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Le bottin des lieux proustiens

Une introduction idéale à La Recherche

Publié le 15 janvier 2012 à 9:30 dans Culture

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Photo : Yvette Gauthier

Comment peut-on être à la fois charmant, poétique et utile, alors que l’on sait depuis Théophile Gautier que tout ce qui est utile est laid ? Eh bien, par exemple, en écrivant Le Bottin des lieux proustiens comme l’a fait Michel Erman à la Table Ronde, dans la collection Petite Vermillon. Le livre est court comme un discret addendum à l’œuvre gigantesque de Marcel et dépourvu de tout jargon universitaire. Une brève préface explique le statut particulier de l’espace dans une œuvre que l’on pourrait croire uniquement dédiée au Temps et cite opportunément Georges Poulet qui consacra jadis un essai à L’espace proustien : « On voit donc clairement que, dès le premier moment -on pourrait presque dire aussi : dès le premier lieu du récit, l’œuvre proustienne s’affirme comme une recherche non seulement du temps, mais aussi de l’espace perdu. »

Ce préalable posé, la promenade peut commencer. Le premier lieu de l’œuvre, justement, c’est la chambre du héros à Combray, avec ses oreillers frais comme des joues de jeune fille mais qui est aussi le lieu de l’inquiétude fondatrice, celle du petit garçon asthmatique qui a peur de ne pas s’endormir si sa mère ne vient pas l’embrasser avant l’arrivée des invités. On se souvenait de la lanterne magique qui projetait les images de Geneviève de Brabant mais pourquoi avions-nous diable oublié qu’il y avait au mur, comme nous le précise Michel Erman, des reproductions de Corot, Hubert Robert et Turner offerts par la grand-mère bien aimée.
Les chambres ont d’ailleurs une place non négligeable dans ce Bottin et représentent pas moins d’une douzaine d’entrées. On connaît évidemment celle de Tante Léonie, toujours à Combray, dans laquelle elle offrira au narrateur lors d’une visite dominicale la fameuse madeleine trempée dans du tilleul, ce qui provoquera des années plus tard le phénomène de mémoire involontaire faisant renaitre le passé : « … toutes les fleurs de notre jardin et celle du parc de monsieur Swann et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis, et l’église et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, elle sortit, ville et jardins, de ma tasse de thé. »

Il y aussi les chambres de la perversité, qui ont une sale odeur d’ambre, de plaisir et de jalousie comme celle réservée à Albertine par le narrateur dans l’appartement familial qu’il veut surveiller et éloigner des tentations saphiques dans la Prisonnière. Michel Erman nous rappelle en quelque lignes toute l’ambigüité quasi psychanalytique de la situation: « C’est, en réalité, le cabinet de travail du père. Les deux amants dînent le plus souvent dans cette chambre. A la fin de la soirée, Albertine vient y dormir, seule, après avoir dispensé un baiser langoureux au héros, sauf les nuits où ce dernier fait en sorte qu’elle reste avec lui. »

Pourtant, celle qui nous émeut toujours autant, finalement, c’est la chambre du narrateur au grand hôtel de Balbec, celle où il connaîtra « les intermittences du cœur », celle où, un matin en se relevant après avoir lacé ses chaussures, la mer lui apparaît dans l’encadrement de la fenêtre sous un angle particulier qui lui rend incroyablement présent le souvenir de sa grand-mère, morte des années plus tôt et qui l’avait accompagné pour son premier séjour dans cette station balnéaire imaginaire, Balbec.
Balbec est d’ailleurs présentée justement ici comme un mélange de Cabourg et Trouville mais surtout comme le lieu de l’adolescence et de la découverte des jeunes filles. C’est que ce Bottin des lieux proustiens insiste sur un fait essentiel : qu’ils soient imaginaires ou réels, les lieux de la Recherche du temps perdu ne se contentent pas d’ordonner à la fois le temps et l’espace avec, par exemple, le côté de Guermantes et le côté de chez Swann qui sont les deux grandes divisions géographiques mais aussi sociales, culturelles, voire politiques qui organisent l’œuvre. Non, les lieux sont aussi consubstantiels des êtres, de leur passage et de leur évolution dans le Temps.

Ce que nous rappelle aussi ce Bottin, c’est que Proust est un formidable peintre de son époque, doué d’un sens de l’observation et de la métaphore ou, si l’on préfère d’un sens de l’observation donc de la métaphore. Mais en aucun cas, il n’est un réaliste. Il déteste l’idée d’un lieu « toile de fond » et se méfie du pittoresque qui finit toujours dans le kitsch et le toc. Non, la mer en Bretagne, qui est une des entrées de ce Bottin, ne vaut que si elle renvoie à la silhouette gracieuse de mademoiselle de Stermaria, c’est une mer « qu’elle tenait enclose dans son corps ».

Ce petit livre très complet, s’il apportera un évident plaisir au lecteur habitué de Proust peut aussi servir d’introduction idéale au néophyte, ou à celui qui est inquiet à l’idée de se lancer dans une des plus grandes œuvres romanesques de la littérature française. Un peu comme une table d’orientation claire et précise rassurera le voyageur qui se trouve soudain face à un panorama grandiose et hésite, bien à tort, à commencer son exploration.

Michel Erman, Le Bottin des lieux proustiens (La Table Ronde)

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  • 15 January 2012 à 12h41

    livia dit

    @ L’Ours

    Parfaitement, j’ajouterai p-etre ne pas le lire trop jeune (sauf en cas d’ études littéraires )

    Un voyage inoubliable dans une partie de notre passé.

  • 15 January 2012 à 12h00

    L'Ours dit

    Alléchant!
    Le seul avis que je donnerais pour lire “la recherche”, c’est de s’y préparer en prenant quelques décisions importantes:
    Ne pas prendre une des livres au hasard mais commencer par le premier et les lire chronologiquement.
    Ne jamais lire en diagonale, il vaut mieux remettre à plus tard.
    ne pas être pressé, oui, bien prendre son temps et déguster.
    Au fil du “temps”, vous allez entrer dans un monde mais aussi dans un esprit avec lequel vous allez vous sentir de plus en plus intime.
    Ainsi, vous vieillirez en même temps que le narrateur, aussi bien au moment de la lecture qu’après sa lecture en y repensant en vivant votre vie.
    Ne vous attendez pas à un conte de fée mais à un joli monde vacillant… mais je n’en dis pas plus.
    Si êtes pressé, passez votre chemin! 

    • 15 January 2012 à 12h03

      L'Ours dit

      Ah oui:e:
      “on sait depuis Théophile Gautier que tout ce qui est utile est laid”
      Saint-Ex pensait à peu près le contraire car, parlant des avions mais généralisant à tout, il constatait que plus on gagnait en efficacité, plus la chose était belle! 

      • 15 January 2012 à 15h32

        laborie dit

        « Un bel avion est un avion qui vole bien. »
        Marcel Dassault

    • 17 January 2012 à 10h49

      laborie dit

      J’ai eu le plaisir, adolescent, de découvrir dans la bibliothèque paternelle “Manuel de civilité pour les petites filles à l’usage des maisons d’éducation” de Pierre Louÿs et je puis confirmer qu’il n’est jamais trop tôt pour apprendre à lire….et à voir ensuite “La femme et le Pantin” avec BB.

      • 17 January 2012 à 18h00

        Jérôme Leroy dit

        Trois filles de leur mère, c’est encore pire (ou mieux) que le manuel.
        Impubliable aujourd’hui.
        Pour l’anecdote, Louys et Prouts de connaissaient par l’intermédiaire de Robert de Montesquiou