Privatiser nos vies ? Chiche ! | Causeur

Privatiser nos vies ? Chiche !

Réponse à Georges Kaplan sur le mariage homosexuel

Auteur

Théophane Le Méné

Théophane Le Méné
Journaliste, il contribue régulièrement au FigaroVox et au mensuel Causeur.

Publié le 20 septembre 2012 / Société

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Contre la privatisation du mariage homosexuel

Dans le dernier numéro de Causeur magazine, mon estimé confrère Georges Kaplan signe un article intitulé “Reprivatiser nos vies”, invitant celles et ceux de bonne volonté à demander à l’Etat de reconnaître le mariage homosexuel et les familles monoparentales. Avec un talent certain et tout libéral qu’il dit être, Georges Kaplan appuie entre autres son raisonnement sur la réalité de l’existence de l’homosexualité et des familles homosexuelles ainsi que sur l’impossibilité de la loi de nier les réalités1. Il y ajoute un petit laïus bien connu sur l’exercice de la liberté de chaque homme, limité par celle de son voisin.

L’ensemble de cet argumentaire amène le lecteur à conclure que ce type de mariage et de familles existent de fait, que leur consécration par la loi n’est en rien une atteinte à nos droits individuels, et qu’il faut donc légiférer, au risque, dans le cas contraire, de rouvrir la voie au délit d’homosexualité. Je dois reconnaître à Georges Kaplan son habileté – suffisamment rare pour être soulignée – à conduire une argumentation dont beaucoup ressortiront convaincus. A n’en point douter, il eût été de l’époque de Platon que le philosophe, à défaut d’en faire son Giton, l’aurait nommé Gorgias à la place de Gorgias. J’accorderais aussi à Georges Kaplan un certificat d’infaillibilité sur au moins un des postulats : l’homosexualité est un fait et une constante de nos sociétés humaines. Ceci étant dit, qu’il me soit maintenant permis de lui répondre et de lui exposer les contradictions de son argumentation.

Tout bon philosophe du droit qui se respecte reconnaîtra aisément que le droit n’a pas vocation à nier les réalités, pas plus qu’il n’a vocation à les entériner au prétexte de l’évolution de la société. L’homme, passé de l’état de nature à celui de culture sans s’être totalement débarrassé de sa primitivité originelle, nous montre tous les jours combien il joue toujours avec la transgression, souvenir immortel de son état de nature. La transgression de la loi est une réalité et c’est bien parce qu’elle existe que la loi existe. Dès lors, arguer d’une réalité qui transgresse la loi pour légiférer ou abroger une règle existante revient tout bonnement à condamner la loi à la disparition puisque toute loi n’est précisément que la réponse ou la prévention à l’expression humaine d’une transgression. C’est dire, en suivant le raisonnement de Georges Kaplan, que tout ce qui existe et que la loi interdit, doit devenir licite puisque cela existe, au diable la loi2.

Mais puisque Georges a décidé que la loi ne pouvait nier les réalités – ce en quoi on peut en partie être d’accord-, je voudrais aussi qu’il m’explique pourquoi, dans le même temps, la loi sur le mariage homosexuel et l’adoption autorisera un des deux (ou les deux) parents d’un couple à nier la réalité à « leur enfant ». Car, cher Georges, si un jour vous appreniez que l’un de vos parents n’est pas votre père ou votre mère au sens biologique du terme, je doute que vous n’éprouveriez pas, ne fût-ce qu’un court instant, l’irrépressible envie de lui demander pourquoi il vous a caché cette réalité. Autoriser la loi à mentir sur la filiation, n’est-ce pas un profond déni de réalité ?3
Au sujet de cette même loi qu’il semble affectionner, Georges Kaplan déduit que le refus par certains de reconnaître légalement le mariage homosexuel (et donc l’homoparentalité) sans l’interdire pour autant, doit les amener (puisque c’est « nocif » et qu’il y a une logique) à vouloir rendre ce type de sexualité délictuel. C’est oublier un peu vite que les opposants au mariage homosexuels ne sont pas tous des abrutis à l’équation directe et au sophisme facile. Mais surtout que, de tout temps, la loi a su battre la mesure entre ce qui était réprimé en tant qu’offense au corps social ou alors ignoré en tant qu’indifférence au corps social4, et pour mieux préserver la paix sociale. Dans votre jargon, on appelle ça la tolérance.

J’en viens maintenant au plus intéressant mais aussi au plus paradoxal de ses arguments. Le partisan de la privatisation absolue qu’est Georges Kaplan, donc de la dérégulation sans limites, invite les lecteurs à demander à l’Etat de légiférer. Pincez-moi, je rêve ! Mais s’il est un opposant farouche de l’intervention de l’Etat dans nos vies privées, que ne l’est-il pour le mariage homosexuel qui incarne l’immixtion suprême du Léviathan dans la vie privée ? Mais ! nous rétorque Georges Kaplan en argument individualiste ultime, cela ne constitue en rien une atteinte à nos propres droits, feignant un peu vite d’oublier ceux des enfants d’homosexuels (s’il ne s’en fout pas tout simplement) que cela pourrait déranger – pour ne pas dire perturber5. Car eux aussi ont le droit de croire à l’ordre symbolique de la filiation « que les parents homosexuels sont les premiers à vouloir maintenir », et plus encore que d’y croire, d’en bénéficier. J’ajoute, en prime, que ces enfants pourraient à leur tour invoquer une inégalité que la loi devra régler un jour, en ce qu’ils n’ont pas eu, à l’instar d’une majorité d’autres enfants, un papa et une maman. Ou quand le serpent de l’égalité se mord la queue.

Pour tout vous dire, cher Georges, votre discours est conforme au libéralisme que vous prônez. Je ne le partage aucunement parce que je le trouve profondément incohérent. Mais puisque vous semblez dire que le mariage homosexuel (et l’homoparentalité) ne vous dérangeant pas, on peut légiférer, je souhaite vous répondre que, pour ma part, l’interdiction des licenciements et le rétablissement des douanes ne me dérangent pas non plus.

  1. « Jusqu’à preuve du contraire, ce n’est pas la loi qui fait la réalité des faits » nous explique Kaplan.
  2. Et si venir poignarder quelqu’un parce que je ne partage pas son opinion est interdit par la loi, mais que je le fais quand même, vous serez d’accord pour abroger la loi ?
  3. Nous aurions pu évoquer la directive de l’Education nationale qui oblige les professeurs de SVT à expliquer à un garçon que ce n’est pas son sexe qui fait de lui un homme.
  4. Indifférence en ce que le couple homosexuel ne peut, par son infécondité, participer à la perpétuation du corps social.
  5. Puisqu’on nous explique qu’aucune étude ne prouve que l’enfant pourrait être perturbé par des parents de même sexe, j’objecte qu’aucune étude ne prouve le contraire.

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 24 Septembre 2012 à 23h11

      GHMD dit

      A mon avis, on peut admettre la réalité de l’homosexualité, sans en faire pour autant un modèle de société. Donc, je en vois pas l’intérêt du mariage des homosexuels, ni d’ailleurs l’intérêt d’un “droit au mariage”, et d’autant moins que le mariage civile a perdu toute signification. Le mariage civil permettait aux couples anti-cléricaux d’échapper à la bénédiction du curé sans remettre en cause en quoi que ce soit le mode de fonctionnement traditionnel de la famille. Or cette famille traditionnelle n’existe plus guère, si ce n’est, peut-être, dans les milieux les plus engagés religieusement. Donc, vraiment, le seul motif que je vois à l’autorisation du mariage civil pour les homosexuels est fondé sur une approche primaire de l’égalité réelle : le droit au geste. Il est amusant de constater que ce droit au geste est accordé au moment où le geste a perdu tout son sens. D’ailleurs, la moitié des couples hétéro mariés se séparent. Que disent les statistiques, sur les séparations de couples homosexuels, sur leur divorce de fait ?

    • 23 Septembre 2012 à 19h01

      marie dit

      Monsieur Le Méné défini l’homosexualité comme une transgression. Ce terme apparaît soudainement sans qu’il ne soit défini, comme une assertion. Comment peut-on penser construire un raisonnement juste si la proposition de base est erronée? L’acte homosexuel n’est plus un délit ( nul de besoin de le rappeller à mr Le Méné qui semble le regretter ) . Si l’homosexualité est une transgression, elle est donc uniquement une trangression de l’ordre naturel, qui veut que l’accouplement -et la procréation- se fassent entre mâle et femelle . Notre société qui repose sur les principes de liberté, égalité fraternité , est bâtie sur la trangression de la loi naturelle , puisque chacun sait que rien n’est plus contraire à ces principes que la loi naturelle du plus fort . N’est pas le fait même de la culture , n’est ce pas le propre de l’humanité que de dépasser l’ordre naturel des choses ? Mais peut-être Mr Le Méné pense-il aussi que la raison du plus fort est la meilleure …

    • 21 Septembre 2012 à 22h22

      Pas Content dit

      C’est clair, net et précis !
      Bravo et merci pour cet article

    • 21 Septembre 2012 à 17h35

      laborie dit

      Nous avons un nouveau troll de gôôôôche avec ses petits bras musclés qui vient de faire son apparition sur Causeur. Miam, ça va être bon…

      • 21 Septembre 2012 à 17h42

        swoopg dit

        t’es homo n’est ce pas ? parce que t ‘es toujours prêt à me lêcher les couilles ! et moi je ne suis pas homo donc lache moi les couilles  gay laborbite

        • 21 Septembre 2012 à 18h50

          Fiorino dit

          Sympa ce langage pour quelqu’un qui prétend défendre nous les homos.
          “Mon Dieu, gardez-moi de mes amis. Quant à mes ennemis, je m’en charge !”"

        • 23 Septembre 2012 à 20h06

          swoopg dit

          @Fiorino 
          je répondais à “labori” qui me lâche pas la grappe et qui n’argumente pas ..
          .. à propos des homos , j’avoue que je m’en fous complètement je suis loin d’être homophobe . ce qui m ‘intéressait un peu plus, c’est la façon dont les partis politiques se positionnent !
          à propos de “la communauté gay” , s’il y en une, c’est la différence flagrante entre ce passé ou les gays préféraient rester dans l’ombre (ce qui représentait  une certaine force) et le désir d’une hyper-intégration dans la société (mariage, homos vus comme des consommateurs etc …) 

    • 21 Septembre 2012 à 13h09

      swoopg dit

      la nouvelle droite a du mal à se placer face à l’homosexualité haha …l’influence multiculturaliste et libertaire dont ils sont issus mais qu’ils tentent de refouler ..ou alors faire comme les néo conservateurs ricains et rejeter les gays..

      • 21 Septembre 2012 à 18h41

        Monge dit

        Certains messages sont ici un peu … surprenant ?
        Ici on cause, on échange des arguments, pas des injures.
        La question n’est pas de savoir si nous serions refoulés (je crains que certains ne le soient pas assez et que ceci nuise à leur entendement) ou si l’on est pour ou contre l’homosexualité, mais uniquement de réfléchir sur la place de l’enfant.
        On a le droit de penser, et de dire, que décider pour un enfant, qui devrait être absolument protégé, que l’on fera de lui un marginal, c’est tout de même un peu fort de café, c’est bien la moindre des choses. Faire de l’expérience sur du vivant, sur de l’humain, cela ne semble poser aucun problème à beaucoup…
        Et si ces enfants, demain, dans quelques années, étaient moqués (le politiquement correct n’a pas encore touché les cours de récréation et je crains que certaines d’entre elles ne soient pas à la veille de l’être! Il faut entendre comment y parle des “gays”? Pensons-nous être en mesure d’y faire régner l’ordre moral? Qui s’interposera devant les mauvais traitements ? ), ou mis dans une situation juridique compliquée parce que le droit aurait changé (et rien ne nous dit que nous demeurerons démocrates et judéo-chrétiens), que leur répondrons-nous?
        Qui portera leur croix? Quelle sera leur vie? Pourquoi les mettre dans cette situation de péril? Le principe de précaution c’est bien pour la santé des petits bourgeois craignant l’aspartame, mais pas pour les enfants? Quelle arrogance! Quel manque d’humanité! Quel égoïsme monstrueux.
        Jouer avec la vie des enfants, qui sont les faibles entre les faibles, en les transformant en objet de désir pour pouvoir penser que rien n’est différent et que tout se vaut et que ce choix est légitime ?
        Après nous avoir dit que les homosexuels étaient brimés dans leur sexualité (le crime pédérastique n’existe plus depuis 30 ans), menacés dans leur sécurité (le PACS permet d’engranger pensions et droits), et que l’expression publique de leurs amours étaient limitées (qui empêche les couples homosexuels de se promener ? Pas la gay-pride toujours qui m’interdit à moi de me promener avec mes enfants dans sa proximité du fait de son obscénité) voila que certains essaient de nous faire penser qu’ils seraient brimés puisque on les empêcheraient d’être parents ! Que ceci serait un droit imprescriptible !
        Un peu comme si un homme se plaignait de ne pas pouvoir procréer ! Nous subissons tous cette frustration ignoble, cette stigmatisation scandaleuse (au sujet de laquelle Hollande ne s’est pas prononcé, notons-le) avec un courage admirable depuis des millénaires!
        La sexualité n’engage que soi et c’est déjà beaucoup. Jouer avec les autres à qui on impose sa volonté sans tenir compte de leurs aspirations cela va plus loin. Cela porte un autre nom que certains mettront du temps à découvrir.
        Ce qui en est à l’origine, certains le nommeraient l’avidité. Elle justifierait la violence de la possession qui elle-même déboucherait sur l’intolérance qui à son tour pourrait aller jusqu’à justifier des comportements irresponsables, et dans un malheureux retournement de situation, l’homophobie…
        Méfions-nous, on ne contraint jamais la nature longtemps et si l’homosexualité est normale, l’enfant l’est aussi (sous réserve d’une nouvelle étude scientifique anglo-saxonne issue de la théorie du genre). Et si certains ne maitrisent pas leurs pulsions lui il ne pourra pas non plus s’empêcher de grandir! Et il se vengera.

        Et puis enfin il y en a juste assez de ces petits marquis prétentieux qui viennent me dire ce que je dois penser et tourner en dérision ce que nous sommes. Certains soirs on en deviendrait désagréable, si on ne craignait bien sur de leur ressembler; ce qu’à Dieu ne plaise, bien sur…

    • 20 Septembre 2012 à 18h34

      Gérard Couvert dit

      Cela existe donc rien ne sert de lutter contre ..
      C’est le système classique de la démobilisation offensive, bien décrit dans ‘la guerre d’Afrique’ attribuée à César ; plus prés de nous cela à été l’argument des libéraux -tiens, tiens- pour nous faire avaler une mondialisation qui n’était pas encore, loin de là répandue. C’est aussi celle des libertaires -re tiens, tiens- concernant les drogues.
      Non, il y a peu de couples homo qui durent, et je ne crois pas que ceux-là soient des adeptes du communautarisme gay ; je le réécris cette “revendication” est politique, civilisationnelle et vise à poursuivre l’emprise anglo-saxonne sur nos états latins, la revanche du concile de Trente en quelque sorte. Les enfants exhibés par ces monovalents sont des cultures hors sols, et bientôt des OGM.

      Les demandes, auxquels notre démagogue inculte va accéder, n’est en rien une recherche de dignité ou une nécessité émotionnelle, c’est une manipulation politique, il faut toujours craindre les démiurges qui promettent des lendemains miraculeux et des Reich de 1000 ans.

    • 20 Septembre 2012 à 18h22

      David Novarro dit

      Excellent article!

    • 20 Septembre 2012 à 17h21

      L'Ours dit

      Une réfutation nickel chrome, qu’on y adhère ou non.

    • 20 Septembre 2012 à 17h17

      respublica dit

      Bravo, bien envoyé.

    • 20 Septembre 2012 à 17h01

      tessar dit

      Mr Le Méné,je n’étais pas d’accord avec Georges Kaplan,mais son article était si bien emballé de papier doré et de certitudes que je ne savais pas comment lui répondre,aussi je vous sais gré de l’avoir fait.Revenez nous souvent avec d’aussi bons articles.

    • 20 Septembre 2012 à 16h34

      Via dit

      Excellent !

    • 20 Septembre 2012 à 16h30

      Villaterne dit

      Nombre de psychanalystes sont plus qu’inquiets sur l’adoption pour les homosexuels.
      Dans un article sur Valeurs Actuelles, Chantal Delsol notait:
      ” Et il faut préciser qu’ils ont été les premiers à s’inquiéter des désordres produits chez les enfants par l’anarchie familiale, non pas au nom de je ne sais quels dogmes, mais simplement parce qu’ils voient ces dégâts sous leurs yeux. On en déduit que les psychanalystes représentent un bastion du conservatisme : ils représentent surtout un poste avancé de l’observation sociale.”

    • 20 Septembre 2012 à 16h08

      Guenièvre dit

      Bravo et merci Monsieur Le Méné pour cette argumentation sans failles !