Je suis vernie. Je suis entrée au collège en 1973, alors que la réforme Haby était encore dans les tuyaux, et je l’ai quitté avant qu’elle produise ses effets les plus désastreux. J’ai donc bénéficié de l’école à l’ancienne. Au collège Georges Martin à Épinay sur Seine, il n’y avait ni blouse grise ni coups de règle, mais des profs vaguement gauchistes qui faisaient cours la clope au bec. On n’avait pas inventé la transdisciplinarité ni les itinéraires découvertes, mais au club théâtre, on avait monté Don Juan – Molière, pas Mozart. Les enfants des classes moyennes côtoyaient les fils de prolos, les enfants d’immigrés se fichaient de ce qu’ils mangeaient à la cantine, on se mélangeait gentiment sans savoir qu’on faisait de la mixité. C’était le chant du cygne de l’école de la République, mais on ne le savait pas.

Dans chaque classe, il y avait quelques cancres qu’on n’appelait pas « décrocheurs ». Jusqu’à 14 ans, on les obligeait à redoubler. On aurait trouvé inconcevable de faire passer dans la classe supérieure des élèves incapables de suivre. Mais une fois atteint l’âge qui marque la fin de la scolarité obligatoire, les traînards étaient priés d’aller traîner ailleurs. L’école publique, qui ne s’était pas encore découvert une vocation compassionnelle, se débarrassait des poids morts sans états d’âme. Les mauvais élèves, en tout cas les plus chanceux d’entre eux, devaient se trouver une boîte à bac pas trop regardante sur le dossier scolaire. Le privé, c’était pour les nuls. C’était la honte.

Quarante ans et d’innombrables réformes plus tard, la hiérarchie s’est complètement inversée. Les « décrocheurs » sont le boulet de l’Éducation nationale, qui, faute de pouvoir les remettre sur les rails, ce dont elle est bien incapable, les babysitte au moins jusqu’à la fin de la troisième, souvent jusqu’en terminale. Et, comme il n’est plus question de redoublement, jugé traumatisant, voire humiliant, ils passent de classe en classe sans jamais avoir fait le moindre progrès. Ces élèves dont on refuse d’admettre qu’ils sont irrécupérables, car cela contreviendrait à notre conception abstraite du progrès, tirent tous les autres vers le bas. Et ce sont les meilleurs (qui sont aussi souvent les plus nantis) qui fuient vers l’enseignement privé où les établissements les plus cotés pratiquent souvent une sélection féroce.

Cette inversion des rôles résume à la perfection la catastrophe engendrée par quarante ans de bons sentiments. On a beau tenter de la camoufler à grands coups de rhétorique creuse et de jargon moderniste, l’Éducation nationale peut, au mieux, offrir à tous une instruction moyenne. La réforme du collège adoptée par décret le 20 mai n’y changera rien. Et tout le monde le sait. Cela n’a pas empêché ses partisans de répéter sur tous les tons qu’elle créerait plus d’égalité, plus de justice… et plus d’excellence. On voit mal comment les mêmes causes produiraient des effets radicalement différents. En effet, de René Haby à Najat Vallaud-Belkacem, toutes les réformes procèdent de la même inspiration pseudo-égalitaire, reposent sur les mêmes conceptions pédagogistes et introduisent les mêmes « innovations », comme les travaux de groupe et les enseignements pluri-disciplinaires. L’élève doit être au centre du système et l’école ouverte sur le monde. Les pères fondateurs de l’école républicaine pensaient exactement le contraire : pour eux, l’école devait être un sanctuaire, où le bruit de la société ne parvient pas. Aujourd’hui, le monde est sans cesse invité à l’école, c’est-à-dire qu’au lieu d’offrir aux élèves ce qu’ils ne trouveront pas à l’extérieur (la littérature ou les maths), on veut les doper au numérique et leur faire étudier Djamel Debbouze. L’école n’est plus ce lieu singulier situé « entre les murs » : il n’y a plus de murs.

Or, les réformateurs eux-mêmes sont bien obligés d’admettre que l’école est aujourd’hui moins égalitaire qu’il y a quarante ans et qu’elle offre une instruction de moins bonne qualité. Même les sociologues les plus audacieux n’oseraient plus prétendre que « le niveau monte », ainsi que le proclamait un livre publié en 1989 qui déclencha une polémique mémorable. Dans un discours prononcé à Carcassonne, François Hollande a observé que, « depuis la décennie 2000, la proportion d’élèves qui ne maîtrisent pas la lecture était passée de 15 à 20 % ». Et il faut noter que cette baisse du niveau concerne aussi les profs. Au final, plus on réforme, moins l’école est en mesure de remplir sa mission. Tant pis, il faut tenir le cap. En somme, on prétend remédier aux difficultés en menant les politiques qui les ont créées. Drôle de logique.

Le plus grave, c’est que, depuis quarante ans, le désastre se déploie sous la protection du mensonge public. Tous les gouvernements, de droite comme de gauche, entonnent régulièrement la ritournelle de l’égalité. « L’excellence n’est pas un privilège, c’est un droit ! » : la catastrophe de l’école est tout entière contenue dans cette formule oxymorique employée par le président de la République. Prix Nobel pour tous ! Seulement voilà, personne ne sait comment transformer tous les élèves en premiers de la classe – tout simplement parce que c’est impossible. On fera donc en sorte que les bons soient un peu moins bons, par exemple en supprimant les options qui permettaient de recréer discrètement des classes plus homogènes en termes de niveau.

L’égalité, c’est l’obsession de nos gouvernants et le fil rouge de leur politique. « Cette réforme du collège se fera car c’est une réforme pour l’égalité », écrivait récemment Manuel Valls dans une tribune publiée par Libération. Fermez le ban. C’est l’égalité qui a présidé à la création du collège unique au moment où le « public scolaire », comme on dit dans le jargon de l’Éducation nationale, devenait de plus en plus diversifié, sous l’effet notamment des flux migratoires, qui n’ont pas peu contribué à compliquer le casse-tête de l’enseignement de masse. Curieuse logique, encore une fois, que celle qui prétend répondre à l’hétérogénéité des élèves par l’uniformité du système. Pour résoudre cette équation impossible, certains préconisent aujourd’hui la création d’un « collège unique diversifié ».

Le problème, c’est que l’égalité et l’excellence, ça ne va pas ensemble. Certes, l’élitisme républicain consiste à donner à tous les mêmes chances de départ, c’est-à-dire à faire en sorte que nul ne voie sa réussite entravée à cause de sa naissance ou de ses moyens. Reste qu’en matière de talent, l’égalité n’existe pas. Tout le monde ne peut pas devenir prix Nobel, ni même  faire des études supérieures. Si on veut former de futurs prix Nobel, il faut donner plus à ceux qui ont déjà. C’est injuste, sans doute, mais moins injuste que de pénaliser les bons élèves pour ne pas froisser les mauvais. Il ne s’agit évidemment pas d’abandonner les mauvais à leur sort comme le font parfois les profs découragés, mais d’admettre que, dans la vraie vie, tous les hommes ne sont pas égaux.

Logiquement, c’est donc sur la question de l’égalité que se sont empaillés adversaires et partisans de la réforme, les premiers étant accusés par les seconds de défendre une éducation élitiste favorable aux « héritiers ». Comme elle l’avait fait dans le débat sur le mariage gay, Najat Vallaud-Belkacem s’est employée à disqualifier ses adversaires, « pseudo-intellectuels » et autres grincheux accusés de vouloir pérenniser les vieilles hiérarchies et les privilèges des nantis. Face à elle, la droite, qui a repris la main à l’occasion de cette polémique, entend désormais apparaître comme la protectrice de l’école républicaine. Quand on est dans l’opposition, ça ne mange pas de pain. Mais on ne se rappelle pas qu’elle ait mené une politique très différente de celle de la gauche.

Le gouvernement espérait sans doute que la réforme passerait sans faire de remous. Encore une fois, il n’a pas vu venir la contestation, signe que le pays lui est de plus en plus étranger. Au-delà de la mobilisation des syndicats enseignants le 19 mai, la protestation est venue de la société, comme si elle avait voulu signifier qu’elle ne se laisserait pas déposséder du plus précieux des biens communs. Bonne nouvelle : les Français croient encore suffisamment à l’école de la République pour la défendre. Depuis des années, les parents des classes moyennes rusent pour déjouer les pièges de l’égalitarisme. Dans ces stratégies de contournement, les matières optionnelles comme l’allemand, le latin et le grec jouent un rôle décisif. Du reste, c’est précisément pour cette raison que Najat Vallaud-Belkacem a choisi de s’attaquer à ces disciplines porteuses de condamnables distinctions. Dans le fond, la seule véritable nouveauté de cette énième réforme du collège, c’est la révolte qu’elle a suscitée.

Cet article en accès libre est extrait de Causeur n°25. Pour acheter ce numéro, cliquez ici.

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Elisabeth Lévy
est fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur.
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