nouveaux films ont voulu rompre
Blueberry dit
Si ça continue le titre du prochain James Bond sera “La glace dans la peau”…
J’espère juste qu’ils auront le bon goût, cette fois, de nous faire une vraie belle base du SPECTRE avec plein de miliciens partout. Et que James Bond aura le bon goût de se faire attraper cette fois. D’ailleurs, dans le dernier, s’il manque la scène du méchant qui explique à Bond ses sombres desseins, c’est peut-être parce que ses sombres desseins ne sont pas plus sombres que ce que pourrait imaginer une filiale de Veolia en Bolivie. On a sans doute voulu éviter le ridicule.
A ce rythme, le prochain James Bond devrait se retrouver en mission en France afin de lutter contre les “autonomes de l’ultra-gauche” qui, sur ordre du SPECTRE, paralysent les voies de TGV et, par là, notre modèle de civilisation.
AAthias dit
50 secondes de pub pour bien montrer le nouveau style de James. Avec un Daniel Craig impassible.
http://www.youtube.com/watch?v=Inz_2uJTqk8
Pur bonheur
FAREWELL dit
Les deux derniers Opus renouent quelque peu avec l’esprit des ouvrages de Ian Fleming, qui décrit un personnage marqué par l’après deuxième guerre mondiale : alcoolique, buriné de cicatrices, coureur impénitent et ou l’intrigue n’était bâtie sur les gadgets. Derriére Bond, outre l’atavisme autobiographique, il y a les personnes rencontrées tel son camarade d’unité Patrick Dalzel-Job un héros de la deuxième guerre mondiale.
Quant au S.P.E.C.T.R.E. l’ennemi irrémissible de Bond c’est le Gépéou qui sévissait dans le monde libre et assassinait les adversaires du régime en plein Europe occidental.
L’eau à une grande importance, réminiscences des activités aquatiques de Fleming notamment dans les services secrets de la marine.
Florent dit
Gil, votre article est entièrement basé sur la comparaison de cette nouvelle approche de Bond, qui en réalité n’en est pas une, avec les films précédents plutôt qu’e sur les racines de Bond : les livres de Ian Fleming.
Or, dans les livres de Ian Fleming, qui est Bond ? Un assassin professionnel au service d’un Etat, amateur de belles femmes, de grosses cylindrées, d’alcool, de tabac et de jeu. Et il affronte bel et bien l’URSS, citée via l’ancêtre du KGB : le SMERSH. Nous sommes dans les années 50, au début de la Guerre Froide, il n’y a pas de gadgets, pas de stylo-laser et de voyage dans l’espace.
Ce Bond-là, mâchoires serrées, souvent martyrisé et extrêmement violent est donc bien celui de Fleming, et pas le gentleman en smoking gentiment kitch des films.
Je vois parfois des livres recommandés en fin d’article, je ne saurais donc trop vous conseiller d’y placer les couvertures des récentes rééditions retraduites de l’oeuvre de Fleming cheg Bragelonne (pour l’instant : Casino Royale, Vivre et Laisser Mourir et Moonraker).
candide dit
Brutal le réveil ce matin !
J’ai cru qu’il ne s’agissait pas de Bond mais de Marie-Ségo.Enfin je n’ai lu que la fin …
Pirée dit
Tout fout le camp mais je veux tout de même croire que 007 s’habille toujours chez le meilleur faiseur de Savile Row.