Séance de rattrapage | Causeur

Séance de rattrapage

Quelques livres sauvés in-extremis

Auteur

Thomas Morales

Thomas Morales
Né en 1974, Thomas Morales est journaliste indépendant et écrivain.

Publié le 07 janvier 2017 / Culture

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Fragonard "La Liseuse" Rentrée littéraire

"La Liseuse", Fragonard, 1770 (Wikipédia)

La rentrée littéraire de janvier 2017 a déjà balayé la fournée de septembre 2016. Qui se souvient encore des Prix d’automne ? Les lauréats sont passés du statut de vedettes aux oubliettes en l’espace d’un tweet. Leurs livres jadis encensés par la presse ont fini leur vie dans les solderies dès les premiers frimas de l’hiver. Cette rotation infernale laisse sur le carreau de très nombreuses victimes grisés par l’espoir fugace et forcément déçu d’un succès en librairie. D’abord les auteurs, ces sprinteurs de l’impossible, manouvriers de l’écrit, n’ont qu’une mince fenêtre de tir pour imposer leur roman ou leur essai face à une concurrence déchaînée. Le libéralisme débridé sévit autant dans l’édition que dans le secteur de la Grande Distribution. Marketing agressif, campagne d’influence et/ou de dénigrement, vaines polémiques, alertes sur les réseaux sociaux, tout est matière à faire parler de son livre.

Moi, Prix Goncourt !

Pour un passage à la télé, certains sont mêmes prêts à se mettre à nu, voire à dénoncer la pauvreté, le cancer et la pollution. Les opinions se polissent à l’approche des Prix, la banalité du propos prend ses aises sur les plateaux et l’écrivain se transforme en homme politique chassant l’électeur ou le lecteur, mêmes proies d’un système devenu fou. A ce jeu de massacre, rares sont les élus. La date de péremption d’un ouvrage arrive plus vite qu’un recommandé par la Poste. Une espérance de trois mois pour les plus chanceux, quelques semaines à peine pour l’immense majorité de la troupe, et puis s’en va l’auteur avec ses rêves de carrière. Cette hyperconsommation met aussi à mal les nerfs des attaché(e)s de presse qui n’arrivent plus à suivre les perpétuels changements au catalogue. Il est plus facile aujourd’hui de connaître dans le détail toutes les options d’une automobile de luxe que de se retrouver dans les méandres d’une maison d’édition. Et puis le critique ne sait plus où donner de la tête. Chaque jour, il reçoit des livres, il effectue un tri rapide, maladroit, partisan et manque de place pour parler de tout ce qu’il a aimé. L’actualité ne repasse pas forcément les plats. Cette sélection parcellaire ne le satisfait guère.

Quand Iphigénie boit un verre avec Edwards …

Alors, le critique repenti décide de consacrer quelques lignes à des livres vieux de trois mois, une audace folle dans un monde accro à la nouveauté stérile. Si la lecture abolit le temps, il faut se plonger dans Iphigénie en Thuringe de Ghislain de Diesbach, un admirable recueil de douze nouvelles courant du milieu du XVIIIème siècle jusqu’en 1900. Une bouffée de romantisme allemand, une écriture décorsetée, une intelligence pétillante où l’érudition et la légèreté forment un mariage vigoureux. Via Romana republie ces textes parus une première fois en 1960 chez Julliard en les accompagnant d’illustrations inédites de Philippe Jullian. Dans un registre plus populaire, encore qu’il s’agisse toujours d’Histoire avec un grand H, prenons la défense de notre patrimoine bistrotier. L’échappée, maison de caractère, a réuni une partie des 700 chroniques sur le zinc de Jacques Yonnet (1915-1974), l’auteur du célèbre essai Rue des maléfices sorti en 1954, le copain de Carco, Fallet, Giraud, Clébert ou encore Mac Orlan. Troquets de Paris dans la collection Lampe-tempête affiche crânement sur sa couverture un tire-bouchon et avertit le lecteur autant sur le contenu que le contenant. Yonnet, figure légendaire de la Mouffe et de la Maube, a tenu la rubrique « Aubergistes et bistrots de Paris » dans L’Auvergnat de Paris, le journal des immigrants du Centre de la France. A la fois historien du Vieux Paris, entomologiste de la profession et dénicheur de curiosités, il fait le récit d’une ville disparue. « En un mot : au comptoir, on FRATERNISE. Plus de hiérarchies, de classes sociales, de complexes (le terme est à la mode), pas d’épate, pas d’esbroufe : on est ce que l’on est » écrit-il dans son billet du 4 février 1961 intitulé « Rôle des cabarets et tavernes dans la formation de Paris ». Il est aussi question de conversations impromptues dans le dernier ouvrage de Michael Edwards, premier Britannique à avoir été élu à l’Académie française. Dans ses Dialogues singuliers sur la langue française au PUF, il confronte le français et l’anglais dans une partie de ping-pong sémantique aux racines des mots. Qui sortira vainqueur du « me » ou du « moi » ? Symbolique du « e » muet ou savoureuse analyse sur le français comme « périphrase du réel » font se creuser les méninges. Trois livres intemporels qui méritent un rab d’intérêt dans cette incontrôlable course à l’audience.

Iphigénie en Thuringe de Ghislain de Diesbach – Via Romana

Troquets de Paris de Jacques Yonnet – L’échappée –

Dialogues singuliers sur la langue française de Michael Edwards – PUF

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 7 Janvier 2017 à 19h22

      Didier Goux dit

      Si la magnifique Rue des maléfices de Yonnet n’est pas un roman à proprement parler, c’est cependant tout ce qu’on veut sauf un “essai”, me semble-t-il. Une fantasmagorie ? Un reportage spatio-temporel ? Allez savoir…

      En tout cas, c’est évidemment un livre qu’il faut lire. Et enviables ceux pour qui sa découverte reste à faire !

      • 8 Janvier 2017 à 11h51

        Bébert le chat dit

        Vous m’avez coupé l’herbe sous le pied ! J’allais écrire la même chose. “Rue des maléfices” : un régal.