Rabelais, un géant français | Causeur

Rabelais, un géant français

Une édition intégrale de Gargantua et Pantagruel

Auteur

Jérôme Leroy

Jérôme Leroy
est écrivain.

Publié le 18 mars 2017 / Culture

Mots-clés : , ,

Une édition intégrale et bilingue de Gargantua et Pantagruel nous invite à savourer l'insolente liberté d'écrire et de penser de François Rabelais. Un antidote réjouissant au minimalisme et au moralisme ambiants.

Rabelais

Chaque nation a son œuvre fondatrice, son épopée mythologique qui résume tout son passé et annonce tout son avenir. Pour la France, il semble bien que ce soit Rabelais. Par son apparition précise au point de bascule du Moyen Âge et de la Renaissance, il n’est pas exagéré de dire qu’avec lui, la France s’incarne au sens plein du terme. Rabelais, en cinq livres, affirme d’abord la présence d’un corps. Un corps démesuré, scandaleux, terrifiant, drôle ; un corps qui recherche pourtant, constamment, la sagesse, le savoir, l’équilibre, le bien-être, le rapport serein au monde. Bref, un corps français.

Des angles inédits pour explorer le continent Rabelais

On pourra, en se plongeant dans la nouvelle édition des Cinq Livres des faits et dits de Gargantua et Pantagruel sous la direction de Marie-Madeleine Fragonard, retrouver à chaque page ce paradoxe qui n’en est pas un, entre l’expression de l’excès d’une part et la recherche de la mesure d’autre part, entre la profusion presque angoissante des énumérations interminables et la dispute érudite et comique, entre la tératologie scatologique des festins, des batailles, des copulations, des explorations d’îles fantastiques et le désir de précision, de méthode et même de douceur qui s’exprime dans la fondation de l’utopie libertaire de l’abbaye de Thélème ou, sur un mode plus paillard, par la quête de Panurge dans le Tiers Livre, entre éloge de la dépense et recherche de la femme idéale.

Cette nouvelle édition très complète, à défaut d’apporter des révélations, offre des angles inédits pour explorer ce continent Rabelais réduit hélas à quelques extraits pour les manuels scolaires. Et encore, dans le meilleur des cas, quand une réforme du collège ne fait pas disparaître « les buveurs très illustres » et autres « vérolés très précieux » dans des usines à gaz interdisciplinaires. Oui, lire Rabelais, c’est ne pas se laisser prendre au piège ambigu des « paroles gelées » du Quart Livre et, sur la question centrale de l’éducation, voir que ce sont les scoliastes de son temps qui ressemblent à nos modernes et l’enseignement révolutionnaire de Ponocrates qui serait désigné comme affreusement néo-réac.

Rabelais est de toute manière un homme qui a toujours brouillé les pistes. Marie-Madeleine Fragonard nous rappelle ainsi qu’on

[...]

 

Les Cinq Livres des faits et dits de Gargantua et Pantagruel de Rabelais, édition intégrale bilingue établie sous la direction de Marie-Madeleine Fragonard, Quarto/Gallimard, 2017.

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    publié dans le Magazine Causeur n° 103 - Mars 2017

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    • 19 Mars 2017 à 23h05

      Pierre Jolibert dit

      Très ambitieuse et prudente synthèse, bravo.
      Très judicieuse mention de l’éducation selon Ponocrates : près des 2/3 du temps consacrés au sport, y compris à l’intérieur quand il pleut, et le reste, observation des métiers, des étoiles, des herbes, l’arithmétique en jouant aux cartes ou aux dés… à recommander aux fillonnistes, en effet, pour savoir jusqu’où ils sont prêts à aller en Réaction.

    • 19 Mars 2017 à 7h55

      QUIDAM II dit

      Selon certains « chercheurs » et politicologues distingués, il paraitrait que l’oeuvre de Rabelais ne serait pas une composante fondamentale de la culture française (qui n’existerait pas)… mais de « la culture en France ».

       

      • 19 Mars 2017 à 8h15

        Lecteur 92 dit

        @Quidam II
        Ce qui est vrai, c’est qu’aujourd’hui en France, il n’y a plus de culture. Je dirais même, on a commencé à démolit tout cela, il y 30ans.
        Aujourd’hui l’histoire commence à la naissance de l’individu et le fait de son passage à l’age adulte, l’achat par ses parents de son 1er téléphone portable.

      • 19 Mars 2017 à 11h16

        Jérôme Leroy dit

        Ce qui pourrait être intéressant, plutôt que de jouer aux pleureuses professionnelles de la mort de la culture française, c’est de l’empêcher…en lisant. Il n’y a pas d’amour, seulement des preuves d’amour. On déplore la disparition de tout cela il y a trente, quarante, cinquante ans selon le degré de “réactionite” mais je serai curieux de savoir parmi les électeurs fillonnistes (au hasard) puisqu’il est tellement en cours ici, qui a ouvert un Rabelais depuis trente, quarante, cinquante ans. On braille contre l’inculture des jeunes, pourtant, et contre les affreux pédagogistes. Mais ces derniers n’ont pas fermé les bibliothèques, les médiathèques, les librairies et on y trouve assez facilement Rabelais. Il suffit juste de s’y mettre. Mais ça, c’est une autre histoire…

        • 19 Mars 2017 à 11h36

          Lecteur 92 dit

          @Jerôme Leroy
          Le pedagogistes n’ont pas fermé les bibliothèques, ils les ont vidé au nom de l’égalité. Ils ont fait comme les soviétiques dans les grandes villes d’Europe centrale, ils n’ont pas démolies les belles demeures, ils les ont laissé s’écrouler toutes seules.
          Les soit disant modernes ont retiré tout ceci des programmes scolaires. Pour les jeunes, Erasme est un programme d’échange d’étudiants, quant à Rabelais, si ce n’est pas une application smartphone, ils ne vont pas trouver.
          Pour consolation, c’est aussi un peu pareil pour nos hommes politiques.

        • 19 Mars 2017 à 16h04

          QUIDAM II dit

          T’as réson Jérome. La cultur je la kif… c’est coul.

    • 18 Mars 2017 à 16h53

      Schlemihl dit

      Madame , je suis tant amoureux de vous que je n’ en peux plus ni pisser ni fienter

      Mais ou chiais tu mon ami ? – Dans votre gorge Monseigneur

      Vertuchou la ville brûle et nous nous amusons ici ? à ces mots chacun s’en va à sa chacunière

      ….sauf les capitaines Menuail Merdaille et Spadassin qui s’ étaient enfuis six heures avant la bataille , l’ un jusqu’ au Val de Vire près d’ Avranches l’ autre jusqu’ au col des Pyrénées le troisième jusqu’aux Alpes ….

      et tout est comme çà

      • 19 Mars 2017 à 11h52

        Jérôme Leroy dit

        Chaque lecteur, chez les grands écrivains, amène aussi ses propres obsessions…

        • 19 Mars 2017 à 13h42

          Schlemihl dit

          Jerôme Leroy 

          Merde ,  serais je obsédé ? mais par quoi ?

          Le loufoque le saugrenu le démentiel au service de la pensée la plus exacte et la plus libre  . Rabelais fait souvent allusion à des faits connus . Il pensait à la bataille de Monthléry ou deux capitaines des deux armées avaient détalé chacun dans une direction différente : ils ne risquaient pas de se mordre l’ un l’ autre disait l’ historien français , qui y était . Enfin je le suppose . 

          Essayez de penser comme ça , d’ écrire comme ça … dommage que ce soit devenu une langue presque étrangère . 

    • 18 Mars 2017 à 13h46

      Mark Sway dit

      Pierre Lepape, en 1995 écrivait:”Rabelais aimait ce qui déconcerte; rien ne lui apparaissait plus dangereux que ce qui semble aller de soi. Quelque chose passait-il pour clair qu’il s’ingéniait tout aussitôt à en troubler l’eau. Avec lui rien n’est simple, rien n’est donné, il faut toujours chercher. Rabelais est l’ennemi de toutes les paresses.”
      “L’os et la moelle, c’est une image emblématique choisie par Rabelais lui-même. Les optimistes qui la commentent oublient souvent de rappeler qu’un des dangers de l’os est de s’y casser les dents. Il faut en prendre son parti: Rabelais est difficile, même si l’on cherche à persuader du contraire des générations d’adolescents, stoïques et éberlués sous l’averse. L’écrivain lui-même – on le voit aux corrections qu’il apportait au long des éditions – était parfois perplexe devant sa propre création . Il reparcourait avec étonnement certaines des voies qu’il avait frayées. Mais plutôt que de rebrousser chemin, il ajoutait, s’enfonçait plus avant, persuadé qu’un peu de folie supplémentaire, quelques pas de plus dans la complexité rapprochaient de la réalité du monde et des hommes.”

    • 18 Mars 2017 à 12h40

      Habemousse dit

       « …il est et demeure, malgré tous « les moutons de Panurge du déclinisme » selon les mots du pourtant très délicat Cocteau, « les entrailles de la France, les grandes orgues d’une cathédrale pleine des grimaces du diable et des sourires des anges. »

       Rabelais est, en tout cas, la preuve du bouillonnement d’idée qui traversait les étudiants à une époque où les questions existentielles demandaient des réponses plus urgentes qu’aujourd’hui, comme si l’éloignement de la mort occultait la réflexion.

       Avec le pasteur actuel dont se sont dotés les « moutons de Panurge progressistes », le « déclinisme » ne peut que prospérer, la faute à qui ?

       L’hygiène et le confort ont progressé, la connaissance de l’environnement proche ou lointain aussi ; les penseurs, eux, ne sont pas meilleurs que ceux d’hier, malgré la qualité de l’encre et celle du papier.

      Les questions sont toujours les mêmes et les réponses de plus en plus obscures, l’augmentation de population apportant, en plus de ses savants, ses bataillons de menteurs et de hâbleurs, à l’instar de ceux qui nous gouvernent.