Qui veut gagner des milliards ?

Slumdog millionnaire et Danny Boyle aussi

Publié le 21 janvier 2009 à 14:05 dans Culture

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Qui ne voudrait pas gagner des millions et avoir en même temps son quart d’heure de célébrité télévisuelle ? Qui peut retenir ses larmes quand un garçon issu des immondes bidonvilles indiens donne toutes les bonnes réponses d’un quizz-télé pour remporter la cagnotte ? Concocté à partir de ces deux ingrédients, Slumdog millionnaire, un conte de fées télévisuel sauce Bollywood, semble bien parti pour rafler la mise.

Ce divertissant produit de l’industrie cinématographique indien n’a rien de très innovant en soi sauf d’être extrêmement bien fait, ce qui est déjà très méritoire. Sauf que Slumdog millionnaire est en train de devenir culte. Sorti en septembre dernier, il apparaît comme une sorte de Bienvenue chez les Ch’tis à l’échelle mondiale. Refusé par 18 distributeurs avant de trouver preneur, il est aujourd’hui lauréat de quatre Globes d’or et déchaîne l’enthousiasme du public. Bref, l’histoire de Slumdog millionnaire commence à ressembler, elle aussi, à un conte de fées bollywoodien.

Le phénomène pose des questions à commencer par celle de la transposition du roman Q & A (titre maladroitement traduit en français par Les Fabuleuses Aventures d’un Indien malchanceux qui devint milliardaire) du diplomate et écrivain Wikas Swarup qui l’a inspiré. Comme l’admet Swarup lui-même, le scénariste Simon Beaufoy (à qui on doit The Full Monty) et le metteur en scène Danny Boyle (Trainspotting) ont gardé du roman une seule idée : un pauvre orphelin qui participe avec succès au jeu “Qui veut gagner de millions”, est arrêté car il est soupçonné de fraude – comment un gamin des bidonvilles aurait-il une telle culture générale ? Au cours de son interrogatoire, il apparaît que ses connaissances presque incongrues, il les a acquises à la dure école de la vie plutôt qu’entre les murs.

Traduction, trahison ? Si le choix du titre du film semble parfaitement légitime, le changement de nom du héros est beaucoup plus contestable. Dans le roman il s’appelle Ram Mohammad Thomas, un nom à la fois hindou, musulman et chrétien et qui donc ne trahit aucune appartenance religieuse particulière. Wikas Swarup voulait justement que son héros fût d’abord indien et non pas membre d’une communauté, un choix que l’on qualifierait chez nous de “républicain”. Trop compliqué pour Danny Boyle et Simon Beaufoy qui savent comme tout un chacun (sauf Wikas Swarup peut-être) que l’Inde est divisée et ravagée par la violence intercommunautaire. On peut avancer que les producteurs avaient peur que le public occidental ne cherche qu’à confirmer ses préjugés sur l’Inde, mais l’ennui c’est que le roman de Swarup, malgré son héros “trop indien” ou peut-être grâce à lui est devenu un best-seller mondial… Peu importe : quand on est au service de la vérité, on ne recule devant rien. Ainsi Ram Mohammad Thomas devient-il Jamal Malik, un musulman laïc, tolérant, cultivé, beau et tout ce que vous voulez et/ou rêvez.

Comme Ram Mohammad Thomas, Jamal Malik est orphelin, mais attention, la mère de Jamal Malik a été assassinée devant lui par des fanatiques hindous pendant un pogrom antimusulman. C’est en se souvenant de cette “expérience” qu’il a su répondre à l’une des questions du jeu télévisé : “Quelle déesse hindoue porte un arc et des flèches dans sa main droite ?…”

Le message est clair: les ennemis ne peuvent venir que de l’intérieur. Aussi la corruption de la police indienne se double-t-elle d’une couche de cruauté presque inimaginable : au commissariat du coin, on torture Jalal Malik à l’électricité pour lui faire avouer qu’il a triché. Plus largement, Boyle et Beaufoy ont supprimé toute référence à la réalité qui ne correspondait pas à leur vision du monde. Dans son roman, Wikas Swarup évoque avec force détails (qui, selon son témoignage, lui ont valu les compliments des militaires indiens), un épisode de la guerre indo-pakistanaise, grande victoire indienne et source de fierté nationale. Sans surprise, aucune trace de ces histoires nationalistes ne se retrouve dans le film. Un ennemi extérieur, et qui plus est, musulman ? Aujourd’hui ?

Contrairement à Danny Boyle et Simon Beaufoy, je préfère laisser le dernier mot à l’auteur. Un peu embêté et non sans crainte avant la sortie du film sur les écrans indiens, Wikas Swarup a eu cette réflexion : “Du point de vue dramatique, le film est mieux focalisé que le roman, et probablement aussi, plus politiquement correct.” Rideau.

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  • 24 January 2009 à 18h50

    Gil Mihaely dit

    @ syl05 : vous avez raison, je vous remercie de cette précision

  • 24 January 2009 à 17h39

    syl05 dit

    Pour info,
    la question relative au meurtre de la mère est:
    “qu’est ce que porte le dieu Rama dans sa main droite?”
    J’aime bien chercher la petite bête, désolé

  • 23 January 2009 à 13h21

    Pascal dit

    Slumdog millionaire concentre son histoire sur un gamin des bidons villes et sur son point de vue, un film à hauteur d’homme (d’enfant) en somme. Et ce point de vue est plutôt restreint, “local” : Jamal ne connait pas son pays, sa devise, son histoire (l’épisode du taj mahal repose là dessus). Narrativement, Danny Boyle, comme le dit Wikas Swarup, a donc bien focalisé son histoire à ce point de vue mais c’est bien une démarche acceptable, justifiable sans être obligé de passer par le “politiquement correct”, de la part du réalisateur.

    De toute manière, le succès est toujours suspect. Il est certain que si Danny Boyle avait abordé des problématiques plus larges, liées au nationalisme indien par exemple, on le lui aurait sans doute reproché d’autant que la durée d’un film ne permet pas toujours d’embrasser de manière pertinente un sujet délicat et qu’on ne connaît pas toujours bien de ce côté du monde.

    Enfin, vu le succès du film Wikas Swaryp aurait tort d’être craintif, il risque de gagner encore de nombreux lecteurs, intéressés par prolonger leur intérêt pour le film. Ils pourraient donc aborder son point de vue sur l’Inde. C’est déjà pas mal.

  • 22 January 2009 à 21h40

    FélixRenédeSessandre dit

    @ Amrita
    Slumdog millionaire sort en Inde demain.

  • 22 January 2009 à 14h56

    Amrita dit

    Ce film est peut-être politiquement correct ici, mais pas en Inde : pour l’instant il est interdit de sortie.

    Autre monde…

  • 22 January 2009 à 11h11

    Armagedon dit

    Il me semble que le héros musulman rencontre une jeune hindoue. L’inverse aurait été impossible car contraire à l’Islam que nos réalisateurs respectent tant. Sinon, l’actrice qui joue le rôle est une véritable bombe.

  • 22 January 2009 à 2h56

    Ludovic Lefebvre dit

    Je sais bien Gil, la première partie de mon post était sérieuse et la seconde ironique.

    Et puis, je lève un peu le pied en ce moment.

  • 21 January 2009 à 17h35

    Modigliani dit

    Belle analyse: J’appuie cette vision du film sur le très politiquement correct britannique… avec surtout cette vision stéréotypée du monde (notamment la visite du Taj Mahal).

    Mais, il n’en reste pas moins, que malgré les guimauves bollywoodiennes, il y a quelque chose de Dickens dans ce film (trafic d’enfants).

    Danny Boyle nous convint que rien n’est impossible, “Yes We Can”, contrairement aux croyants punks anglais des années 80 portés par le cynisme d’un “No Future”.

  • 21 January 2009 à 17h17

    Jules dit

    Ce film est tout sauf bien réalisé.
    L’histoire, bien que totalement invraisemblable, est belle et le scénario ingénieux.
    Mais la réalisation est saccadé, chaotique et l’abus de plans inclinés finit par donner le vertige. Sur un plan incliné, on glisse. Mais c’est peut-être voulu…
    Le final est téléphoné, au sens propre et au sens figuré. Des enfants qui connaissent “Les trois mousquetaires” mais ignorent le nom de deux d’entre eux, c’est pour le moins suspect. C’est peut-être dans le livre, mais je ne l’ai pas lu.

  • 21 January 2009 à 16h21

    Ls dit

    Même question que T-Rex … Le politiquement correct sur le thème de l’islam peut il être aussi lucratif en Angleterre qu’en France? Les mentalités sont relativement différentes sur ce point non?

  • 21 January 2009 à 16h18

    Nina dit

    Dany Boyle est parfaitement britannique : il retranscrit cet amour sans borne pour la religion d’amour, de paix et de tolérance. Il est in the mood le gars !

    A chacun sa repentance post-coloniale…eux les britons ce sont les Indiens et si possible musulmans (faut dealer avec eux au pays) et nous c’est la guerre d’Algérie !

  • 21 January 2009 à 15h47

    T-Rex dit

    Surtout ne brusquons pas les musulmans. Ou bien attendons au moins que le film rapporte sa mise.
    Le cinématrographiquement correct existerait-t-il, même en Angleterre ?

  • 21 January 2009 à 15h28

    Gil Mihaely dit

    @Ludovic : je suis d’accord avec vous, les producteurs du film ne sont pas obligé à rester fidèle à l’oeuvre dont ils sont inspirés. Par contre, l’écart entre les deux (c’est à dire leurs différents choix) devient en ce moment là un objet légitime d’analyse.

  • 21 January 2009 à 15h02

    Ludovic Lefebvre dit

    C’est une fiction donc pourquoi pas être infidèle à l’auteur du livre ?
    Cela ne me choque pas.

    Par contre, je partage l’avis politique général. Il faudrait que le reste du monde cesse d’importuner la religion de paix islamiste. Nous manquons de tolérance, de savoir-vivre.

  • 21 January 2009 à 14h15

    Alaindeparis dit

    Je ne l’avais pas vu comme cela, mais à réflexion, les méchants sont assez nettement étiquetés, ou suffisamment pour que le public ne soit ni troublé ni pris à contre-pied. Le commissaire a vite fait d’être racheté quand même, et la musique est prenante.
    Ne boudons donc pas notre plaisir du jeu !