Détail d'une peinture d'Antonio Verrio (DR)

Coucou les revoilà ! Les rongeurs d’intelligence, les grands savants de l’emporte-pièce, les matamores du non-savoir et les doctes du marigot. Les revoilà tous. Ceux que le mot mémoire rend hystériques et les autres, que le mot histoire rapproche de la folie furieuse. Les cohortes de petits minables qui ne doivent qu’à la démocratie d’apparaître sur le marchepied de la société, et à l’élite de la République si humaine et compatissante, de pouvoir y assumer quelques responsabilités. Les revoilà aujourd’hui, derrière le panache gris de Madame la ministre de la déséducation et de l’inculture. Qui n’a de cesse de ramener l’enseignement donné à nos enfants au niveau de ceux qui n’en veulent pas ou bien que les désordres de la vie placent provisoirement au fond de la classe.

Combien est-il facile, Madame, de supprimer les grandes écoles plutôt que d’élever le niveau des élèves devant y accéder, installant ainsi les noirs reflets d’un égalitarisme basique et carnassier pour notre avenir même. « Asinus asinum fricat », disaient les Latins. L’âne se frotte à l’âne. En l’occurrence, « non est asinus asinum fricat ». Qui n’est pas un âne doit aussi se frotter à l’âne. Voilà la nouvelle équation de l’éducation selon une République qui, après les sans-culottes, impose les sans-cerveaux. Et pour cela, trait de génie de la destructrice en chef, il importe évidemment qu’un langage vernaculaire a minima relie tout ce beau monde pour que le tour soit joué. Plus la peine d’imposer aux correcteurs des efforts inhumains de haute notation pour que les plus nuls puissent ramener un diplôme à la maison, le squelette linguistique y suffira.

Vouloir simplifier la langue française n’est pas nouveau. Verlaine lui-même composa en son temps un poème en orthographe phonétique pour démontrer la bêtise d’un tel projet de réforme. Chacun créant son propre référent, on construirait ainsi une sorte de nouvelle tour de Babel compréhensible à chacun mais incompréhensible à tous. Ou bien la phonétique serait cadrée dans un nouveau système. A quoi bon alors changer de grammaire. Les rongeurs, nous le savons, prennent leur temps pour accaparer le pouvoir. Ne viennent-ils pas d’attendre vingt-cinq ans pour surgir à nouveau sur le devant de la scène, les ciseaux des Parques à la main, et se jeter furieusement sur ce que l’humain a pu produire de plus magique et merveilleux : une langue. Sa langue. Son outil quasiment divin pour développer sa pensée dans le même temps où il l’exprime. Ce qui lui permet de nourrir à la fois les Arts, les Sciences et bien sûr les Lettres. Venue du borborygme, puis affinée, codée et référencée, elle ouvre à tous les petits poux que nous sommes sur notre orange bleue, la compréhension de l’univers.

« Mon âme tient à son accent circonflexe »

Pourtant l’affaire semblait réglée depuis 1991. Longtemps de tous les combats avec l’ouvrage collectif que j’avais initié dès le début, Contre la réforme de l’orthographe, où se retrouvaient entre autres Jean d’Ormesson, Robert Sabatier, Gilbert Collard, Jean Joubert, Raymond Jean ou encore André Doms, j’avais eu le sentiment du devoir accompli lorsque le Premier ministre d’alors, Michel Rocard, avait sifflé la fin des hostilités. Le poète Norge, autre participant du collectif, n’avait-il pas écrit avec beaucoup d’humour : « Mon âme tient à son accent circonflexe. » Les intellectuels de tous bords et toutes origines s’étaient retrouvés majoritairement au service de leur langue jusqu’à ce que les politiciens plient bagages sur un terrain qui jamais ne fut le leur.

Car il n’est pas inutile de rappeler quelques simples réflexions quant à notre langue et en particulier qu’elle ne nous appartient pas, à nous, petits Français si minoritairement orgueilleux. D’autres pays en ont fait leur langue nationale et nos élus successifs, en CDD pour quelques années au maximum, n’ont ni qualité ni compétence à la transformer planétairement. A fortiori à l’abîmer, la torturer, la déchiqueter. Qui peut le faire, donc ? Personne si ce n’est l’usage, cet usage qui est analysé par notre Académie française au travers d’un dictionnaire élaboré au fil des années. Elle fut créée pour cela. C’est le temps qui est à la mesure d’une langue. Le temps qui prend le temps de l’enrichir, l’adoucir, la mieux structurer. Et ceci est l’antinomie parfaite de « la simplifier ». Car la langue est à la fois la mémoire d’une civilisation et l’outil incontournable de l’expression de sa pensée. Elle est à la fois le passé et l’avenir. Sans langue complexe pas de recherche scientifique complexe. Pas de savoir complexe. Pas d’existence complexe. La qualité de la langue, c’est la qualité de la pensée qu’elle véhicule.

Madame la ministre de la déséducation et de l’inculture, il est clair qu’il ne vous appartient pas plus de ramener l’une des plus belles langues au monde à un sabir de quartier difficile que de décider que Louis XIV et Napoléon disparaissent de notre Histoire vivante. Jusqu’à ce jour, aucun ministre de droite ou de gauche ne s’était cru investi d’une autre mission qu’apporter le plus de connaissances possibles aux élèves. Comme si votre rôle était de détruire les traces brillantes de notre civilisation. Et ses valeurs. Craignez cependant que l’on comprenne trop vite que l’idéologie dont vous êtes activement porteuse n’a besoin de rien d’autre que quatre cents mots pour exprimer tout son programme. Et d’aléatoires gribouillis. Face à ce progrès, même Robespierre en perdrait la tête !

Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !
Lire la suite