Swann, communiste fatigué | Causeur

Swann, communiste fatigué

Une page retrouvée de Proust

Auteur

Jérôme Leroy

Jérôme Leroy
est écrivain.

Publié le 25 mars 2017 / Politique

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Jean-Luc Mélenchon, mars 2017. SIPA. 00798596_000009

Et tout d’un coup, en 2017, lui qui avait aimé la politique, et même son jeu, ses intrigues, ses machiavélismes, à la façon dilettante dont on peut aimer les échecs ; lui qui l’avait aimée, aussi, parce qu’elle était en quelque sorte l’incarnation fraîche et parfois menteuse comme une jeune fille, de son engagement communiste ; il se sentit pris d’une immense lassitude, d’un  immense désintérêt qu’il attribuait tantôt à l’âge qui rendait moins vif le feu des passions amoureuses comme celui des idées politiques, feux parfois similaires à l’extrême, – et il s’aperçut d’ailleurs à cette occasion qu’il avait moins souffert de ne plus aimer Odette que s’il avait eu dix ans de moins - ;  moitié au spectacle effectivement dégoûtant de la stupidité  propre à l’Ordre Moral mêlé au libéralisme déjà vainqueur puisque accepté de fait par tous ces jeunes gens ubérisés, semblables à ces oiseaux pris dans la glu, grives macronisées sans le savoir, acceptant leur servitude à condition qu’on leur laissât et même qu’on les encourageât à l’appeler liberté, nomadisme, ouverture à l’autre, agentivité.

Un Swann désabusé et épuisé

Swann comprenait, de même qu’Odette n’était plus désormais qu’un pincement de loin en loin, n’était que l’image passagère d’un visage enfoui dans un oreiller qui lui souriait le matin ou, nue, mettant sa chemise à lui jetée sur le parquet la veille au soir et allant préparer le thé, ou encore une certaine manière de s’encadrer en lunettes noires dans une fenêtre transformée en tableau comme lors de l’un de leurs derniers voyages à Balbec, Swann comprenait, donc, que son goût pour la politique allait disparaître en s’estompant, ne revenant que de loin en loin, comme Odette revenait dans quelques situations emblématiques, mais de plus en plus nimbées de l’irréalité des souvenirs, irréalité qui grandissait avec leur éloignement dans le Temps, comme à l’époque où Swann avait cru tout à nouveau possible avec le Front de Gauche, vers 2009.

Et, comme les hommes désabusés mais autrefois enthousiastes, qui ne veulent plus être embarrassés quand on parle devant eux de leur passé, il affectait de plus en plus une forme d’ironie détachée en espérant qu’elle passât pour une forme supérieure d’esprit ou de lucidité alors qu’en son for intérieur, le communisme, qui restait la grande affaire de sa vie mais dont plus personne ne voulait parler ou ne pouvait penser dans ses implications réelles, aussi réelles qu’un bain de mer au printemps dans la Manche encore glacée mais qui fait naître une jeunesse nouvelle, le communisme donc qu’il aimait d’un amour désespéré, presque poétique, allait faire de lui, avait fait déjà de lui, un de ces personnages de Balzac, comme dans le Cabinet des Antiques ou de Barbey d’Aurevilly dans le Chevalier des Touches, qui vieillissent avec leurs rêves épiques et impossibles de sociétés disparues, de sociétés qui n’ont peut-être même jamais existé que dans leur imagination,  et se retrouvent dans les salons de sous-préfectures endormies où l’on parle tard à voix basse, dans une atmosphère à la fois douillette, confortable comme un fauteuil Voltaire, et discrètement désespérée alors qu’on ressert un dernier cognac car il est déjà minuit.

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    • 28 Mars 2017 à 16h15

      GontranB dit

      Le seul vrai communisme est celui des communautés religieuses. Essayez la Trappe, pour vos vieux jours, c’est meilleur pour la santé que le whiskey.

      • 28 Mars 2017 à 21h46

        Schlemihl dit

        GontranB , un chrétien a observé jadis que le kibboutz israélien ressemblait beaucoup à un monastère médiéval , de ceux qui défrichaient et plantaient , sauf que les moines étaient célibataires . 

        Seulement un monastère , ou un kibboutz , accueille des volontaires et ne pense pas à imposer ses pratiques économiques à tout le monde . On peut faire du communisme entre volontaires disciplinés , mais cela reste une entreprise limitée , d’ ou on peut sortir .

        Je ne suis pas sur de faire un bon Trappiste . Et je ne crache pas sur le whisky ( whiskey est une préciosité ) soit dit tout à fait entre nous .

        Et vous aussi je crois !  

    • 27 Mars 2017 à 19h36

      durru dit

      Moi j’aimerais quand même qu’on m’explique, une bonne fois pour toutes, ce que “communiste” veut dire.
      Si j’ai bien compris les propos des uns et des autres, Lénine, Trotski, Staline, Mao, Pol Pot, Castro, Ceausescu, etc, ont tous sali par leurs crimes les nobles idéaux du communisme, même si à l’origine ils se sont réclamé de cette idéologie.
      Pour regarder plus près, en France, je me demande si Thorez, déserteur qui a fui en Allemagne, ou ses compagnons qui ont saboté l’effort de guerre français, ou ces autres de ses compagnons qui sont allés négocier en juillet ’40 avec les Allemands l’apparition de l’Huma’, seraient des “vrais” communistes ou pas.
      Disons que le “communisme” comme concept aurait quelques chances pour rester une idéologie intéressante et attrayante, mais je ne vois pas vraiment les personnalités qui puissent y être attachées.
      Si quelqu’un pourrait m’éclairer… Merci d’avance.

      • 27 Mars 2017 à 20h42

        Schlemihl dit

        Abolition de la propriété privée des biens de productions ( usines ateliers élevage champs etc … ) Création d’ un homme nouveau parfaitement altruiste et dévoué à la communauté , qui travaillera de toutes ses forces pour le bien commun et viendra se servir au magasin d’abondance de tout ce qui lui est nécessaire , ni plus ni moins .

        Dans cette société nouvelle on se passera d’ Etat de police de tribunaux d’armée de surveillance et d’autorité et l’ humanité heureuse vivra dans la paix et l’ abondance dans un monde sans crimes sans guerres sans classes sans croyances irrationnelles , donc sans religions ni superstitions . Il suffit de faire subir aux humains une légère modification .

        En attendant l’ avenir radieux il faut une discipline de fer , un  Chef , un état , un appareil punitif , une surveillance , du mouchardage , des exécutions fréquentes et massives , une armée , une police et le reste . Et comme l’ homme ne se laisse pas modifier et reste un animal métazoaire bilatérien deutérostomien chordé mammifère et simien  , la période autoritariste dure et persiste . Corruption népotisme nationalisme chauvinisme égoïsme et tentative de former des noblesses héréditaires fermées sont des signes de résistance de l’ animal humain , qui reste une bête vivante et non un cadavre animé .

        L’ homme est solide ! Plus de cent millions de cadavres …. et pas un seul homme nouveau . 

        • 28 Mars 2017 à 16h07

          GontranB dit

          Brillante conclusion ! Je le replacerai.

    • 27 Mars 2017 à 15h53

      Scarabas dit

      Le ton y est, le phrasé est joli. Mais la théorie de Baudelaire sur le dandy place celui-ci forcément à droite, voire à l’extrême-droite. Je ne peux imaginer Swann communiste, et Aragon ne serait pas une objection valable, trop double, trop insaisissable.