En déclarant que la rafle dite du Vel d’Hiv du 17 juillet 1942 était « un crime commis en France par la France », François Hollande a choisi la continuité avec la position formulée à ce sujet par Jacques Chirac en 1995, et la rupture avec celle de François Mitterrand et Charles De Gaulle. Ces derniers considéraient en effet que le régime de Vichy constituait une parenthèse tragique de l’Histoire de France, et qu’en aucun cas la Nation, et a fortiori la République, ne pouvaient être tenus pour responsables des crimes commis contre les Juifs par ses dirigeants et ses fonctionnaires. Pour donner encore plus de poids à cette prise de position, François Hollande a rendu une visite, largement médiatisée, à Jacques Chirac en son château de Bity, en Corrèze, la veille de ce discours très attendu.

On aurait tort de croire que ce discours met un terme définitif au débat historiographique relatif aux responsabilités respectives de l’occupant nazi et de ses serviteurs français dans la perpétration de la Shoah, dont la rafle du Vel d’Hiv est devenue le symbole en France. Les partisans de la thèse de la continuité de l’Etat entre la IIIème République et le régime de Vichy continueront à débattre avec ceux qui, dans la ligne de René Cassin, défendent celle de l’inconstitutionnalité du régime pétainiste. On notera tout de même que François Hollande est allé un peu plus loin que Jacques Chirac dans le rejet du dogme gaullo-mitterrandien : il fait porter sur « la France », concept global et atemporel, une culpabilité que son prédécesseur limitait à « l’Etat français », dénomination officielle de l’autorité de fait exercée par Pétain, Laval et Cie.

Cette petite différence, peu remarquée dans les comptes-rendus des cérémonies du 22 juillet 2012, est pourtant problématique. De complice plus ou moins zélée d’un projet criminel conçu et mis en œuvre par d’autres, la France accède, dans le discours hollandais, au statut d’auteur principal de la tentative d’extermination des juifs présents sur son sol. Cela permet à Libération de titrer en une que la rafle est un « crime français ». On ne va pas jusqu’à dire que le coup de téléphone du 10 juillet 1942 d’Adolf Eichmann à son correspondant à Paris Theodor Dannecker avait pour objectif de modérer la fureur antisémite des Bousquet, Leguay et Darquier de Pellepoix, mais c’est tout juste… Le souci de redresser un récit historique qui a longtemps été biaisé dans un autre sens, celui d’une France globalement résistante face à une poignée de traîtres à la solde des nazis ne saurait justifier ce glissement sémantique.

La disparition de l’Allemagne des discours évoquant ce chapitre tragique de notre histoire serait risible si le sujet n’était pas si grave. Touche pas à mon crime ! Moi aussi j’ai droit à ce que vous appelez chez vous la Vergangenheitsbewältigung, ce corps à corps violent avec le passé qui vous a si bien réussi ! Ce message lancé à Angela Merkel par François Hollande laissera sans doute perplexe nos voisins d’outre-Rhin. Ou provoquera encore quelques ricanements sur ces fichus Français qui prétendent toujours être la « Grande Nation », y compris dans le crime.

Les membres de la génération précédente, celle qui a réellement vécu en pleine conscience les événements en question, et en particulier ceux qui les ont subi dans leur chair ont toujours tenu à ne pas faire l’amalgame entre « la France », que beaucoup d’entre eux continuaient à révérer et ces Français criminels qui prétendaient l’incarner entre juin 1940 et août 1944. Hollande, en criminalisant la France au delà de ses turpitudes réelles, et son double Hessel dédouanant l’occupation allemande « relativement inoffensive » au regard de l’occupation israélienne des territoires palestiniens, sont les deux faces d’une même médaille. Celle qui instrumentalise à son profit, politique ou narcissique, une histoire complexe, forcément complexe.

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