Le grand soir frontiste n’a pas eu lieu mais on a quand même eu notre semaine anti-Le Pen. Bon, avec l’état d’urgence, l’antifascisme, ce n’est plus ce que c’était. Les assassins du 13 novembre nous ont privé des flonflons citoyens et aux festivités résistantes qui rythment depuis trente ans l’ascension du Front national. On n’avait pas trop le cœur à rire contre la haine et tout ce genre de trucs. Et puis, pendant quelques jours, un peu de réel s’est invité à la « une » des médias. À en croire le camarade Marc Cohen, il y a eu au moins une dizaine de tribunes correctes dans Le Monde. Je crois que par « correctes », il voulait signifier « qui ne traitaient pas d’emblée l’électeur d’idiot ou de salaud ». Même Lolo Joffrin, dans une de ces acrobaties idéologiques dont il est coutumier, a concédé la nécessité d’un « examen de conscience » et reconnu que la gauche ne parlait plus au peuple. On a vu percer dans certains reportages une authentique volonté de comprendre ce qui pouvait motiver un vote aussi irritant. Des confrères audacieux sont allés jusqu’à constater que l’électeur frontiste était normal, peut-être même un humain comme vous et moi. Alors, on lui a tendu des mains secourables, on lui a juré que tout était pardonné. On a répété qu’on comprenait sa colère, qu’on entendait sa souffrance. Il y en a que ça énerve, mais la plupart des gens aiment se faire plaindre. Du côté des politiques, c’était encore plus net, on a lui a déclaré qu’on le respectait. Il faut croire que les voix n’ont pas d’odeur.

Évidemment, tout cet amour pour les supporters d’un parti que l’on affirme détester et auquel il faut « faire barrage » par tous les moyens, y compris le suicide politique, c’est un peu acrobatique. J’abomine ce que vous êtes et ce que vous pensez mais je veux votre bien, tel est en substance le message adressé aux électeurs frontistes. Car bien entendu, le déconomètre s’est à nouveau emballé en mode unique « comment-faire-barrage-au-fn ». Comme l’a écrit l’ami Gilles Casanova, on a eu un opéra-bouffe remixant la Marche sur Rome et la Nuit de Cristal, avec l’attirail habituel de la haine, des heures sombres et du repli sur soi. C’est-à-dire, pour faire court, du racisme, qui serait, à en croire ses opposants de gauche, la raison sociale, le programme et l’unique horizon du Front national. Bizarre, tout de même cette obsession raciale chez des professionnels de l’antiracisme. Pas de chance pour Bartolone, il n’avait même pas un vrai facho en face de lui. Alors, il a repeint Pécresse en brun en expliquant qu’elle défendait « Versailles, Neuilly et la race blanche » – donc, la « race blanche », ça existe, comme objet de détestation ? Tout le monde a compris que Bartolone représentait La Courneuve, Bobigny et la France « diverse » et musulmane. D’un côté les blancs qui sont aussi les riches et les cathos. Et de l’autre, les pauvres qui ne sont pas les blancs. Et qui sont les électeurs potentiels de Bartolone. Haine de classe, haine de race, Barto a voulu jouer sur tous les tableaux.  Et perdu. Si la morale, brandie à toutes les sauces cette semaine, a triomphé dimanche soir, c’est en Île-de-France où  ce dégoûtant appel au vote ethnique et religieux a échoué.

Dans le genre haine raciale, on décernera une mention spéciale à Olivier Adam, écrivain de son état, qui a fièrement proclamé dans Libération le dégoût que lui inspiraient une bonne partie de ses concitoyens. « Le peuple old school est déboussolé ? Les «petits Blancs» ont peur de voir remis en cause leur mode de vie ? Pauvres chéris. Pauvre petite France aigre, mesquine et ratatinée, si malheureuse qu’elle s’autorise à se jeter sans complexe dans les bras du FN. Je lui préfère la France new school. Métissée, populaire, ouverte, mélangée, combative, progressiste. » Celle des Indigènes de la République ? Quant au Premier ministre, il a fait dans le registre plus classique mais tout aussi scandaleux de la guerre civile.

Une fois encore, on a joué à se faire peur. Et puis, on a compris, bien avant les résultats que la catastrophe n’arriverait pas. Commentateurs et responsables politiques ont retrouvé le plaisir d’être à la fois résistants et majoritaires. Et pas seulement à gauche : les deux grands bénéficiaires du « forfait républicain » du PS, Xavier Bertrand et Christian Estrosi, vont eux aussi se la jouer remparts contre la peste brune.

En apparence, le « front républicain » a donc merveilleusement fonctionné et chacun se félicitera d’avoir contenu la bête immonde. On entendra quelques voix à gauche, toujours les mêmes – Julliard, Guilluy, Bouvet… ­–, plaider pour qu’on n’oublie pas la leçon du premier tour et qu’on n’abandonne pas encore le peuple « old school »  au Front national. Et on reviendra aux affaires courantes. Seulement, les raisons qui, en trente ans, ont amené le FN de 10 % à 25 ou 30 % de l’électorat, n’ont pas disparu, elles se sont aggravées. Les savants et experts qui auscultent le malade lepénisé, parlent des perdants de la mondialisation, de la peur du déclassement. Tout cela est vrai. Mais il devient aussi pour beaucoup le parti de ceux qui veulent rester un peuple et qui ont peur de cesser de l’être. Les électeurs frontistes veulent des frontières, ils veulent de la laïcité, ils veulent de la France. Ils ont peut-être tort, mais ils veulent qu’on arrête, ou qu’on réduise fortement l’immigration parce qu’ils ne veulent pas être minoritaires chez eux. On peut ne pas partager cette position mais l’entourloupe qui a consisté à faire passer cette position pour du racisme ne marche plus. La Suisse ou le Danemark – où la politique migratoire est un sujet de débat, voire de référendum – sont-ils des Etats fascistes ?

Il y a en France un parti de l’immigration qui pense que l’immigration de masse n’est pas un phénomène historique mais le destin et l’horizon de toute société, un bienfait incontestable, un impératif moral. Sur ce terrain, pas de démocratie participative ou de référendum citoyen qui tienne, il y a une vérité officielle. Et face à lui, il y a de plus en plus de Français qui pensent qu’il y a une limite à ce qu’un pays peut absorber et qui veulent d’abord que l’on définisse la règle du jeu, en particulier avec l’islam. Aujourd’hui, tous ne votent pas pour le FN, loin s’en faut. Mais si le parti lepéniste reste le seul à leur à parler de ce qui les préoccupe, ils seront de plus en plus nombreux. De toute façon, si nous avons perdu toute capacité de décider qui nous accueillons, il est peut-être inutile d’aller voter.

*Photo: © AFP MIGUEL MEDINA.

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Elisabeth Lévy
est fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur.
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