Les parlementaires français veulent montrer leurs muscles, et donner l’impression qu’ils sont en mesure d’influer sur la marche du monde. C’est le sens et l’objectif des deux projets de résolution, l’un présenté par le groupe socialiste à l’Assemblée nationale, inscrit à l’ordre du jour de la séance du 28 novembre, l’autre par le groupe communiste au Sénat, qui sera discuté le 11 décembre au palais du Luxembourg.

Le premier n’est pas encore finalisé, car les discussions sont âpres au sein du PS sur la tonalité à donner à ce texte, en raison du souci d’attirer le vote favorable d’une partie de l’opposition de droite. Celui du Sénat est la reprise pure et simple des revendications formulées par l’Autorité palestinienne sur la scène internationale, et n’a donc aucune chance d’obtenir une majorité à la Haute assemblée.

Ces initiatives s’inscrivent dans un mouvement général, où l’on a pu voir, ces dernières semaines, le gouvernement suédois reconnaître, par décret l’Etat palestinien, la Chambre des communes britannique approuver une résolution dans ce sens avec les seules voix travaillistes (la majorité conservatrice n’a pas pris par au vote), et l’approbation quasi unanime par le Congrès des députés espagnols d’un texte si édulcoré qu’il n’engage aucunement le gouvernement de Madrid à cette reconnaissance avant qu’un accord soit intervenu entre les deux parties…

C’est dire si l’on est encore loin d’un consensus européen sur une question dont la complexité surpasse celle du montage d’un meuble Ikea, comme l’a malicieusement souligné Avigdor Lieberman, le chef de la diplomatie israélienne en réponse à l’initiative suédoise.

On comprend bien le raisonnement des partisans de cette reconnaissance : le blocage des pourparlers de paix est tel qu’un signe fort doit être lancé pour qu’Israéliens et Palestiniens se remettent sérieusement à discuter d’une solution dont tous les éléments, ou presque sont déjà sur la table, désignés par l’expression « les paramètres Clinton »[1. Les « paramètres Clinton » sont ceux établis au moment des négociations de Camp David, au cours de l’été 2000, prévoyant notamment la création d’un Etat palestinien sur la base de la ligne d’armistice de 1967, avec des échanges de territoires pour tenir compte des réalités sur le terrain.]. L’urgence  d’une reprise des négociations serait d’autant plus grande que le niveau de violence sur le terrain s’accroît de jour en jour, et que la « confessionnalisation » du conflit, alimentée par la montée du djihadisme, et la radicalisation des groupes ultrareligieux juifs en transforme la nature pour le rendre totalement insoluble.

Ces arguments ne sont pas sans valeur, et l’on serait tenté de souscrire à l’analyse de notre ami Elie Barnavi : l’ancien ambassadeur d’Israël en France est persuadé que le face-à-face Netanyahou-Abbas est définitivement dans une impasse, et qu’en conséquence le seul moyen d’en sortir est que la « communauté internationale » définisse et impose aux protagonistes cette solution à deux Etats souverains, l’un juif, l’autre arabe sur le territoire de la Palestine mandataire.

Mais, à y regarder de plus près, cette solution d’apparent bon sens ne tient pas compte d’une donnée fondamentale : le caractère absolu et irréductible, par le monde arabo-musulman, du refus d’un Etat souverain juif  sur une terre considérée comme d’Islam pour l’éternité. On peut, comme l’Egypte et la Jordanie conclure des traités de paix avec «  l’ennemi sioniste », pour récupérer, par la politique et la diplomatie des territoires perdus après des défaites, ou des soutiens occidentaux à des économies en perpétuelle faillite, mais on continuera à refuser toute normalisation culturelle avec le fait étatique juif au Proche-orient.

Alors, qu’il existe ou non un Etat de Palestine solennellement admis dans le concert des nations ne changera rien aux données actuelles du conflit. Ni à la nécessité, pour Israël, d’assurer sa survie dur sa capacité de dissuasion. Si j’étais parlementaire, j’exigerais des présidents de ces honorables assemblées que, pour l’occasion,  la mise à la disposition des députés et sénateurs de bulletins «  bof… », en plus des « pour » et «  contre ».

*Photo : Mohammed Zaatari/AP/SIPA. AP21654686_000001. 

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Luc Rosenzweig
est journaliste.Il a travaillé pendant de nombreuses années à Libération, Le Monde & Arte.Il collabore actuellement à la revue Politique Internationale, tient une chronique hebdomadaire à RCJ et produit des émissions pour France Culture.Il est l'auteur de plusieurs essais parmi lesquels "Parfaits espions" (édition du Rocher), ...
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