Il est 8h35, la directrice, une brune entre 40 et 50 ans, s’adresse aux écoliers, debout sur un petit perron : « Les enfants, vous retournez dans la classe où vous étiez l’année dernière. » Ce mardi de rentrée, dans l’étroite rue Paul Bert, à Aubervilliers, parents et élèves se disent au revoir, sur le trottoir. Les Cours préparatoires (CP), pour qui tout cela est nouveau, iront, eux, en classe accompagnés de leur papa, de leur maman, ou des deux réunis. Les écoles élémentaires Jean Jaurès et Jules Guesde, séparées par un mur, telles des figures symétriques, forment un seul et unique groupe scolaire, que complète l’école maternelle Paul Bert. L’ensemble accueille quelque 600 élèves. Paul Bert, contemporain de Jules Ferry, donna son nom à l’ouvrage, qui, à l’origine, avait sa partie « filles » et sa partie « garçons ». Ouvert en 1889, ajouré en son carré intérieur de grandes fenêtres aux croisillons peints en bleu, le bâtiment construit en pierres est partout de plain-pied et renferme des cours plantées de platanes. C’est dans ce décor de vieux scénarios, qui n’est pas sans évoquer Diabolo Menthe de Diane Kurys, que se joue une histoire très actuelle, a priori bien peu cinématographique : la réforme des rythmes scolaires.

La mairie Front de gauche n’a pas reconduit en cette rentrée 2014-2015 les activités périscolaires, introduites il y a un an par l’ancienne majorité socialiste et qui, faute de moyens, pour ainsi dire faute de tout, s’étaient achevées en fiasco dès leur lancement. En l’espèce, cette expérience éducative exacerba une précarité sociale qu’elle était censée combattre. « C’était une réforme qui devait permettre un égal accès à la culture et aux sports, aux enfants de s’épanouir, or, dans la réalité, ce ne fut pas le cas », regrette Grégory, journaliste à L’Huma, père de trois enfants, dont l’un fait ses premiers pas à « Jean Jaurès ». Si les murs ici sont solides, la matière humaine, elle, est fragile. Pour l’essentiel, issue de l’immigration, ancienne et récente, mais, surtout, modeste, pauvre, en partie sans travail, parlant un français parfois hésitant quand il ne fait pas totalement défaut.

Exit les activités périscolaires, mais application des nouveaux rythmes, soit quatre jours et demi d’enseignement, le mercredi après-midi étant congé. Grégory en prend son parti mais il préférait l’époque, qu’il a connue, où tout le mercredi était congé et marquait une coupure dans la semaine, les écoliers ayant cours le samedi matin. « Les centres de loisirs programmaient des activités sur un mercredi entier, des sorties en forêt par exemple, et davantage de temps pouvait être consacré à la préparation du spectacle de fin d’année », se souvient le jeune père. « C’est beaucoup plus difficile de faire tout cela sur des demi-journées », estime-t-il.

Dans le nouveau dispositif, le centre de loisirs Anne Sylvestre, véritable bouée de sauvetage située en face du groupe scolaire Paul Bert, garde tout son attrait. Beaucoup d’enfants, et parmi eux ceux qu’on appelle les « orphelins de 16 heures », y passeront leurs mercredis après-midi et la période « creuse » comprise entre la fin des cours, à 15h45, et 18h30. L’an dernier, se rappelle une salariée du centre, « ils étaient une soixantaine », qui bénéficiaient là, notamment, d’un soutien scolaire.

La gardienne de « Jean Jaurès » et « Jules Guesde » trouve que les nouveaux horaires, « c’est mieux ». « Avant, avec les activités périscolaires, il y avait beaucoup de mouvements, il fallait surveiller entrées, sorties, entrées, sorties », dit-elle, s’accordant une pause cigarette, contrariée par d’incessantes sollicitations, y répondant volontiers. « C’était stressant, pour les enfants, j’entends. Après la fin des cours de la matinée, à 11h30, ils mangeaient puis patientaient dans la cour de 13 heures jusqu’au moment où débutaient les activités périscolaires, à 14h30, qui duraient jusqu’à 16 heures. Après c’était le centre (de loisirs, NDLR) qui prenait le relais. Les animateurs chargés des activités périscolaires venaient chercher les enfants dans la cour. Des fois, des intervenants culturels ne venaient pas. Moi, j’avais ma petite-fille à l’école. Au lieu de la laisser dans la cour à attendre, je la prenais avec moi dans la loge. »

L. est une jeune mère d’un pays actuellement en guerre contre un autre Etat. Elle est arrivée en France grâce à un visa Schengen. Mais son séjour est illégal et elle se demande si elle va pouvoir rester sur le sol français. Son mari travaille dans le bâtiment, au noir. Elle espère pouvoir faire venir en France son frère, qui aura bientôt 18 ans et qui éviterait ainsi d’être envoyé au combat, une perspective qu’elle redoute. Mardi, elle accompagnait sa fille qui rentre en CP. « Dans mon pays, les écoliers sont tous bien habillés pour la rentrée des classes, les filles portent des jupes, c’est pas comme ici », observe-t-elle, pensive.

« L’heure indiquée n’a pas été respectée », fulmine Suzana, qui pensait que la rentrée de sa petite-fille Nina en CP avait lieu à 8h35, l’heure fixée pour les plus grands. « Je n’ai pas été prévenue que c’était à 9h30, aucun courrier, rien. Je vais devoir retarder mon départ pour Bruxelles. J’ai une société dans le bâtiment. Mon fils, que vous voyez, est associé. En tout, ça fait huit salariés. 9h30 le début des cours des CP : comment on fait ? Nous, on va se débrouiller, mais ceux qui ne peuvent pas ? Et qu’est-ce que j’apprends encore ? Pas de cantine pour les CP jusqu’à jeudi ?  Je suis d’origine serbe, même chez nous, c’est mieux organisé. En France c’est la cour des miracles. »

La grand-mère encore jeune, née en 1967 en France de parents arrivés de Serbie en 1965, en a contre l’Etat, qui ponctionne trop avec « une TVA à 20% pour des travaux neufs, à 10% pour des rénovations » ; contre la concurrence de travailleurs au noir égyptiens, roumains, pakistanais et bulgares qui font payer les travaux de peinture « 3 euros le mètre carré au lieu de 25 » ; contre les « infirmières roumaines » en milieu hospitalier qui sont payées « 900 euros le mois » et cassent les salaires ; contre cette maîtresse d’école « musulmane » qui avait pris une semaine de congé pour la circoncision de son fils, « comme si elle n’avait pas pu prévoir ça pendant ses vacances » ; contre, enfin, les étrangers qui « ne parlent pas la langue (française, ndlr) ». Deux petites filles, une Noire et une métisse, sautent au cou de Nina et l’embrassent, toutes trois heureuses des retrouvailles après les années passées ensemble en maternelle. Suzana, si remontée jusqu’alors, entame une conversation des plus amicales avec la mère d’une des camarades de Nina. Et voilà maintenant qu’elle parle en serbo-croate à sa petite-fille, « pour qu’elle n’oublie pas les origines ». Suzana a-t-elle un faible pour le Front national ? Même pas, à l’entendre, ou alors elle n’en dit rien. « On ne sait plus pour qui voter », se désole-t-elle.

Smail, qui a des enfants inscrits à « Jean Jaurès », dont l’un, un garçon, entrait mardi en CP, et l’autre, une fille, en CE2, résume d’une formule la situation de l’école et de la France en général : « On s’emmerde pour changer, et quand ça change, on s’emmerde pour ne pas changer. » Puis, sur la réforme de activités périscolaires : « À Aubervilliers, l’ancien maire a voulu faire plaisir au gouvernement, il ne pensait pas aux élèves, déplore-t-il. La seule chose qui m’intéresse, c’est un programme, un plan d’éducation, or il n’y rien de cela. Je ne me fais pas de souci pour ma fille, elle travaille très bien à l’école, je pense aux autres enfants. » Un brin dépité, Smail shoote dans deux mouchoirs en papier, qui apparaissent jonchant le sol après que la foule des parents et des élèves s’est dispersée : « C’est dégueulasse », soupire-t-il. L’homme, gérant-restaurateur, sourire revenu, demande au moment de quitter les lieux qu’on lui souhaite bonne chance pour l’ouverture prochaine d’un restaurant dans le 12e arrondissement de Paris, « cuisine traditionnelle française, gratins et tout ça ».

David, Clément, Hélène-Emilie… Autant de prénoms si parfaitement français et qui, sur les listes des élèves placardées aux entrées de « Jules Guesde » et « Jean Jaurès », complètent des noms de famille manifestement chinois. Illustration de la fameuse intégration à la chinoise… Gaël, un professeur, a une petite Chinoise dans sa classe. « Elle ne parle pas le français, dit-il. Il y a plusieurs cas comme elle dans l’école, et pour eux, il y a un encadrement spécial, une classe CLIN (Classe d’initiation pour non-francophones, NDLR). » Le groupe scolaire de la rue Paul Bert compte un afflux de Chinois depuis quelques années. Cela est lié à l’ouverture, à Aubervilliers, par des immigrés chinois, d’une sorte de zone économique qui paraît-il marche fort bien, ce qui ne va pas sans créer des tensions.

Dans la cour de récréation, sous les platanes, point (encore) de tensions, mais les rires des enfants qui jouent à chat.

 *Photo : DR.

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