Jeudi matin, un double attentat provoquait des dizaines de morts sur la route de Damas. La veille, une attaque contre un convoi de l’ONU tuait plusieurs hommes de troupe syriens. La nomenklatura baathiste qui contrôle encore le pays et les rebelles armés par l’Arabie Saoudite et le Qatar se rejettent mutuellement la responsabilité des pertes et des fracas qui ensanglantent Damas, Alep et Homs. Faute d’informations sûres et avérées, nous ne prendrons pas partie pour l’une ou l’autre version des faits, bien qu’une vidéo diffusée par France 24, chaîne ouvertement hostile au régime des Assad, sème le trouble parmi les partisans de l’opposition. On y entend la prière d’un insurgé invoquant Dieu pour bénir l’explosion criminelle qui se déroule sous ses yeux.

Comme dans le précédent serbe, la quasi-totalité des médias utilisent des catégories morales monolithiques et surannées qui cadrent mal avec la complexité des forces politiques en présence. Ainsi du troisième larron jihadiste, auteur de nombreux attentats, que l’opposition comme Damas essaient sans doute de manipuler à leur profit, au grand dam des civils qui se trouvent sur leur route.

Dies irae. Le sang versé chaque jour depuis un an et sa retranscription médiatique hémiplégique motive la colère bernanosienne de l’écrivain-éditeur Richard Millet, ancien combattant aux côtés des phalangistes libanais, a priori peu suspects de complaisance pour un régime syrien qui les lâcha au plus fort de la guerre civile. Après le récit de ses batailles urbaines rangées, de ses frustrations amoureuses dans La confession négative et La fiancée libanaise, Millet redéclare sa flamme à ses frères chrétiens d’Orient dans un fascicule aussi percutant qu’une rafale d’AK-47.

Printemps syrien concentre en quelques pages une virtuosité que ce grand styliste met au service d’une déconstruction en règle de l’Occident libéral-démocrate et de son double inversé : l’islam mondialisé. Au fil de ses lignes acerbes, Millet perdra sans doute quelques lecteurs séduits par sa Défaite du sens, que certains ont pu hâtivement interpréter comme le manifeste d’un Occident exclusivement assiégé par l’immigration musulmane.

Qu’à cela ne tienne, ce grand styliste dissipe d’emblée tout malentendu en se plaçant sous l’auspice du Barrès d’Un jardin sur l’Oronte. N’en déplaise aux disciples de Samuel Huntington, en exergue de Printemps syrien, nous lisons cette phrase du lorrain : « A Damas se rencontrent, non pour tâcher de se détruire l’un l’autre, mais pour se comprendre et s’unir, l’Orient et l’Occident ». A rebours de l’œcuménisme irénique, cette antienne rappelle davantage le syncrétisme ésotérique d’un René Guénon que les slogans de l’antiracisme subventionné. Pour le catholique Millet, cela pourrait devenir l’épitaphe de la capitale des Omeyyades, qui abrite de nombreux patriarcats, nés de schismes successifs sur la nature du Christ et l’allégeance à Rome, autant de querelles byzantines qui occupent les controverses de la vieille ville chrétienne, non loin de sanctuaires chiites très prisés des pèlerins iraniens.

Si d’aventure le joug autoritaire des Assad venait à tomber, Millet s’inquiète du devenir de toutes ces minorités religieuses et ethniques plongées dans une guerre civile fratricide au nom de la sacrosainte démocratie que le monde libre célèbre à longueur de JT.
Depuis l’éclosion des révoltes arabes, un même mantra télégénique unit en effet des réalités fort disparates. Ainsi de la rébellion syrienne, dont les balbutiements apparurent l’an dernier dans la ville de Deraa, à proximité de la frontière jordanienne. Quelques jeunes pourfendant la brutalité des forces de sécurité commandées par le gouverneur de la province furent cruellement réprimés. Bachar al-Assad, qui n’a pas assez lu Machiavel, mata alors la révolte naissante, non sans accorder quelques hochets d’apparence démocratique (abrogation de l’état d’urgence, réforme de la Constitution, fin du monopartisme…) à des Occidentaux si formellement attachés aux libertés. Crimes des Assad aidant, l’engrenage de la violence a transmué des manifestations d’opposition en guérilla ouverte contre l’Etat syrien et ses symboles civils ou militaires.

Acide comme à l’accoutumée, Richard Millet dénote cependant l’inconséquence du prêt-à-mâcher médiatique cautionnant l’impérialisme wahhabite ici et condamnant la dictature baathiste là : « nul, en Occident, ne s’est « indigné » (…) de ce qui se passait au Yémen ou à Bahreïn, émirat-bordel de l’Arabie saoudite, où l’armée saoudienne, empruntant le « Johnnie Walker bridge » reliant l’île au continent, a maté la thawra (NDLR : révolution) chiite. »

Loin de l’anticonformisme borné, Millet ne tombe pas pour autant dans le piège de la contre-propagande. Son Printemps syrien, à la confluence de Barrès, Rûmi et Baudrillard, ne vire jamais au panégyrique de la dynastie Assad, dont il rappelle le bilan sanguinaire (20 000 morts pour Hafez et Rifaat Al-Assad en une semaine à Hama en 1982, plusieurs milliers depuis l’an dernier pour Bachar). Millet souligne au contraire l’anachronisme de cette dernière démocratie populaire du Proche-Orient, dont la morgue et la propagande miment jusqu’à la caricature le simulacre démocratique de l’Occident facebookien.
Par-delà bien et mal, ce poignant prophète de malheur voit s’exécuter le dessein de l’Histoire avec sa grande hache : le prévisible divorce entre christianisme et arabité, le démembrement de l’Etat séculier issu de l’indépendance, la conjuration des pogroms par la constitution d’un réduit christiano-alaouite sur la côte, et l’islamisation complète du pays.

Malgré l’aporie de ses conjectures géopolitiques, qui surestiment la puissance prospective d’une Amérique au moins aussi égarée par le « printemps arabe » que la diplomatie française[1. Millet explique la genèse du conflit syrien par l’opposition de Washington à l’axe Damas-Téhéran. C’est faire peu de cas des fissures internes d’un pouvoir ébranlé par l’insurrection de Hama dès 1982. A ce sujet, on (re)lira avec intérêt l’essai de Michel Seurat, L’Etat de Barbarie, qui vient d’être réédité avec une préface de Gilles Kepel.], on acquiescera au verdict tranchant de Millet : « Que ce despotisme soit préférable aux guerres civiles et confessionnelles apportées par la démocratie en Irak ou à l’instabilité chronique de la démocratie libanaise, voilà qui méritait d’être dit ».

Ajoutons que l’absence de troisième voie entre Assad et le chaos est aussi à mettre au débit d’une dynastie militaire démonétisée, dont les méthodes de répression staliniennes ont réduit la légitimité à une peau de chagrin.
Mais face au tragique de l’Histoire, nous rappellerons le mot du Général : « les grands problèmes n’ont pas de solutions ».

Richard Millet, Printemps syrien, Fata Morgana (3 euros).

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