Suivre Causeur :     

Quand la réalité dépasse l’affliction

La Conquête, unique objet de leurs agissements

Publié le 25 mai 2011 à 16:00 dans Culture

Mots-clés : , , ,

À l’origine, les producteurs de la Conquête étaient venus trouver Patrick Rotman pour lui proposer d’écrire un scénario de politique-fiction sur la mort de Nicolas Sarkozy peu après son élection. « Pourquoi s’embêter à inventer ? La réalité dépasse si souvent la fiction ! », leur a répondu en substance l’auteur de François Mitterrand ou le roman du pouvoir, qui a souvent regretté, en tournant ses documentaires politiques, de ne pouvoir faire incarner les scènes truculentes qu’il faisait raconter à des témoins par des acteurs de cinéma. À voir le tableau qu’il a brossé de l’irrésistible ascension de Nicolas Sarkozy vers l’Élysée, il semble surtout que la réalité dépasse l’affliction.

« Bien que les personnages en soient réels, ce film est une œuvre de fiction », est-on averti au début du récit de Xavier Durringer. C’est en réalité le première phrase-gag de ce film qui n’en manque pas. Car quiconque suit d’un peu près l’actualité politique reconnaîtra mainte réplique déjà croisée dans l’article de tel ou tel échotier, dans telle ou telle confidence de politicien soigneusement confiée en “off”. Dominique de Villepin (Samuel Labarthe) en con grandiloquent et infatigable ambassadeur de sa propre virilité, filant les métaphores sexuelles comme d’autres enfilent les perles (« Les hommes politiques sont des bêtes sexuelles », assène en passant Nicolas Sarkozy), Chirac (Bernard Le Coq) en tigre assoupi, balançant des coups de griffe entre deux lampées de Corona, Jean-Louis Debré (Gérard Chaillou) en pousse-au-crime débonnaire, Henri Guaino (Michel Bompoil) en scribe laborieux, tout grisé de voir son lyrisme enfin incarné, Claude Guéant (Hippolyte Girardot) en crocodile madré qui savoure en connaisseur tous les coups bas qui se perpètrent devant ses yeux impassibles, tous sont plus vrais que nature. À commencer bien sûr par Nicolas Sarkozy (Denis Podalydès, prodigieux) en petit garçon insatiable et impatient, égocentrique et capricieux, tyrannique et assoiffé d’affection, totalement dénué de surmoi l’empêchant de dévoiler ses arrière-pensées, et qui a fait de ce défaut la plus terrifiante des armes de destruction massive politique.

La différence est que ces acteurs de la commedia dell’arte du pouvoir, qui apparaissent d’habitude sur nos petits écrans bien peignés et policés, la bouche ronflante de grandes phrases sur la France, l’intérêt général et la survie de la planète, ici ne font plus semblant et nous livrent le fond de leur pensée sans fard ni dissimulation. Et le spectacle n’est pas beau à voir : le fond de ces pauvres hères effraie. De Sarko disant à ses conseillers de la Firme : « Cécilia m’a demandé vos têtes, je vais lui donner vos couilles » ou assénant à un Villepin qui n’en croit pas ses oreilles « Chirac est fini, moi je reste seul et je suis libre. Et vous, Dominique, vous êtes mort ! », à Villepin pestant : « Ce nain va nous faire une France à sa taille », ou « Je vais le baiser, et avec du gravier encore », nous voilà assez loin de la langue de bois d’usage…

L’ensemble, assez mal construit, filmé plutôt platement et manquant d’un point de vue qui ordonnerait le propos, pourrait paraître assez anecdotique, plus croustillant que pertinent. Sauf qu’on s’aperçoit assez vite qu’il manque un personnage au film, pas un comparse comme Brice Hortefeux ou Patrick Buisson, mais un personnage principal : ce grand absent de La Conquête, c’est la France, dont tous ces beaux messieurs se moquent comme de leur première carte d’électeur, tout occupés qu’ils sont à glisser des peaux de banane sous les pieds de leurs ennemis et à élaborer les chausse-trappes qui devront être fatales à leurs alliés d’hier. Quand par hasard on trouve le temps de réfléchir aux thèmes de campagne, ce n’est pas pour défendre des idées auxquelles on croirait, c’est pour pomper les voix du Front national : « Je ne dis jamais du mal des électeurs du Front national, dit Sarkozy-Podalydès. Je dis que ce sont des victimes. Des victimes de quoi ? je ne sais pas, mais des victimes. » Le grand mérite du quinquennat de Sarkozy aura été de lever définitivement cette hypocrisie, aux yeux des derniers naïfs qui y croyaient encore, selon laquelle les politiques d’aujourd’hui seraient là pour servir le bien commun, quand leur cortex n’est plus qu’un gigantesque plan de carrière.

Sarkozy, lui, en assumant totalement son propre arrivisme, agit comme un révélateur des turpitudes des autres ; en cela, il n’est pas différent de ses compétiteurs, seulement plus franc : « Ça fait trente ans que je me prépare, dit-il à Villepin ; pour me déloger, il faudra y aller à l’arme blanche. » En un sens, la Conquête n’est ni de droite ni de gauche : c’est un film monarchiste… La politique réduite à un misérable choc des ambitions, à une dérisoire conjuration des égos : pour le coup, c’est un autre avertissement qu’il aurait fallu inscrire en exergue du film : « Toute ressemblance avec une œuvre de fiction serait purement fortuite. »

envoyer par email autre réseau social

A lire aussi

La rédaction de commentaires est reservée aux abonnés

15

Si vous êtes déjà abonné, connectez-vous

mot de passe oublié | Vous n'arrivez pas à vous connecter ?
 

Nos offres

  • 27 May 2011 à 17h48

    Marie dit

    • 30 May 2011 à 1h27

      pirate dit

      Moralité, le jour où l’affaire Karachi éclaboussera votre héros, vous porterez le deuil.

  • 26 May 2011 à 9h10

    Marie dit

    @JMS
    “Je suppose que si on avait fait le même genre de film sur De Gaulle et Giraud ou Blum et Laval, César et Pompée on aurait pu se livrer aux mêmes constatations”
    Tout à fait d’accord avec cette phrase. Mais quand va t on atterir dans la réalité humaine?

  • 26 May 2011 à 9h09

    Marie dit

    @pirate
    “rebalancer systématiquement votre phobie du socialisme”
    qui est la cause de ce que vous considérez comme une phobie? les propos du genre que vous tenez!
    Je me fiche de la taille de tel ou tel ce n’est pas ce qui détermine mes choix politiques et l’antisarkozysme primaire me saoule!
    Je n’aimais pas Mitterrand me je n’ai jamais pris comme pretexte son physique et pourtant il y avait à dire , pour le casser!

    • 27 May 2011 à 1h34

      pirate dit

      Vous visiblement les métaphores ça vous échappe totalement. Anti sarkozysme primaire ? Ah non secondaire, terciaire, quaternaire aussi si vous voulez, mais enfin s’il vous fascine c’est votre droit, si vous aimez les médiocres.

  • 26 May 2011 à 3h52

    JMS dit

    Je suppose que si on avait fait le même genre de film sur De Gaulle et Giraud ou Blum et Laval, César et Pompée on aurait pu se livrer aux mêmes constatations.
    Ce qui fait la complexité de la politique c’est le mélange de la grandeur de ses objectifs et de la médiocrité de ses acteurs.
    Tout le monde connait le mot d’Oxenstierna : “Si les peuples savaient avec quelle légéreté ils sont gouverné il n’y aurait plus de gouvernements”

  • 25 May 2011 à 19h05

    Naif dit

    je ne sais pas ce qui m’afflige le plus : les propos ou le fait qu’ils puissent être vrai.
    Je ne connais rien de ces allées du pouvoir où semble t-il bien des masques tombent.
    Mais est ce une description de la réalité ou le regard d’une corporation, les journalistes, qui n’a rien a envier aux politiques c’est peut être pour cela qu’il y a de plus en plus de journaliste qui se lance dans la politique.  

  • 25 May 2011 à 19h01

    L'Ours dit

    Marie, Pirate,

    Lors des élections américaines opposant Bush père à Dukakis, il y a eu un débat rituel à la télévision.
    Chacun d’eux était derrière un pupitre qui les séparait de plusieurs mètres. Ils répondaient aux questions chacun leur tour. Mais vers la fin de l’émission, cassant le protocole préétablit et suivant en cela les conseils  ses spin doctors, Bush est sorti de son pupitre pour aller serrer la main de Dukakis.
    Geste amical?
    Que nenni, le but était de montrer que Busch était haut de taille et Dukakis fort petit.
    Il semblerait que cela a été plus déterminant que toutes les palabres précédentes.
    Une médiocrité des élites et des peuples qui ne nous épargne pas!

  • 25 May 2011 à 18h12

    Marie dit

    @pirate
    taille de Dsk? 5 feets 8inchs environ 1m72! alors question de taille….

    • 25 May 2011 à 19h13

      pirate dit

      Oh la la Marie, mais arrêtez donc de vous arrêtez sur tout et de me rebalancer systématiquement votre phobie du socialisme. Je reprend la phrase et je trouve qu’elle est juste, un pays à sa taille, c’est à dire à sa dimension : médiocre et vulgaire. La taille de DSK je m’en cogne, et DSK socialiste… euh… joker.

  • 25 May 2011 à 17h51

    pirate dit

    « Ce nain va nous faire une France à sa taille » une phrase visionnaire…

  • 25 May 2011 à 17h40

    vingtras dit

    J’attends avec impatience le prochain scénario de Rotman qui devrait normalement se titrer : “2806″… 

  • 25 May 2011 à 16h11

    L'Ours dit

    Je crains que les grands hommes, les vrais, ne puissent se mettre sur le devant de la scène qu’en cas de bouleversement inattendu, voire de guerre!
    En temps de paix, la société est le terrain de jeu des mégalos.
    Sans la guerre, le colonel De Gaulle, aurait sans-doute fini général sans qu’il ne soit connu ni de vous ni de moi. 

    • 26 May 2011 à 10h22

      L.Leuwen dit

      D’accord. Mais si c’est le cas, c’est notre propre médiocrité qui se projette sur la scène politique. Les Français (c’est-à-dire nous) avaient choisi Pétain, avant que De Gaulle n’apparaisse en (vrai) sauveur. Ils ont choisi Sarko (le moins mauvais en 2007, il faut le dire), ils auraient choisi DSK, ses fantasmes et ses costards, auprès desquels le bling bling sarkozien est un jeu naïf. Ils vont choisir Aubry, la maman de la nation… Tout cela n’a aucune importance puisque nous voulons à tout prix sortir de l’Histoire et que l’Ocde vient de produire un indicateur du bien être.

  • 25 May 2011 à 16h08

    from dit

    Ça, c’est la France d’en haut ; pour celle d’en bas, lisez les forums de vos quotidiens favoris.