Alain Finkielkraut et la guerre des respects
Cinquième leçon sur le vivre-ensemble
Publié le 25 novembre 2011 à 14:30 dans Société
Mots-clés : Alain Finkielkraut, Mara Goyet, vivre-ensemble

Ce n’est ni dans un reportage, ni dans une enquête sociologique, ni chez un philosophe contemporain que j’ai trouvé la description la plus précise, la plus concrète et la plus aiguë de la crise contemporaine du vivre-ensemble, mais au chapitre XIII du Léviathan, le livre fondateur publié par Thomas Hobbes en 1651 : « Les humains n’éprouvent aucun plaisir mais plutôt un grand déplaisir à demeurer en présence les uns les autres s’il n’y a pas de puissance capable de les tenir tous en respect. Car chacun cherche à s’assurer qu’il est évalué par son voisin au même prix qu’il s’évalue lui-même, et chaque fois qu’on le sous-estime, chacun s’efforce naturellement, dans la mesure où il ose, d’obtenir par la force que ses contempteurs admettent qu’il a une plus grande valeur. »
Telle est la grâce des auteurs classiques. Ils appartiennent à l’histoire des idées et, en même temps, ils lui échappent. Ils ne nous renseignent pas seulement sur ce qu’ont pensé nos ancêtres et nos précurseurs, ils jettent sur ce que nous sommes et sur ce qui nous arrive un éclairage infiniment précieux. Nous visitons le patrimoine, c’est-à-dire le musée des choses mortes et, soudain, c’est un pan de notre vie ou de notre monde qui surgit en pleine lumière.
En lisant Hobbes, donc, nous nous lisons. Une part importante de la violence contemporaine résulte du désir d’être respecté, du sentiment de ne pas l’être, de la colère suscitée par un regard de travers ou un regard tout court lorsqu’il fallait baisser les yeux pour manifester sa soumission. C’est le club de football qui a manqué de respect à un joueur en n’acceptant pas ses conditions financières. C’est le mec qui a manqué de respect à ma sœur. C’est le professeur qui a manqué de respect à l’élève en lui mettant une mauvaise note assortie d’une appréciation négative. « J’ai encore en mémoire, écrit Véronique Bouzou, professeur de français en zone dite « sensible », le visage d’un élève qui s’était avancé vers moi sa copie à la main, pour me demander sèchement : ” C’est quoi cette vieille note que vous m’avez mise ? ” ». Selon lui, la raison de sa mauvaise note ne faisait aucun doute : c’était de ma faute et pas de la sienne. J’ai réussi à lui faire reconnaître sa mauvaise foi quand il a relu à haute voix sa copie, totalement illisible. Mais je crains de plus en plus la réaction imprévisible des élèves qui prennent une mauvaise note pour un manque de respect et qui le font payer cher à leur prof. » La même conception du respect est à l’œuvre chez les jeunes qui se sentent bafoués et méprisés quand le bruit court que l’institution veut toucher aux vacances scolaires. Le 1er octobre, Le Figaro publiait un entrefilet ainsi libellé : « Une rumeur ” infondée et ubuesque “, selon le rectorat de Lille, sur la suppression d’un mois de vacances, a déclenché des manifestations de lycéens et des violences urbaines dans plusieurs villes du Nord du pays, à Lens et Béthune, Douai et Dunkerque et près de Paris. Une dizaine de voitures ont été retournées et endommagées, des vitres brisées autour du lycée professionnel Jean-Moulin, au Chesnay, dans les Yvelines. »
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- Mara Goyet, Tombeau pour le collège, Flammarion – Aymeric Patricot, Autoportrait d’un professeur en territoire difficile, Gallimard ↩
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Inédit
Article inédit
publié dans
Causeur n° 41Novembre 2011

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L'auteur
Alain Finkielkraut est philosophe et écrivain.
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14Patrick dit
Excellent travail que ce dossier.
Finkielkraut a les mots qu’il faut pour le dire, pour nous présenter, exposer et démontrer la problématique.
On sent confusément tout cela mais en général on ne sait pas le dire.
Encore bravo !
Et maintenant, que fait-on ? Il y a d’ores et déjà le chainon manquant de toute une génération à propos du respect par exemple. Comment rattraper le coup ?
Je crains que nous ne soyons condamnés à descendre la pente de plus en plus vertigineuse par une glissade qui s’accélère et que rien ne peut arrêter.
Pierre Jolibert dit
Le texte de Finkielkraut est magistral, en effet, le sommet des 4 qui sont parus ici.
On admire aussi toutes les nuances (allant jusqu’à un petit sacrifice à la religion d’État : «La reconnaissance des identités ethniques, sexuelles, etc.»), et le temps que prend la réflexion. Libres sont les mauvais esprits de recomposer un peu ce qui les touche le plus : «Le malaise dans notre civilisation procède aussi de cette civilisation.» En effet. Et Tocqueville tombe à point nommé. Mais le politiquement correct, le règne de l’opinion et la foire aux vanités en démocratie étaient sous-jacents dès le début. La phrase de Hobbes si bien commentée et ajustée ici, suit, si l’on prend l’ensemble du chapitre XIII, un long passage tendant à prouver la fondamentale égalité de nature entre les hommes ; car, dit Hobbes, toutes les différences de qualité qu’il peut y avoir entre eux (force physique, vivacité d’esprit, profondeur de l’expérience et sagesse) en arrivent à se contrebalancer au point d’aboutir à une égalité globale, car aucun homme ne se sent fondamentalement empêché par quelque handicap que ce soit, et tous sont également présomptueux d’une façon ou d’une autre. Et c’est précisément de cette égalité fondamentale que procède la guerre de tous contre tous : se sentant égaux en capacité, les hommes sont amenés à se disputer lorsque se croisent leurs désirs sur des objets communs et que chacun se persuade de son égal droit à en disposer (c’est la compétition) ; chacun appréhende l’existence de rivaux potentiels dont il anticipe qu’ils ont, par des moyens divers, une force facilement égale à la sienne et suffisante pour lui ravir ce qu’il a gagné ou ce qu’il convoite (défiance) ; surtout, donc, et c’est ce que relève Finkielkraut, chacun par conséquent s’attend, en prime, à être évalué par tous les autres selon l’excellente opinion que chacun a de soi (gloire).
Accélérons : l’homme est donc un loup pour l’homme –> il faut un contrat –> il faut un État fort (la monarchie absolue ce serait super).
À peu près au même moment, quelqu’un fait en France une réflexion qui part des mêmes prémisses, passe par des étapes assez semblables, mais ne prend visiblement pas la même direction finale.
«Tous les hommes se haïssent naturellement l’un l’autre. On s’est servi comme on a pu de la concupiscence pour la faire servir au bien public ; mais ce n’est que feindre, et une fausse image de la charité ; car au fond ce n’est que haine.»
«Ce chien est à moi, disaient ces pauvres enfants ; c’est là ma place au soleil. — Voilà le commencement et l’image de l’usurpation de toute la terre.»
«Chacun est un tout à soi-même, car, lui mort, le tout est mort pour soi. Et de là vient que chacun croit être un tout à tous. (…)»
«La vanité est si ancrée dans le coeur de l’homme, qu’un soldat, un goujat, un cuisinier, un crocheteur se vante et veut avoir ses admirateurs ; et les philosophes même en veulent ; et ceux qui écrivent contre veulent la gloire d’avoir bien écrit ; et ceux qui les lisent veulent avoir la gloire de les avoir lus ; et moi, qui écris ceci, ai peut-être cette envie ; et peut-être que ceux qui le liront…»
Mais il y a un tour plus désinvolte dans tout cela, et on en conclura que les guerres civiles en Angleterre sont plus atroces encore que celles que la France était en train de quitter. Par conséquent, Pascal ne se précipite pas vers un éloge sérieux de la monarchie et du contrat remis à neuf, mais il demande simplement qu’on respecte les coutumes pour ce qu’elles sont.
«Que l’on a bien fait de distinguer les hommes par l’extérieur plutôt que par les qualités intérieures ! Qui passera de nous deux ? qui cédera la place à l’autre ? Le moins habile ? Mais je suis aussi habile que lui ; il faudra se battre sur cela. Il a quatre laquais, et je n’en ai qu’un : cela est visible ; il n’y a qu’à compter ; c’est à moi à céder, et je suis un sot si je le conteste. Nous voilà en paix par ce moyen ; ce qui est le plus grand des biens.»
Donc la démocratie rend les gens à leur égalité naturelle
donc elle les replace dans leur situation naturelle de présomption et de prédation
donc il faut l’assortir d’un État fort (Hobbes)
ou remettre le respect au sens finkielkrauto-kantien au coeur de la société.
Attention, Finkielkraut ne le dit pas tout à fait, il prend des gants, mais le respect en ce sens là n’est pas démocratique : Pascal de nouveau :
«Le respect est : «Incommodez-vous». Cela est vain en apparence, mais très juste ; car c’est dire «Je m’incommoderais bien si vous en aviez besoin, puisque je le fais bien sans que cela vous serve.» Outre que le respect est pour distinguer les grands : or, si le respect était d’être en fauteuil, on respecterait tout le monde, et ainsi on ne distinguerait pas ; mais, étant incommodé, on distingue fort bien.»
Aïe, le respect a partie liée avec l’aristocratie (comme la galanterie ?).
Donc : les sociétés et régimes les plus solides sont ceux où s’équilibrent monarchie, aristocratie et démocratie.
RotilBis dit
La Norvège se met à l’apartheid…
Est-ce si surprenant ?
RotilBis dit
Peut-être à cause de ça ?
lisa dit
Au moins, dans cet établissement, on refuse l’hypocrisie.
Impat1 dit
Eudoxie,
Vous avez raison, à la valeur exceptionnelle du texte de Finkielkraut il faut joindre la méthode Causeur qui nous permet de l’apprécier.
Eudoxie dit
Saintex: “Excusez-moi, Monsieur, je n’entends pas le grec”…
Impat1: peut-être que ce texte nous paraît aussi fort parce que nous avons rarement l’occasion de voir un philosophe vivant développer sa pensée aussi longuement dans un média sans se voir couper la parole. Remercions Causeur de nous offrir des interventions d’une qualité aussi rare!
Bibi dit
Rabbi Eleazar fils d’Azaria dit « Sans Tora (Loi; Savoir), point de savoir-vivre; sans savoir-vivre, point de Tora. Sans sagesse, point de crainte; sans crainte, point de sagesse. Sans discernement, point de connaissance ; sans connaissance, point de discernement. Sans farine, point de Tora ; sans Tora, point de farine. »
Talmud, Avot 3
Impat1 dit
Loin de moi l’idée de vexer quiconque, mais après relecture je ne souviens pas d’avoir jamais lu sur Causeur, et rarement ailleurs, un texte aussi fort.
À la fois superbement charpenté dans les idées et superbement écrit dans une langue limpide. Chaque phrase lue s’appuie sur la précédente, on la lit comme un apaisement, un soulagement de voir que la question soulevée trouve aussitôt son explication et sa réponse.
saintex dit
Ca alors, coup sur coup !
– Kant appelle la « restriction de l’estime de soi-même ». Ce mot, c’est aidos
– Signification du prénom Eudoxie : Qui est estimée (grec).
Comme le disait maman, timeo danaos et dona ferentes. Meuuuh non, j’plaisante.
Eudoxie dit
Cette analyse est non seulement pessimiste dans sa grandeur mais paralyserait presque toute forme de réaction tant elle est magistrale et effrayante de justesse. On se retrouve les bras ballants à essayer de rassembler sa pensée et à chercher quelque chose à dire qui ne paraisse pas trop stupide en comparaison.
Impat1 dit
Si pessimiste dans sa grandeur, cette analyse, qu’elle doit renforcer l’envie de réagir aux fins de retrouver notre “aidos”.
rackam dit
Je délaisse les abdos, pour me consacrer aux aidos.
Oui, Eudoxie, je sais, c’est stupide, mais je fais ce que je peux, avec mes bras ballants sur mon clavier.
Florence dit
Une analyse grandiose de notre société et une conclusion bien pessimiste.