Photo : Camarade Tova

Dire que « rien ne va plus chez les souverainistes québécois » relève du truisme. Les luttes intestines et les sondages calamiteux sont devenus la nouvelle réalité de ce mouvement qui faillit créer un nouveau pays en 1995. Mais la crise du souverainisme québécois a atteint une phase tout particulièrement aigüe ces dernières semaines. On assiste peut-être à l’implosion du mouvement, tout du moins à sa recomposition en profondeur; dans les deux cas les conséquences pour les deux prochaines décennies pourraient être majeures.

La chef du Parti québécois, Pauline Marois, fait face à une fronde continue d’une frange de ses députés qui, mécontents de la place du parti dans les sondages, ont longtemps rêvé d’un putsch de l’ex-leader du Bloc québécois, Gilles Duceppe. Le Bloc, ressort souverainiste à Ottawa, avait pratiquement disparu de la carte fédérale lors des élections du 2 mai dernier, laissant place à une légion de candidats inexpérimentés du Nouveau Parti Démocratique (NPD). Cette dégelée historique avait été perçue comme un désaveu du mouvement. Plusieurs, dans les rangs souverainistes, craignent à juste titre que le même sort attende le PQ lors des prochaines élections provinciales.

Après avoir joué au bon soldat, Gilles Duceppe avait durci le ton et parlait ouvertement de succéder à Mme Marois. Cet épisode a connu une fin penaude il y a peu avec le désistement de M. Duceppe. Et si la crise de leadership s’est pour l’instant résorbée, les causes profondes de la dissension ne sont pas pour autant dissipées.

Legault : un Bayrou du Québec

L’arrivée dans le paysage d’un nouveau parti, la Coalition Avenir Québec (CAQ), dirigé par l’ex-péquiste François Legault, rend la classe politique nerveuse et en particulier le Parti québécois. C’est tout le vote de la majorité francophone qui est menacé de division. Après avoir avalé L’Action démocratique du Québec (ADQ), un parti de centre-droit, la CAQ a grugé un peu plus les acquis péquistes en attirant dans ses troupes le député François Rebello. Le Parti libéral, mené par l’increvable Jean Charest, assure pendant ce temps les affaires courantes au gouvernement et garde une base électorale intacte, composée surtout d’immigrants, d’anglophones et de gens d’affaires. Mais l’inquiétude se répand. La CAQ, malgré des scores à la baisse, continue de caracoler en tête des sondages sur le thème du « changement » en capitalisant sur l’usure des deux grands partis.

Faire de la politique « au-dessus des étiquettes », tel est le credo habile de François Legault. Sa coalition qui se veut sourde au débat constitutionnel entend regrouper des souverainistes comme des fédéralistes, des gens de gauche comme de droite, au nom d’un réformisme pragmatique axé sur le renouvellement du modèle étatique québécois.

Sur le papier, le pari de M. Legault s’appuie sur un diagnostic apparemment lucide de la situation québécoise : les Québécois sont idéologiquement usés par la grande question du statut du Québec au sein du Canada et ressentent d’abord l’urgence d’un redressement des fonctions vitales de l’État, notamment dans le domaine de la santé et de l’éducation. À Montréal, l’inquiétant délabrement des infrastructures routières et l’omniprésence des travaux de réfection viennent renforcer l’impression d’une société en décomposition. Les taxes continuent d’augmenter, tandis que les coûteux régimes de retraite de la fonction publique forcent année après année l’administration à resserrer la vis auprès des contribuables.

La dette, elle, enfle dans l’indifférence générale et plombe les finances de l’État. Le Québec somnole et a regardé sombrer la Grèce avec un flegme étonnant : avant sa très hypothétique indépendance, il pourra toujours compter sur le paratonnerre canadien. Il y a quelques mois, dans le National Post, le magnat de la presse déchu et polémiste Conrad Black signait un texte méprisant mais en partie juste, « How we bought off Quebec », dans lequel il se félicitait de la dépendance du Québec et de la neutralisation progressive de son élite, qu’il jugeait trop engluée dans le confort bureaucratique pour reconstituer une menace politique et idéologique.

Comme ailleurs en Occident, le climat social est relativement toxique. La frustration de la population se double d’un sentiment de dépossession et d’impuissance lié à la révélation de nombreuses affaires de corruption dans l’industrie de la construction. Le rôle joué par la mafia dans le détournement des fonds publics dédiés aux infrastructures est préoccupant et se retrouve au cœur du débat national depuis la parution de Mafia inc. (Éditions de l’Homme), l’excellent best-seller des journalistes André Noël et André Cédilot. Ce livre documenté a mis en lumière l’immersion troublante du crime organisé au sein de la société québécoise et canadienne et explique, chiffres et références à l’appui, l’influence déterminante de la corruption sur la dette publique.

Éclatement de l’espace politique

Dans ce contexte, on comprend que la crise du mouvement souverainiste déborde la seule question du projet d’indépendance. Elle résulte de son incapacité à fournir une réponse politique aux appréhensions légitimes des Québécois. L’entêtement du PQ à faire de la souveraineté un projet réalisable dans un avenir rapproché le place en porte-à-faux avec le consensus social québécois. Car si la population est attachée à la défense du Québec, elle ne croit pas que l’indépendance soit possible ni même souhaitable dans les circonstances actuelles. Le sentiment général est que le Québec est trop faible pour s’investir dans un projet de cette nature.

Les luttes fratricides qui déchirent le Parti québécois témoignent d’une manque patent d’unité. Mais elles masquent aussi plus fondamentalement une véritable déroute intellectuelle qui empêche le parti d’aborder les problèmes concrets des Québécois. Pour beaucoup, le PQ, qui a été fondé par René Lévesque en 1968, est devenu un « vieux parti » qu’ils associent à l’échec d’un système ruineux qui remonte aux années 70. Projet d’indépendance ou pas, il fait partie d’une classe politique conspuée.

L’heure est grave, mais tout n’est pas perdu pour les souverainistes. Il est possible, voire certain que la mise à l’écart de la question nationale- sur laquelle prospère la CAQ- ne soit que temporaire. Avec le recul visible du français à Montréal et les crises identitaires qui ne manqueront pas d’éclater ici et là dans le sillage de ce qu’on a eu coutume d’appeler les accommodements raisonnables, la conjoncture politique paraît plus imprévisible et volatile que jamais. La CAQ, mouvement de coalition, pourrait également connaître des tensions dans le cadre d’un jeu politique où la variable nationale serait plus affirmée. Cette situation serait bien évidemment plus favorable au PQ.

Enfin, les souverainistes peuvent compter sur un drôle d’allié en la personne du gouvernement conservateur canadien d’Ottawa. Sous la direction du premier ministre Stephen Harper, le Canada anglais opère en effet un véritable repositionnement identitaire. C’est sous l’air interloqué de ses voisins américains et québécois que le Canada anglais renoue avec son folklore monarchiste, retire ses tableaux d’art moderne du ministère des Affaires étrangères pour les remplacer par des portraits de la Reine et rebaptise la marine canadienne la « Royal Canadian Navy ». Le Canada conservateur rompt avec l’utopie multiculturaliste de Trudeau pour mieux se vautrer dans une réappropriation désespérée de son héritage britannique.

L’Histoire devrait donc revenir tôt ou tard. Bien malin cependant celui qui pourra prédire le destin des acteurs politiques et la place du souverainisme québécois dans le débat public. Si une cohabitation post-électorale CAQ/PQ est peut-être envisageable à court terme, ce scénario paraît peu probable à plus longue échéance. Des deux adversaires politiques, il n’en restera qu’un.

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Carl Bergeron
est essayiste. Prochaine parution : Un cynique chez lyriques.
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