« J’avais une ferme en Afrique », comme le dit magnifiquement Meryl Streep incarnant Karen Blixen dans l’inoubliable Out of Africa.

De manière beaucoup moins glamour, j’en conviens, moi, j’avais un Quick à Roubaix. Il se trouve que cet établissement de restauration rapide qui est surtout par les temps qui courent entrain de restaurer rapidement le communautarisme, je l’ai très bien connu. Le collège où j’enseignais était à deux encablures et je n’ai jamais supporté les cantines des établissements scolaires. Ce n’est pas souvent bon, on a l’air, même dans le Nord, d’un criminel de guerre si on veut accompagner sa saucisse lentilles avec une bière et surtout, surtout, il faut déjeuner avec des profs. Faire cours à des élèves, même difficiles, je voulais bien, j’y trouvais même un certain bonheur mais devoir partager une crème caramel avec les mutants vingtenaires sortis des IUFM, il y a des limites à ce qu’un homme peut endurer.

J’allais donc au Quick, à ce Quick-là, précisément, disons une ou deux fois par mois quand les collègues avec qui je m’entendais bien (il y en avait tout de même quelques-uns qui appartenaient encore à une génération non-implantée) n’avaient pas cours et n’étaient pas disponibles pour un sandwich-rillettes et une Chimay rouge dans un des bistrots de la Grand’ Place.

Bon, je sais, manger dans un fast-food, ce n’est pas bien mais que celui qui n’a jamais eu envie d’une bonne injection de junk food de temps à autres avec ses graisses consolantes qui molletonnent nos mélancolies urbaines me jettent le premier Double Cheese.

L’endroit d’ailleurs était plutôt agréable, propre et lumineux. J’y passais les deux heures de la pause méridienne à lire L’Humanité et faire les mots croisés du Monde, le contraire étant tout de même beaucoup moins intéressant. J’y croisais d’anciens élèves dont les noms indiquaient bien qu’il étaient français par le sol et que c’étaient les désordres de la géopolitique et de l’histoire qui avaient amené ici les kabyles aux cheveux bouclés, les peulhs aux jambes interminables, les vietnamiennes avec leur air de perpétuelle bonne humeur, ce qui était méritoire, quand on sait dans quel monde on cherchait à les faire vivre. Il y avait même, figurez-vous, des grands mômes aux noms polonais, flamands et même parfois sonnants aussi vieille France que dans un roman de Mauriac. Oui, oui, entre un Kebaïli, un Siemienski, un N’Guyen, un Cissé, il arrivait qu’un Desqueyroux vienne avec ses camarades des deux sexes partager des doses massives de graisses saturées et de cholestérol pur.

Je ne voudrais pas donner l’impression que ce Quick était un genre de Liban d’avant 1975, un paradis perdu, mais tout de même, au mitan des années 90, les choses avaient l’air moins tendues. Je n’ai pas le souvenir, par exemple, que le fait qu’il n’y ait pas de nourriture hallal eut posé un problème particulier. Sans doute, effectivement, que celui ou celle qui n’avait pas l’habitude du bacon se contentaient de nuggets ou d’un fish burger. Mais encore une fois, ce n’était pas autour de cela que tournaient les conversations qu’il m’arrivait d’avoir. La montée du chômage, la difficulté à trouver de stages, l’impasse de certaines orientations en BEP, le sentiment d’injustice sociale étaient alors davantage au cœur des préoccupations.

N’ai-je rien vu venir ? C’est dans ce Quick, je crois, que j’ai lu les commentaires sur la première élection de Chirac qui avait promis de réduire la fracture sociale. Et c’est là aussi, cela, j’en suis sûr, que j’ai regardé les photos terrifiantes du 11 septembre 2001. Oui, j’aurais sans doute dû me douter que peu à peu, la puissance dissolvante d’une société qui ne proposait plus comme modèle de réussite à ces jeunes gens que l’accumulation du fric, les conneries machistes des rappeurs et l’admiration de quelques footballeurs, certes splendides, que cette puissance dissolvante, donc, faisait son œuvre. Que ce qu’il est démodé d’appeler une conscience de classe qui dépassait les clivages ethnico-religieux achevait de mourir dans ces zones de relégation à chaque accroissement des inégalités.

Comment vous dire, cette affaire me rend encore plus triste que furieux. Je suis davantage habitué à la colère qu’à la mélancolie mais là, pour le coup, c’est trop. Vraiment trop. Le maire de Roubaix, celui qui a porté plainte, était encore à l’époque un adjoint centriste du vieux démocrate chrétien André Diligent. Ces hommes étaient des pragmatiques et Vandirendonck, l’actuel maire, était un des rares responsables municipaux qui daignait se déranger aux conseils d’administrations de mon collège, de ces conseils d’administration où l’on ne touche pas de jetons de présence mais où l’on essaie de gérer la pénurie. Je comprends sa colère, son coup de sang. Il a rêvé Roubaix et et il en rêve encore, j’en suis certain, comme d’une ville de tolérance, une manière d’utopie concrète. Et la tolérance, en France, jusqu’à preuve du contraire, ce n’est pas le multiculturalisme, c’est la laïcité.

On le prendra par le bout que l’on veut, la décision de Quick de ne plus servir que des repas halal est une décision communautariste. Je ne pense pas d’ailleurs qu’il s’agisse d’une malveillance intentionnelle. Il s’agit simplement d’une décision banalement capitaliste. Il s’agit de faire du profit. Et comme en quinze ans, les crispations communautaires auto-destructrices ont remplacé les crispations sociales émancipatrices, puisque de jeunes chômeurs de vingt ans préfèrent affirmer leur identité de dominés par une revendication alimentaire plutôt qu’en s’inscrivant dans un syndicat ou une association, Quick, en bon commerçant, suit le mouvement. Ils sont tellement gentils, d’ailleurs, chez Quick, qu’ils seraient prêt à ouvrir un second restaurant juste à côté, qui lui ne serait pas halal. Comme ça, si par hasard il arrivait encore à Fadila de rencontrer Jason et à Farid d’offrir un coca-light à Joanna ou à Thi-Than, eh bien maintenant, c’est terminé. Chacun dans son fast-food. Chacun dans son bantoustan.

L’ordre règne à Roubaix. Mais cet ordre-là, c’est celui, très provisoire, qui précède les catastrophes. Et Fadela Amara, quel dommage, elle qui ne se trompe presque jamais malgré sa participation au sarkozysme, n’a pas vu que ce coup-là participe de la même totalité structurante et mortifère que le foulard au NPA contre le quelle elle se bat pourtant comme une belle diablesse.

Oui, j’avais un Quick à Roubaix.
Il semblerait que je l’ai perdu.
Et il ne me reste plus, comme le dit quelque part Baudelaire dans Mon cœur mis à nu, qu’ à « dater ma tristesse ».

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Jérôme Leroy
Écrivain et rédacteur en chef culture de Causeur. Derniers livres parus: Nager vers la Norvège (Table Ronde, 2019), La Petite Gauloise (Folio Policier, 2019)
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