Manifestation antipolicière. Photo : Sipa. Numéro de reportage : 00755714_000014.

« Rennes est devenue une ville de contreplaqué », me dit Vincent, un grand barbu au ton posé, qui exerce le métier de blanchisseur et me raconte de quelle manière il a écopé d’un coup de matraque en allant livrer un restaurant du centre-ville de Rennes. « J’ai garé ma camionnette place des Lices, où a lieu le marché. L’ambiance était très différente d’un jour de marché normal et la foule plus nombreuse. » Il est néanmoins aller porter sa commande au restaurant. « J’ai à peine eu le temps de prendre un café qu’un feu de palette était allumé dehors. Un camion de pompier est rapidement arrivé sur les lieux et a été accueilli par des jets de projectiles. En cherchant à reculer, il a embouti un deuxième camion qui le suivait. Je n’ai pas demandé mon reste et je suis sorti pour tenter de regagner ma camionnette. » Bloqué par la foule et repoussé vers une rue adjacente, il se retrouve face à un CRS, qui lui assène un coup de matraque sur le flanc. « Plutôt un avertissement qu’un coup véritable », tempère Vincent, « je n’avais pas vraiment une dégaine de casseur et je pense qu’il s’agissait juste de me faire comprendre fermement qu’il fallait dégager au plus vite. »

Une base historique des antifas

Vincent n’en veut pas particulièrement au CRS qui lui a laissé un beau bleu. Ce sont ceux qui ont déclenché un feu de palettes et ont caillassé le camion de pompiers qu’il tient pour les principaux responsables. Il a même peine à comprendre la soudaine flambée de « haine anti-flic », que dénonçait il y a quelques jours les policiers qui ont manifesté à Paris. « C’est un drôle d’ascenseur émotionnel. Après les attentats de janvier 2015, on voyait des images de foule embrassant les forces de l’ordre, et aujourd’hui on a ce genre de scène de violence, il n’y a pas beaucoup de cohérence dans ce pays. » Les scènes de violence en question sont amplement relayées sur les réseaux sociaux par les groupements « autonomes » ou « antifas », à l’instar de cette vidéo largement reprise montrant le lynchage d’un CRS par une foule d’émeutiers avec, pour toute justification, un commentaire édifiant : « il a voulu faire le chaud, il l’a bien cherché. »

Rennes est depuis longtemps considérée comme une base historique du mouvement antifa. En février 2014, l’organisation d’un meeting du Front national dans la salle de la Cité, haut lieu de la vie musicale rennaise et symbole historique de la culture ouvrière de la ville, avait provoqué une nuit d’émeutes, dévastant une partie du centre-ville. Ces dernières semaines, la salle de la Cité s’est retrouvée à nouveau au centre des tensions. Investie par des squatters et mouvements d’extrême-gauche, la salle de concert datant de 1920 a été entièrement vandalisée, les murs tagués et percés, le plancher défoncé, l’enseigne arrachée. D’abord peu regardante vis-à-vis de l’occupation, la mairie PS de Rennes s’est résolue à faire évacuer l’endroit par la force, occasionnant la fameuse nuit d’émeutes que Rennes a connu vendredi 11 mai. L’affaire rappelle un précédent, celui du CPE, quand un « village solidaire » avait été installé en plein milieu de la place parlement, sorte de « Nuit Debout » avant l’heure, cour des miracles haute en couleur avec ses stands, ses cracheurs de feu ou ses jongleurs et une sono rudimentaire diffusant de la techno rugueuse en continu pour le plus grand plaisir des riverains…Jusqu’à ce qu’Edmond Hervé, maire de l’époque se décide brutalement à faire évacuer à coups de bulldozers tout ce joli monde qui risquait de compromettre sérieusement la tenue du festival Mythos à l’arrivée du printemps…

Squats des années 2000

La tradition d’extrême gauche de Rennes ne date en effet pas d’hier. L’Appel, qui a inspiré le célèbre opus L’insurrection qui vient, du Comité invisible, passe pour avoir été rédigé en 2003 dans l’un des nombreux squats rennais, L’Ekluserie, fief des antifas et de la CNT. Le milieu très particulier qui gravitait au début des années 2000 dans ces différents squats – L’Ekluserie, L’Elaboratoire, Le Ty-Squat…- a été dépeint de manière fort intéressante par la réalisatrice Bénédicte Pagnot dans le film Les Lendemains. Elle y décrit l’itinéraire d’Audrey, jeune étudiante issue de la banlieue périurbaine de la capitale bretonne et découvrant peu à peu le milieu alternatif des squats et de la contestation d’extrême-gauche. Deux scènes en particulier marquent le film. Dans l’une d’elle, le groupe de squatters « autonomes » raillent les salariés qui tiennent un piquet de grève devant une usine. A Audrey un peu décontenancée, un de ses compagnons de squat assène : « On n’a pas trouvé à ce jour de meilleure méthode disciplinaire que le salariat. » Une citation tout droit tirée de L’insurrection qui vient. A un autre moment, avoir peinturluré en noir une permanence CGT, les spécialistes de l’agitprop avouent penauds à l’un des leurs qui leur reproche de n’avoir pas inscrit le moindre slogan qui puisse différencier leur action du vandalisme primaire : « on n’y a pas pensé. » Le film de Pagnot date de 2012. Il n’a semble-t-il rien perdu de son actualité…

Un amphi muré !

Dans les années 70-80, Rennes avait gagné ses galons de capitale du rock et du punk. Dans les années 90, les innombrables bars y offraient encore une vie nocturne qui n’avaient rien à envier aux nuits parisiennes. Ce fut aussi, à cette époque, l’arrivée de la techno et des free parties et l’enracinement d’une population bigarrée et interlope dans le centre-ville et les faubourgs de la capitale bretonne où les squats se multipliaient. « Je croise un charclo, il me dit qu’il vient de Rennes », chantait déjà MC Solaar au début des années 90, quand la cité bretonne avait acquis une véritable réputation de ville ouverte et que la faculté de Villejean était devenu un bastion de la contestation étudiante. « Quand Villejean se mettait en grève, se souvient un ancien combattant de la grande époque pas si lointaine, l’université Toulouse-le-Mirail lui répondait immédiatement et les deux facultés se tiraient la bourre pour savoir qui ferait perdurer le mouvement le plus longtemps. Rennes gagnait le plus souvent. » Les troubles ont d’ailleurs repris à Villejean à l’occasion des manifestations contre la loi El Khomri. Au point que, pour empêcher l’occupation d’un grand amphi, la présidence de la faculté de Rennes-Villejean a tout simplement décidé… de le faire murer après évacuation. Tout un symbole.

Le suicide rennais

Les années fastes de Rennes semblent loin aujourd’hui. Nantes lui a ravi son statut de capitale culturelle et musicale et Rennes la fêtarde est redevenue une sage préfecture, un peu assoupie. Peu à peu les bars ferment, la fameuse rue St Michel, dont une partie est occupée par des travaux qui semblent ne jamais devoir finir suite à l’incendie d’un immeuble, a largement perdu de sa superbe. Une par une, les nombreuses librairies de la ville disparaissent, remplacée par des magasins de déco. Ne reste de la grande époque que l’enthousiasme révolutionnaire, porté par les groupes autonomes et antifas, dont l’activisme repose sur une véritable mystique de la violence, plus encore que de la révolution.
Les groupes qui ont mis à sac le centre-ville le vendredi 11 mai et ont encore tenté dans les jours suivants quelques actions d’éclat sont en effet bien différents des camionneurs ou des salariés qui ont bloqué rocade ou raffineries aux alentours et dont ils prétendent partager le combat. Antifas ou autonomes ont leur propre histoire à Rennes, des redskins des années 90 aux casseurs d’aujourd’hui qui desservent largement la cause qu’ils prétendent servir. Et les troubles des dernières semaines contribuent un peu plus à l’assoupissement de l’ancienne capitale du rock, rendant la vie dure pour les cafetiers et autres commerçants. Le jeudi soir qui suit les affrontements du week-end, les terrasses de la rue de la Visitation sont normalement, et plus encore en cette époque de fin d’examens, encombrées de clients. Ce soir-là, pas un chat à vingt-deux heures. La rue est totalement déserte. Un client s’étonne, avec un peu de méchanceté : « C’est Laval ici ou quoi ? » Un patron de bar, un peu plus loin, place St Michel, n’a pas lui le cœur à rire : « les attentats du 13 novembre ont eu un impact ici aussi. En termes de fréquentation, c’était déjà une mauvaise année depuis décembre mais avec ce qui se passe maintenant, ça commence à ressembler à un désastre. On parle de violence policière ou de violence des casseurs mais la violence est aussi économique. » Dans la journée, l’impression est la même. Peu de voitures circulent, tout le monde s’étant jeté sur les stations-service par crainte de la pénurie d’essence. Le centre-ville déserté n’est fréquenté que par quelques badauds et des groupes de gendarmes ou de policiers caparaçonnés qui circulent entre les vitrines couvertes de panneaux de bois. Pas une banque, pas une, n’a échappé à la destruction.

La seule vitrine encore debout sur les quais

Sur l’un des panneaux couvrant le Crédit mutuel, un graffeur sarcastique a imité à la perfection le sigle « HSBC », tandis que le sigle de la Banque Populaire orne désormais la façade aveugle d’une Société Générale comme si toutes ses destructions résultaient d’une étrange bataille de territoire entre enseignes. A quelques pas de là, Tieck, patron du « BDS », le « Bar Des Sports », lieu branché des quais, ironise avec un certain humour sur sa bonne fortune. Originaire d’Asie, il a vécu quelques temps à Chicago où il a rencontré sa femme, avant de décider de revenir en France et à Rennes, où il avait accompli ses études. Il y a depuis installé trois restaurants et deux bars. « Mon père est un homme très croyant et très pratiquant. Alors quand j’ai monté mon bar ici, il a insisté pour que je place à l’entrée le petit miroir à huit faces qui sert en Asie à attirer la bonne fortune sur le nouvel établissement. On dirait que ça a marché, j’ai un collègue qui m’a demandé récemment comment j’avais fait pour avoir la seule vitrine tenant encore debout sur les quais après la castagne de vendredi. »

Reste qu’il ne comprend pas vraiment les motivations des manifestants. « Je comprends qu’on proteste contre la loi El Khomri. Chacun peut avoir ses raisons et son avis mais il y a des choses qui m’ont choqué. J’ai vu un type qui brandissait un panneau pour proclamer qu’il refusait de se lever à moins de 1200 € par jour. Ma mère a travaillé toute sa vie et s’est levée pour bien moins que ça. Je trouve ce genre de slogan insultant. » D’autres choses ne passent pas : voir des casseurs attaquer un distributeur de billets à la hache de pompier, dévaster les boutiques et les commerces sans distinction. La page Facebook « Rennes contre les casseurs » recense ainsi les exactions commises et s’étonne que même la boutique d’un coiffeur n’ai pas échappé au carnage. Une partie grandissante de la population a certainement du mal à comprendre les motivations de ceux qui se livrent à ce genre de méfaits mais l’avis partagée par beaucoup est aussi que le gouvernement et les autorités ont sciemment omis de donner des directives claires aux forces de l’ordre et laissé pourrir la situation avant d’intervenir, ceci afin de décrédibiliser le mouvement de contestation de la loi El Khomri aux yeux de l’opinion publique.

Nuit debout : pas d’amalgame avec les casseurs!

« Tout cela pour que les gens mettent dans le même sac opposants et casseurs… Le premier responsable des violences, commises d’ailleurs aussi bien à l’encontre des biens et des personnes que des forces de police, c’est le gouvernement », commente une habitante. Dans sa volonté de se dissocier des agissements des divers groupuscules et face aux accusations de manipulation par l’ultragauche radicale, le mouvement « Nuit Debout Rennes » s’est fendu d’un tweet (involontairement) amusant pour se défendre de toute prise de contrôle occulte du mouvement. « Nuit Debout n’a pas d’organisation horizontale » ont tenu à préciser de façon charmante les organisateurs. Un peu de poésie dans un monde de casse ?

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