Sans circonflexes et sans complexes | Causeur

Sans circonflexes et sans complexes

L’orthographe « rectifiée », une faute grave

Auteur

Elisabeth Lévy

Elisabeth Lévy
est fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur.

Publié le 08 février 2016 / Société

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Curieux, ces « rectifications orthographiques » que leurs promoteurs vantent en expliquant qu’elles ne changeront rien et que, de surcroît, elles sont facultatives. De fait, les réformateurs eux-mêmes ne semblent pas très fiers de leur dernière victoire. On dirait que cette réforme, personne ne l’a vraiment voulue, en tout cas pas au sommet de l’Etat. Elle est arrivée toute seule, devenant opérationnelle vingt-six ans après sa conception par la grâce des tuyaux administratifs et la volonté de technocrates inconnus (une parution au JO du 6 décembre 1990, transcrite dans le Bulletin officiel de l’Education nationale du 26 novembre 2015 et finalement intégrée par les éditeurs pour la rentrée 2016).

Simplification, rationalisation, adaptation : toutes les raisons invoquées par les saccageurs de la langue française s’inscrivent dans ce triptyque et elles sont toutes mauvaises. Il est tout de même effrayant que, s’agissant de cette chose précieuse, raffinée et, il est vrai un brin rigide mais avec tant de charme, qu’est notre langue, on n’invoque jamais l’argument de la beauté – on changerait l’orthographe d’un mot pour qu’il soit plus aimable à l’œil. Non, il faut simplifier, parce que des règles fantasques mais implacables, empilées en strates désordonnées depuis des siècles, sont devenues étrangères à beaucoup de Français, notamment parmi les jeunes. Que la maîtrise de codes complexes, truffés d’arbitraires et hérissés de cas particuliers, permette d’apprendre à penser, c’est une idée qui, paraît-il, n’est pas de notre temps. La moderne attitude, c’est d’assumer son ignorance.

En somme, adaptons le niveau de langue à celui que nous sommes capables d’enseigner. On ne sait plus écrire « oignon » ? Qu’à cela ne tienne, virez-moi ce « i » trompeur et inutile. Quant aux « chapeaux de gendarme », ne sont-ils pas un discret signe de distinction, un ultime vestige de la prétendue supériorité de la culture sur l’ignorance ? Le circonflexe, c’est, la plupart du temps, une bonne manière qui ne sert à rien, sinon à rappeler un passé révolu : l’archétype du truc réac et nauséabond.

Avant le langage SMS pour tous…

Dans cette perspective, beaucoup trouvent que cette réforme ne va pas assez loin. Sur le site de l’Obs, André Crevel, « linguiste et grammairien » plaide aussi pour la suppression des doubles consonnes « quand cela n’a aucun impact sur la prononciation » : « ”Honnête” deviendrait “honête”, “supprimer” se transformerait en “suprimer”. On pourrait également remettre en question les “lettres grecques”. Par exemple, les “h” muet, vestige du grec, ne sont parfois pas utiles (“hippopotame” deviendrait “ipopotame”). » Ne nous arrêtons-pas en si bon chemin : éradiquons aussi les apostrophes, énervantes, les tirets, ambigus, et le point-virgule, bien trop indécis, le fourbe.

De toute façon, comme l’a souligné Alain Finkielkraut au cours de l’émission « L’esprit de l’escalier », aucune réforme ne rattrapera les fautes réelles d’élèves qui conjuguent les substantifs (les pomment). À moins, bien sûr, de passer au langage SMS pour tous, ce qui nous permettra de réduire considérablement nos dépenses d’enseignement.

… voila venu le temps de l’orthographe à la carte !

Mais le plus comique, ou le plus sidérant, de l’affaire, c’est que cette réforme soit présentée comme facultative. L’orthographe à la carte, il fallait l’inventer. C’est comme pour le mariage, chacun fait ce qui lui plaît. Qu’est-ce que ça peut te faire que d’autres écrivent « nénufar », puisque tu pourras continuer à écrire « nénuphar » si ça te chante. Au final, au prétexte inavoué de faire disparaître d’antiques distinctions, on en crée une, de taille, entre ceux qui continueront à parsemer leurs textes de clins d’œil au passé et les enfants du nouveau perpétuel.

Heureusement, les Français sont plus amusants et plus futés que ce que croient les réformateurs qui veulent leur simplifier la vie. Les gens ne veulent pas qu’on adapte l’orthographe aux fautes de leurs enfants, ils veulent qu’on leur apprenne à ne pas faire de fautes. La révolte qui gronde pour les circonflexes évoque furieusement celle qui s’est levée contre la réforme des collèges. On ne veut pas de votre égalité à deux balles, on ne veut pas de votre monde simplifié, sans complexes et sans complexité. Donc sans beauté ni intérêt.

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    • 12 Février 2016 à 0h46

      Simbabbad dit

      Si on creuse les arguments des partisans de la simplification orthographique, on a toujours le même argument au bout: il faut rendre le Français plus facile à apprendre pour les enfants d’étrangers.

      Le plus cocasse, c’est que cette réforme est complètement archaïque, puisque ces modifications ont été faites avant les correcteurs orthographiques, qui règlent tous ces problèmes.

      • 13 Février 2016 à 18h12

        Michel7520 dit

        @Simbabbad
        Chacun sait qu’aux épreuves du bac, les lycéens peuvent apporter leur iphone, smartphone, tablette ou ordinateur portable, afin de procéder à toutes les vérifications d’orthographe souhaitables. Il paraît même qu’ils rédigent leurs copies à l’aide d’un traitement de texte et l’envoient directement par mail aux correcteurs. Tout cela malgré les objections initiales des professeurs, qui les soupçonnaient − à tort − d’y rechercher tout autre chose (des plans, modèles, citations et références bibliographiques, ou des problèmes résolus, voire leurs notes de cours scannées), puis de faire du copier-coller…
        … Et si ce n’est pas encore vrai, cela ne saurait tarder, vu que le “laxisme” est roi à l’Éducation nationale !!!    

        • 13 Février 2016 à 18h44

          Michel7520 dit

          (suite et fin)
          Concernant votre première affirmation, il est évident que cet objectif n’est pas absent. Cependant, rien ne vous permet de le réduire aux seuls enfants d’étrangers et d’en exclure ceux d’anciens étrangers devenus français par naturalisation… et même ceux de nos braves “fds”, alors que tous baignent dans la culture SMS, internet et Twitter.
          Rien non plus ne vous autorise à affirmer aussi péremptoirement que, “au bout”, les autres arguments ne comptent pas vraiment. La défense d’un tel point de vue, si nombreux soient ceux qui le partagent, ne relève pas de la simple constatation empirique. Elle nécessiterait au minimum de vous appuyer sur des enquêtes et des études sociologiques sérieuses.
          Si vous ne disposez de rien de ce genre (que vos contradicteurs pourraient consulter et au besoin critiquer dans leur méthodologie), l’expression de votre opinion n’est que de l’auto-persuasion personnelle et collective. Cette opinion ne pèse pas davantage que n’importe quelle autre.   

    • 11 Février 2016 à 13h29

      C. Canse dit

      À quoi ça sert ? Depuis 1990, les claviers ont évolué puisque sont disponibles tous les accents et autres cédilles.

      Il vaudrait mieux s’atteler à l’amélioration du correcteur orthographique qui nous pond d’autorité des âneries. 

    • 10 Février 2016 à 10h09

      Rozenkreutz dit

      Encore une fois, bien vu et bien dit Elisabeth.

      Merci

      On supprime le H à Elisabeth ? Non, pas drôle du tout !

    • 10 Février 2016 à 7h17

      tetene dit

      pourquoi lutter pour défendre une culture qui va disparaître par la grâce de l’arrivée massive de gens déterminés à la remplacer par la leur et aidès en cela par une population déjà installée et par des dirigeants qui ne savent que compter les électeurs potentiels.
      Nous les vieux français allons bientôt tirer notre révérence et laisser ce monde qui désormais nous dégoûte et que les idiots et les salauds qui se réjouissent de ce changement ne tarderont pas à regretter.

    • 10 Février 2016 à 0h52

      Michel7520 dit

      @Donna se meurt
      En écrivant “puisque ce qui compte c’est la lisibilité et la liberté de chacun”, vous êtes hélas complètement à côté de la plaque.
      Dans mon commentaire daté du 8 Février 2016 à 23h35, vous trouverez les objectifs réels de la réforme. En effet, ils apparaissent dans le texte officiel que j’y ai copié, où sont explicités les quatre principes que s’étaient fixés le groupe de travail qui a planché dessus.

      • 10 Février 2016 à 0h56

        Michel7520 dit

        “s’était fixés”, bien sûr.

      • 10 Février 2016 à 12h39

        Donna se meurt dit

        @Michel7520
        Je suis allé lire votre post. Je n’ai pas compris grand chose à ce long charabia où on dit tout et son contraire. C’est des trucs d’intellos. Je regrette qu’on paie des gens à ça.
        Vous ne dites rien des exemples que je cite. Je pourrais aussi bien évoquer la suppression de toutes les exceptions (choux, délices…) qui ne servent à rien sauf à apporter du charme. On pourrait aussi supprimer la nuance entre le tu et le vous, dont les Anglais se passent très bien.
        Quant à proposer 2 graphies d’un même mot, c’est ajouter du flou et complexifier l’apprentissage. Si vous enseignez vous le savez.
        En bureautique je n’autorise pas les débutants à employer cadre au lieu de fenêtre, ou case au lieu de cellule, pas plus que “bleuir” au lieu de sélectionner. Dans ce domaine, je ne suis pas “ferme et souple à la fois” !
        Cette réformette est juste risible et inutile. A vrai dire je m’en bats les flancs.

      • 13 Février 2016 à 13h58

        Michel7520 dit

        @Donna se meurt
        Primo, il aurait été inutile de parler de vos exemples, à milles lieues des objectifs et des modalités de la réforme débattue sur ce fil. Ce que vos nouvelles propositions ne font que confirmer.
        Secundo, vous êtes très très dure avec ce pauvre Maurice Druon, Secrétaire perpétuel de l’Académie française en 1990, en le traitant d’«intello» ! Vous avez probablement une difficulté à comprendre «grand chose» à un texte, dès lors qu’il exprime une autre position que la vôtre. C’est certainement le cas quand celle-ci tente de façonner un compromis entre des intérêts puissants mais contradictoires, ce qui nécessite précisément de combiner fermeté et souplesse (ce que vous appelez, non sans raisons, «dire tout et son contraire», mais qui est concrètement réalisable).
        Tertio, c’est la vie en société qui oblige à cela. Même un “grand chef”, qui détient un pouvoir apparemment absolu, doit tenir comte des luttes de pouvoir entre des clans, ennemis mortels, parmi ceux qui l’appuient. Alors, dans un Etat démocratique… Tel que vous le décrivez, votre propre comportement ressemble comme deux gouttes d’au à celui d’un “petit chef” de droit divin.