Rappelle toi des escudos
Publié le 04 août 2009 à 7:00 dans Brèves
Dans le nord du Portugal, région aimable et pluvieuse qui ressemble un peu à l’Irlande, un homme de 54 ans a été interpellé par la police. Il s’était évadé de prison en 1993; alors qu’il purgeait une peine de dix ans pour meurtre. Depuis qu’il avait joué la fille de l’air, il vivait dans des grottes près de Porto, avec vue sur l’Atlantique. Pendant seize ans, son troglodytisme érémitique rigoureux l’avait préservé de tout contact avec les hommes et leurs passions, souvent malheureuses. Ayant découvert que son pays n’avait plus ses jolis billets de cent escudos représentant Fernando Pessoa, mais les avait remplacés par des euros aux dessins assistés par ordinateur, l’homme aurait demandé aux forces de l’ordre soit de retourner en prison, soit de retrouver sa grotte.
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L'auteur
Jérôme Leroy est écrivain et journaliste. Dernière parution, Le Bloc (Gallimard)
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ramon mercader dit
tiens ,dans le registre “grosse poilade” ou “fou rire indécent ”
entendu une rétrospective sur marguerite duras (la plus laide marguerite de la littérature française) sur france cul ce midi
et en particulier des extraits du film “le camion” (sélection officielle ,cannes 1977) avec les voix de duras et de depardious
hillarant !
totalement abscon , on aurait dit du jérome leroy de la mauvaise année
pointez vous sur le site de france cul pour écouter ça , fou rire garanti
ramon mercader dit
réécrivons le titre
“memento escudi ”
ça a une autre gueule ,quand même
Rotil dit
Sur carahlo, j’hésite, y’a peut-être une faute…
Rotil dit
@ Avarell,
Ca donne envie de visiter le Portugal. Magnifique !
En revanche, sur le titre, il a déjà été remarqué: “Rappelle-toi les escudos” ou “souviens-toi des escudos”, carahlo !
Grandgil dit
Egzact Venik, egzact, et je crois me rappeler que les prix ne devaient pas augmenter du tout, pas un centime, avec l’Euro…
atao dit
Merci à Averell…grâce à vous, j’aurai un peu voyagé cet été.
robespierre dit
On croit avoir trouver sa grotte pour échapper à l’euro et on tombe sur une caverne pour y retrouver Planton Leroy. Arhg, dur monde !
Saul dit
“ils perdaient la moitié de leur valeur en 7 ou 8 ans”
c’ est vrai qu’ avec cette monnaie de singe qu’ est l’ euro, ce n’ est pas le cas. mais alors les prix ……
Averell dit
Vous voudrez bien excuser les coquilles laissées dans cette version du texte qui depuis a été corrigée. Ex : lire collègue au lieu de collège !
Impat dit
La faute dans le titre, est-elle volontaire pour montrer que l’euro vaut mieux que les monnaies du passé ?
Averell dit
(Extrait d’un carnet tenu en octobre 2009)
Longé le Douro qui détermine une partie de la frontière Espagne-Portugal. Les hauteurs striées par le travail de l’homme avec dénivelés marqués maintenus par des murs de pierres sèches qui ménagent des bandes larges d’une dizaine de mètres. Dès le passage de la frontière le Portugal s’annonce : des sections de la chaussée sont pavées et ici et là on note des tas de ces petits pavés en granit clair. Les vignes s’inscrivent dans ce paysage comme les courbes de terrain sur une carte d’état-major. Le vert tendre de ces vignes, le vert Corot des oliviers, le vert sombre des chênes, presqu’aussi sombre que des éclaboussures d’encre. Et ces autres emblèmes du paysage portugais, le chêne-liège et l’eucalyptus. J’explique à l’enfant David ce qu’est un chêne-liège et j’en viens aux bouchons. Nous croisons des paysans sur leurs mules, ce qui ne se voit plus en Espagne, y compris dans les provinces les plus reculées.
Les Portugais dînent tôt et se couchent tôt. Sur ce point comme sur tant d’autres ils diffèrent grandement des Espagnols. Ils vous répondent sans entrain mais poliment. Les bars sont silencieux. Commencerais-je dès ce premier soir portugais à regretter l’Espagne distante de seulement quelques kilomètres ?
18 octobre. Nuit à Freixo de Espada à Cintra. La chambre aux rideaux rouges et les courbes de l’épouse. Le village s’inscrit dans un renfoncement de terrain ce qui me met en confiance. Je suis las de tant de villages implantés sur les hauteurs et qui semblent s’inquiéter et toujours guetter l’assaillant.
Dans le voyage l’écriture ne se force pas ; elle vient, ou ne vient pas, elle n’est jamais forcée comme elle peut l’être dans la sédentarité avec cette obsession de la page quotidienne.
Vers Porto, en longeant la vallée du Douro. La géométrie des vignes rougissantes dans un paysage qui hésite entre la colline et la montagne. Vers Carviçais et Torre de Moncorvo. Sur les pentes le passage des oliviers aux pins est très peu marqué, ce qui agit en contrepoint dans ces compositions où les vignes se répartissent en géométries soutenues. Et dans les villages du pavé toujours, ce qui change plutôt magnifiquement de l’asphalte espagnol.
Torre de Moncorvo. La place ovale et le petit pavé qui luit. Le pavé et ses discrètes délicatesses qui ne peuvent que faire une abomination de l’asphalte. Très belle église de granit ocre clair. Les bas-côtés sont de la hauteur de la nef, ce qui détermine une ambiance particulière. Qu’ils devaient prendre plaisir à l’ouvrage tous ces bâtisseurs d’églises, les architectes autant que les maçons ! Des fenêtres à petits carreaux et à guillotine m’évoquent l’Angleterre.
Sur la route. Magnificence des murets en pierres sèches. Je l’éprouve très précisément comme des partitions de musique avec les rythmes de leur appareillage. Nombreux encadrements de portes et de fenêtres en granit, ce qui pour l’Espagnol du Sud que je suis constitue un détail remarquable.
Un paysage méditerranéen mais dans lequel la proximité de l’Atlantique apporte de subtiles variations avec en particulier cette imbrication d’arbres caduques et d’arbres persistants qui permet à l’automne, la plus belle des saisons, de mieux se montrer, de se faire sentir autrement que par l’air, sa température et son degré de transparence. Ce pays est donc méditerranéen mais aussi atlantique, subtilement, délicieusement. Peu après Freixo de Espada à Cintra j’ai eu une pensée pour le Limousin, la Corrèze, ce pays de moyenne montagne, avec ce granit, ces gentes, ces châtaigniers ; et là-bas, en Corrèze, sur le plateau des Millevaches, j’ai pensé aux Celtes et à l’Armorique.
Peu après S. João da Pesqueira, dans une courbe, un panorama digne de l’Extrême-Orient, avec ces cultures en escaliers, de la vigne, rien que de la vigne, avec des dénivelés de plusieurs mètres maintenus par de la pierre sèche, des murs presque verticaux. Alto Douro Vinhateiro. Des vignes suivent les courbes du terrain et, ainsi, les exaltent, tandis que d’autres, plus rares, suivent la pente – pourquoi ? Les vendanges doivent se faire en rappel. Cette patience, ce raffinement portugais… Ces pavés, ces cultures, ces églises du baroque…
Porto. Hôtel Santa Clara. La réceptionniste de l’hôtel est assez jolie. Une ampoule ne fonctionne pas, elle sourit ; la serrure de notre porte ne ferme pas, elle sourit. Ce sourire portugais, si parfaitement doux, bien différent de l’espagnol. Enfin, la douche de notre chambre ne fonctionne pas ; on nous invite, toujours avec le sourire, à nous doucher dans la chambre voisine, inoccupée. Il faut se garder de protester, s’abandonner à cette bonne humeur, à ces sourires, à cette indifférence envers tant de contingences.
19 octobre. Par la fenêtre du cabinet de toilette je découvre Porto. Et je détaille cette vue tout en me rasant. Une impression me vient, diffuse. Des souvenirs cherchent à se nommer ; mais ce ne sont pas les souvenirs que j’ai de cette ville où je suis passé il y a une trentaine d’années. Mon regard s’attarde sur une petite maison, plutôt abandonnée, et la solution se découvre : sans que le sache cette petite maison m’a conduit à Cochin qui fut fondé par les Portugais, comme on le sait.
Mais comment expliquer un tel abandon ? Serait-il irrémédiable ? Passant, imagine ce qui a été derrière tant de façades qui sentent l’abandon et l’humidité.
Les Portugais parlent peu et comme à voix basse. Il est vrai que lorsque l’on vient d’Espagne le silence vous tombe dessus. Assis à côté de moi, dans un café, un homme écrit, sourcils froncés. J’écris moi aussi. Nos regards finissent par se rencontrer mais, contrairement à mon attente, je ne lis aucune complicité : tiens, un collège ! Je n’y lis qu’un peu de tristesse. Mais est-ce bien de la tristesse ? Y a-t-il bien une tristesse portugaise, ou russe, ou hongroise ? Ne me laisserais-je pas abuser par des remarques aussi séduisantes que trompeuses et, somme toute, bien trop commodes ? A bien y penser n’y aurait-il pas une tristesse grecque ? Mais il me faudrait d’abord commencer par définir aussi précisément le mot “tristesse”, puis ces tristesses particulières, nationales, avant d’aller plus avant dans des considérations qui sans cet effort pourraient n’être que oiseuses.
Santa Catarina. La structure de granit gris et les murs couverts d’azulejos, un mot qui, ici, au Portugal retrouve son sens premier : le bleu domine ; et le plus souvent ils proposent un camaïeu de bleus. Je m’en approche et suis les mouvements du pinceau, ces mouvements qui allaient être fixés par le feu.
Arrêt dans l’une de ces si nombreuses confeitarias (au 487 rua de Santa Catarina) qui doivent constituer sinon la moitié au moins le tiers des commerces de la ville. Ce sont des lieux où il fait bon écrire et qui aiment ceux qui écrivent, j’en suis à présent certain. Le salão de chá ne ressemble pas à ce qui se voit ailleurs en Europe, en Autriche ou en Allemagne notamment, il n’est pas seulement fréquenté par les rombières et les mémères, il populaire, tous les âges s’y retrouvent, les hommes comme les femmes, et des professions diverses. Alors que j’écris ces lignes je vois les hommes en costume-cravate et d’autres en salopettes maculées de plâtre et de peinture assis à des tables voisines.
Le beau marché couvert sur Santa Catarina, le Mercado do Bolhão. On y fait un voyage dans le temps, et rien n’est plus précieux, car inattendu, pour le voyageur que ce décalage. Je les ai vécu dans mes voyages de l’autre côté du Rideau de fer, je les ai vécu, mais différemment, avec anxiété : il était exclusivement le fait d’un enfermement imposé par l’occupant soviétique. Il y a un décalage à la fois discret et marqué entre l’Espagne et le Portugal, décalage dans le développement économique qui contribue au charme du pays.
Conversation avec un commerçant. Je lui parle en espagnol, en castellano, il me parle en portugais. Nous soignons la prononciation tout en restant naturels et nous sommes tout heureux de nous comprendre sans rencontrer la moindre difficulté, ce qui produit des deux côtés un plaisir particulier. Arrêt en la Confeitaria do Bolhão, devant l’une des portes du marché (339 rua Formosa).
Mais comment expliquer tant de bâtiments à l’abandon, et jusque dans les axes principaux du centre-ville ?
On ne peut qu’aimer cette ville, l’aimer très intimement, comme si l’on y avait grandi. Tout est un peu vieillot, oldish. Et les petites contrariétés engendrées par le déglingué ont le mérite de nous forcer à demander de l’aide. A ce propos, les Portugais sont polis et serviables. Ils semblent préoccupés et nonchalants à la fois.
Très important répertoire années 1920-1930 : immeubles d’habitation, garages, cinémas, théâtres, hôtels, etc. Voir le “Coliseu do Porto” ou le “Rivoli Teatro Municipal”. En tramway, l’eléctrico, pour une volta.
L’un des principaux attraits de Porto, ses commerces qui, par leur aspect vieillot, proposent un petit voyage dans le temps. La richesse des façades, une richesse bien humaine d’abord, avec tout ce linge qui sèche. Et sur les balcons, des plantes et des cages à oiseaux. Porto, la silhouette de Sandeman aussi, sur les bords du Douro. Le vieux Porto, une densité qui m’évoque dans certaines ruelles l’Extrême-Orient, mais aussi Valparaiso, une impression à laquelle contribuent en partie ces pignons en tôle ondulée peinte.
Des commerces comme il n’y en a plus dans le reste de l’Europe occidentale, comme j’en vis dans la France de mon enfance, dans les années 1960. Il faudrait que l’œil de ma caméra entre dans tous ces commerces après en avoir scruté les devantures.
Porto où je retrouve cette gourmandise de voyageur qui me prit à Istanbul, une gourmandise qui entre dans le questionnement du voyageur. Porto que je préfère à Lisbonne, Porto ou les produits de la terre, de cette vallée du Douro, la plus riche vallée d’Europe, arrivent sans apprêt et répandent leurs odeurs. Porto, peu de villes d’Europe sont encore riches de tant d’odeurs. La ville a certes changé en une trentaine d’années, mais moins, bien moins que les autres. Et il me semble que l’état d’abandon de ses quartiers anciens s’est accentué. A Barcelone le changement est tel qu’il est difficile à ceux qui ne l’ont pas connu d’imaginer que fut le Barrio Chino il y a seulement moins de trente ans. Porto reste authentique, je veux dire que l’on ne se soucie pas trop – mais pour combien de temps ? – de restauration, de ravalement ; bref, tout un processus qui fait des quartiers vivants et populaires des quartiers bourgeois et administratifs. Il est vrai que le peuple au sens où il était entendu ayant disparu on ne peut incriminer les institutions, tant nationales qu’européennes.
Les églises se caractérisent non seulement par leur décoration, avec ces nombreux ornement qui hérissent leurs hauteurs, comme ces pots-à-feu, mais aussi et d’abord (ce qui ne se remarque pas au premier abord, considérant la richesse décorative) par leurs proportions. Façades étroites et hautes dont du granit gris souligne la structure. Et cette richesse décorative dans les parties hautes accentuent cette caractéristique structurelle.
Rua da Assunção. Dans les commerces de nombreux ex-voto en cire, pieds, jambes, mains, bras, têtes, mais aussi des organes, cœurs, estomacs, reins et même des intestins, des filles et garçons aussi, des nouveaux nés. Le parfum de la cire dans toute la rue. De nombreux commerces n’ont pas de vitrines, magasins étroits et profonds, avec longs comptoirs faits d’une simple planche et étagères en bois qui occupent toute la surface du mur derrière le comptoir et sur lesquelles sont placées une partie de la marchandise, le reste s’entassant au fond, inaccessible au regard de celui qui reste dans la rue. Et, une fois encore, me viennent des souvenirs du vieux Cochin.
Porto est une ville plus vivante, moins apprêtée que Lisbonne. Je me vois vivre ici, à prendre des notes, car je ne suis plus bon qu’à cela. Porto me replace dans cette année athénienne, il y a un peu plus de vingt ans. Mais lorsque je suis revenu dans la capitale grecque, il y peu, de retour de Péloponnèse, j’ai noté que la ville avait perdu son charme oriental, un charme discrètement prononcé, au profit d’une occidentalisation, d’une standardisation qui finit tout de même par navrer l’homme conciliant que je pense être.
La nourriture est saine et bon marché. De fait, il y a peu d’obésité ici, bien moins qu’en Espagne. Nous mangeons une soupe dorée, épaisse, faite maison par cette femme en tablier de ménage (les Portugaises le revêtent lorsqu’elles travaillent, y compris dans des établissements relativement chics, des tabliers de ménage en tissu imprimé genre Gisèle et Lucienne, les Vamps. Une confeitaria et ses gâteaux faits maison, vendus 0,50 centimes d’euro et moins ! On peut se livrer à la gourmandise sans grossir, contrairement à l’Espagne où l’on ne peut se laisser aller au pain et à la viennoiserie sans gonfler dans les jours qui suivent. Abuserait-on de la levure ?
Joãozim dit
Rotil, c’est la partie centrale et méridionale du Portugal (Alentejo et Algarve, entre autres), beaucoup plus sèche que la région de Porto, qui est fréquemment sujette à des incendies de forêt, souvent atisés par les vents venus de l’Atlantique, comme en 2003 (j’y ai assisté alors que j’étais à peine à 30 kilomètres au nord de Lisbonne)…
Venik dit
@Grandgil
L’euro n’est effectivement qu’un super-Deutschmark.
Grandgil dit
Rassurez-vous un jour la monnaie d’occupation finira bien par s’écrouler
Rotil dit
“le nord du Portugal, région aimable et pluvieuse”.
Je dois revoir ma géographie d’urgence, je croyais qu’il y avait des incendies de forêt, là-bas…
Y-a-t-il aussi des fjords comme en Norvège ?
Bérénice dit
très jolie parabole : une thébaïde pour fuir certaine laideur de modernité …
à chacun de trouver sa “grotte” au jour le jour (!) avec un viatique permettant d’échapper au sur place…
expat dit
@Rocardo : mais bien sûr la nostalgie (fausse) vaut tout !
rocardo dit
Ah oui,les francs avec Molière,Hugo ou Descartes dessus!Bon,bien sûr,ils perdaient la moitié de leur valeur en 7 ou 8 ans,mais c’est là une réflexion de petit boutiquier roteur.
ramon mercader dit
ha , le passé c’est tellement beau , le futur c’est tellement stressant !
l’inconnu ……
pour un retour dans le sein maternel , rien de tel qu’un voyage à chisinau , à belgrade ou à tirana
ou à tarnacle bien sûr
Eureka dit
Cher Jérôme,
On sent poindre sous ce texte, un petit regret pour nos francs. Me tromperais-je ?