Ramdam dans l’île Saint-Louis
Madame Albanel, encore un petit effort pour le patrimoine !
Publié le 11 janvier 2009 à 11:58 dans Culture
Faisons un rêve : le plus bel hôtel particulier de Paris, rempli de somptueux décors peints, serait livré à un riche propriétaire étranger, désireux de le « restaurer » en le modernisant, et en y ajoutant tout le confort moderne : un parking souterrain, d’innombrables salles de bain, des ascenseurs et surtout la climatisation… Son architecte, ignorant de la fragilité intrinsèque des monuments anciens, déposerait alors un permis de démolir et un autre de construire. Heureusement, le ministère de la Culture et son service des Monuments historiques veilleraient : l’insolent demandeur serait débouté et son projet refusé, au nom de la bonne conservation du patrimoine national.
Faisons un cauchemar : cette demeure serait l’hôtel Lambert, dans l’île Saint-Louis, construit au milieu du XVIIe siècle par le jeune Louis Le Vau (plus tard architecte de Vaux-le-Vicomte et de Versailles), et décoré par les meilleurs artistes de son temps (dont Charles le Brun, futur auteur de la galerie des Glaces). Considéré comme le parangon de l’hôtel parisien pour son plan ingénieux et sa riche décoration, classé parmi les Monuments historiques, il aurait été revendu par les Rothschild en 2007 au frère du puissant émir du Qatar. Celui-ci aurait de grands projets, et plutôt que de s’adapter à ce joyau chèrement acquis (80 millions d’euros), il aurait choisi de faire plier l’édifice à ses caprices. Et le ministère de la Culture donnerait tranquillement… sa bénédiction !
Pour tous ceux qui connaissent la situation du patrimoine français, il y avait peu de chance que le rêve devînt réalité : l’affaire de l’hôtel Lambert, qui a éclaté avant Noël, est bien un véritable cauchemar. La Commission du Vieux Paris, organisme consultatif placé auprès du maire de Paris, a brisé le silence fin décembre ; la presse nationale et locale s’est emparée du dossier, maintenant suivie par les télévisions. Le scandale enfle, l’indignation est partout, car c’est un peu comme si l’on décidait de repeindre la Joconde : l’hôtel Lambert est une icône, un intouchable de l’art français, le livre toujours refeuilleté d’une grande et belle histoire parisienne. Hôtel rêvé, sinon fantasmé, inaccessible mais dont tout le monde connaît la façade et son jardin, tendus vers la Seine à la pointe orientale de l’île Saint-Louis. Une maison de riches hantée par des artistes et des hommes d’esprit : Le Brun et Le Sueur sous Louis XIV, Voltaire sous Louis XV, Chopin et Delacroix à l’époque des princes polonais Czartorisky… et plus près de nous le souvenir de Michèle Morgan et du baron Alexis de Rédé, figure originale du Paris mondain. Comment oser y bétonner les sous-sols et défoncer le jardin pour mettre des voitures, avec une porte-rideau sur le quai ? Comment oser passer un ascenseur dans un plafond peint à poutres et solives ? Comment changer toutes les fenêtres, dont certaines datent du XVIIIe siècle ? Et pourquoi effacer les traces du XIXe siècle, en détruisant un escalier en bois sculpté ? Restaurer à grand frais et avec soin certaines parties de la demeure peut-il justifier d’en sacrifier d’autres, quand il s’agit d’un édifice unique ?
Qu’on ne se trompe pas de cible : qu’un homme riche ait des envies de riches est dans l’ordre des choses ; qu’il soit un prince du Moyen-Orient n’a rien à voir dans l’affaire, car le mauvais goût ou l’absence de goût n’ont pas de nationalité et les Français n’ont pas de leçon à donner dans ce domaine non plus ! Mais que le maître d’œuvre de ce projet soit un architecte en chef des Monuments historiques, honorablement connu sur la place de Paris et responsable de grands chantiers de l’Etat (l’Opéra, le Palais-Royal, le Grand-Palais…), voilà qui est étrange. Que le dossier de ce projet « sensible », longtemps tenu loin des curieux, ait été piloté non par la Conservation régionale des Monuments historiques, mais directement par la rue de Valois et que la Commission supérieure des Monuments historiques n’ait pas été consultée, au profit d’une petite commission scientifique réunie à discrétion, est tout aussi bizarre… Cette combinaison rappelle qu’en ces matières, le ministère pratique toujours le célèbre « secret-culture » jadis dénoncé par Jean-Pierre Halévy. Pourtant, à chaque fois qu’il procède ainsi, l’opération échoue et le scandale éclate. Peut-être serait-il temps d’informer le ministère de la Culture et de la Communication que les citoyens aiment aussi communiquer… L’hôtel Lambert est donc sous les feux de la rampe, et les associations de défenseurs du patrimoine veillent, attentifs à chaque mouvement.
Le dossier est aujourd’hui bloqué par le maire de Paris, lamentablement accusé d’arrière-pensées politiques par Mme Albanel, dont la légèreté a de nouveau éclaté publiquement. Le propriétaire, d’ordinaire porté à la discrétion, est condamné à ouvrir sa maison et à montrer sa bonne foi. Pauvre riche, trompé par un service des Monuments historiques qui n’a plus de doctrine, plus de courage et à qui l’art du compromis fait perdre de vue l’essentiel !
Cette affaire montre une fois de plus, et cruellement, que le patrimoine – ce que nous tenons de nos pères –, bref, notre bien commun, est une chose trop sérieuse pour être confiée au ministère de la Culture.
-
L'auteur
Alexandre Gady est maître de conférences.
-
Plus








La rédaction de commentaires est reservée aux abonnés
12Si vous êtes déjà abonné, connectez-vous :
Pas encore abonné ? Pour commenter cet article :
1 an : 55 €
1 an : 34,90 €
20 articles verrouillés : 9,90 €
Antoninus Lucretius dit
Mais si Pirée, elle nous intéresse, la question. Enfin moi, en tous cas. Mais je ne vois pas très bien ce que des commentaires indignés apporteraient.
Si on regarde le côté positif des choses, on se dit que finalement il y a eu suffisamment de gens pour crier suffisamment fort, de manière à réveiller Delanoë et l’amener à bloquer le projet.
Côté négatif on peut craindre que compte tenu de la surface financière de l’émir, le projet ne soit pas bloqué longtemps.
Outre l’ascenseur, la clim et les salles de bains, le projet prévoit également de rehausser le mur d’enceinte, pour faire de la place au parking…
Des “rénovations”, donc, qui seront à peine visibles..
Mme Albanel, ministre de la Kultur, trouve que l’intervention de Bertrandinet est “pénible et déplaisante”. Et question “pénible et déplaisante”, Mme Albanel en connait un sacré bout.
C’est curieux tout de même, depuis Malraux, on n’a toujours eu que des brêles au ministère de la Culture. A part lui je ne me souviens d’aucun autre.
Bien sur il y a Jack Lang, mais je ne me souviens pas de lui en tant que ministre de la Culture, plutôt comme meneur de revue aux Folies Bergère.
Et puis comme je suis de couleur pessimiste, ce matin, je vais aussi me souvenir de quand j’étais petit, à Paris..
Il y avait encore la gare Montparnasse. Maintenant il y a un centre commercial dont la façade ne verra jamais passer une locomotive à vapeur.
Il y avait encore des quais, sur les quais de la Seine où il y a maintenant une autoroute ou une plage, selon la saison..
Il n’y avait pas de tour à Montparnasse, et au Halles, il y avait les Halles, avec les forts des Halles qui faisaient des commentaires franchement déplacés sur les dames qui venaient à la nuit s’encanailler avec leurs messieurs au Pied de Cochon. C’était avant que l’endroit ne devienne un piège à touristes, et que les Halles ne se transforment en trou. Habilement rebouché depuis par l’habituel binôme centre commercial/Metro.
Avant, à l’angle de l’avenue Foch et de l’avenue de Malakoff, il y avait le Palais Rose de Boni de Castellane. Maintenant il y a neuf étages d’appartements. Très beaux d’ailleurs.
Avant il y avait les paysages de ma jeunesse conntre lesquels, comme dit Cioran, j’échangerais tous les paysages du monde.
Pirée dit
Manifestement, la question soulevée par Monsieur Gady n’intéresse pas grand monde sur ce blog. Le crime, dit-on, ne paie pas. L’architecture non plus.
Cyrano 34 dit
Mais comment font tous les pays qui n’ont pas de ministère de la culture ?
Pirée dit
1 – Les princes du Golfe sont de culture mi-anglaise, mi-persane, donc plus raffinés que la roture franchouillarde.
2 – L’amour des vieilles pierres n’a jamais caractérisé la classe politique (exception : le vicomte Philippe de Villiers), ni beaucoup d’électeurs : ce sont des béotiens.
3 – Helena Rubinstein est tristement célèbre pour avoir détruit un superbe hôtel parisien, n’en laissant qu’une porte. Mais le vandalisme administratif, notamment édilitaire (on cite rituellement Metz), est au vandalisme privé ce que les hordes d’Attila sont à Erostrate.
4 – Souvenez-vous de la tranformation de l’hôtel Salé en musée Picasso!
5 – Le camarade socialiste Delanoë est le maire des bobos. Bon à organiser des kermesses.
6 – La citoyenne Albanel est une femme de musée.
7 – Le musée est un instrument de désertification culturelle.
8 – L’hôtel Lambert est inadapté aux besoins de son propriétaire actuel, sauf s’il s’en sert comme baisodrome personnel (il y a quand même huit salles de bain) et installe sa suite et ses voitures ailleurs.
A2CAMB dit
Cela fait si longtemps que les travaux de rénovation & “décoration” détruisent ce qui n’était et n’est pas encore considéré comme patrimoine (la pratique du façadisme pour les bureaux dans du Haussmanien )qu’il est bien temps de créer un ministère du Patrimoine en remplacement de celui de la culture subventionnée qui nous fait pleurer.
Votre superbe livre nous le démontre avec les dernières disparitions ( “vie & mort des Hôtels”)
Dès novembre dernier on craignait le pire:
http://peintredecorateur.centerblog.net/6442766-Travaux-Parisiens-Hotels-Parisiens
L’Ours dit
Idem avec les constructions fastueuses du prince d’arabie Saoudite sur la côte d’azur, en contravention totale avec la loi littoral!
Personne n’a jamais ennuyé le gentil Prince!
Pourtant, en de nombreux endroits on parle de détruire les cabanons ancestraux des bords de mer! Un verre de pastis ne vaut pas une goulée de pétrole!
Anabase dit
De la part du prince des sables, l’intérêt pour le patrimoine français est purement politique, les détails de conservation du passé sont pour lui certainement d’une autre planète, venant d’un pays où la tente est la résidence principale;
mais chez nous , la braderie du pays est une coutume de nos ultra-conservateurs . N’allez pas dans les petits musées nationaux loin de Paris, c’est fermé pour cause de manque de personnel.
Pirée dit
Quels que soient les aménagements opérés par son architecte, l’hôtel Lambert sera trop petit pour loger un prince arabe, ses proches, ses gens et ses automobiles. Même un énorme hôtel Napoléon III serait trop exigu. Il ferait mieux de construire à la campagne.
Orage dit
@Serend
Votre mot “gourbi” me fait penser à ceci: mes parents avaient acheté il y a 30 ans environ une maison dans un tout nouveau lotissement d’un patelin du Vaucluse.
L’EDF venant y installer ses pylones a baptisé le quartier Bigourd.
Tombant un jour sur un des employés de l’EDF, je lui ai demandé “pourquoi Bigourd?”
“Ben, c’est évident…. Il y a des pieds-noirs ici, donc c’est gourbi en verlan!”
Serend dit
Comme vous le faites remarquer,nous (la France)n’avons pas le monopole du bon goût ,sauf pour ceux que cela intéresse,(il y ont un intéret).
Sinon vous comptez passionner qui avec cette affaire?
Sachez qu’il faudra se prostituer bien plus souvent et durement pour continuer à exister et surtout assurer quelques années de plus notre train de vie.Pensez à kadhafi et son gourbi dans les jardins du président.
Il peut bien en faire et il en fera ce qu’il veut de son hôtel l’émir.
ludovic Lefebvre dit
Voila ce qu’il advient de laisser la France à des gueux. Soyons précautionneux, on pourrait trouver de l’art contemporain à Versailles.
Pirée dit
Que la citoyenne Albanel rembourse, de sa poche, le prince qatari et s’en aille vivre dans un HLM. Que l’hôtel Lambert soit affecté, comme résidence d’été, à un amateur charmant. Avec un bon chauffage mais une seule salle de bains et pas d’ascenseur : on me transportera dans les étages en chaise à porteurs.