Le prédicat, un nivellement par le bas | Causeur

Le prédicat, un nivellement par le bas

Pour réduire les lacunes, l’école préfère en apprendre moins

Auteur

Samuel Piquet
Professeur

Publié le 23 février 2017 / Société

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Cahier de grammaire d un écolier, Sarthe, mars 2016. SIPA. 00749347_000010

Comme l’a très bien montré Ingrid Riocreux, certains journalistes n’ont pas hésité, tout en se muant en spécialistes auto-proclamés de l’enseignement du français, à reprocher à ceux qui s’indignaient de l’apparition du prédicat de s’attacher à un détail. On pourrait inversement se demander si d’autres ne se sont pas servis du prédicat pour faire oublier tout le reste. Tout comme on a accusé les pourfendeurs de la réforme d’être réfractaires à tout changement, dans le seul but d’éviter le débat. Pour ne jamais traiter des problèmes de l’islamisme, on taxe d’islamophobie. Pour ne jamais remettre en cause les réformes de l’école, on taxe désormais d’« antipédagogisme ».

En effet, si le prédicat a depuis plusieurs semaines polarisé le débat dans les médias, on est en droit de se demander si, dans les nouveaux programmes de français du cycle 3 (du CM1 à la sixième), le plus aberrant n’est pas l’abandon d’une immense partie du programme au motif que « c’est trop compliqué ». Jugez plutôt : L’étude de l’impératif et du passé composé relégués en cinquième (alors même qu’il doit être abordé lors de l’accord du participe passé, c’est-à dire en CM1), le passé simple réservé à la 3ème personne du singulier, disparition des sous-catégories des déterminants et des pronoms, sans même parler des types et formes de phrases, du plus que parfait, du futur antérieur, du conditionnel et enfin des fameux compléments.

L’obsession de la simplification

Les enseignants de collège – dont j’ai fait partie pendant longtemps – se plaignent sans cesse que les élèves arrivent avec d’immenses lacunes en français en 6ème et qu’il est déjà trop tard. L’Education nationale a résolu le problème : pour réduire les lacunes, on évite d’en apprendre trop. Imparable.

« Inscrivez dans l’enseignement un outil permettant d’aborder les phrases de manière plus simple et concrète et vous serez accusé de vouloir décerveler les enfants » écrivait, sans aucun parti pris, le journaliste Frantz Durupt dans Libération le 19 janvier, sans se demander un seul instant en quoi la simplification était nécessairement un gain et pas plutôt une perte. Non, pour lui, l’absence de simplification est obligatoirement suspecte et ne peut être motivée que par la volonté de construire « une école qui sert à faire barrage à une grande partie de la population pour sélectionner une élite » comme l’affirme le sociolinguiste Philippe Blanchet.

Quel peut bien être l’intérêt de simplifier des choses qui n’ont jamais été compliquées ? Pour ne parler que de ce que je connais, s’il y a bien une chose que les élèves savent faire assez facilement, c’est repérer les COD, les COI et tous les compléments en général dans une phrase. Quant à l’abandon de plus en plus généralisé de l’enseignement des conjugaisons, il illustre parfaitement l’impasse où nous a conduits peu à peu le renoncement au « par cœur », certes inutile quand il est utilisé pour apprendre bêtement des leçons sans les comprendre, mais indispensable pour les savoirs de base, comme conjuguer et savoir compter. Seulement cela demande un effort et cela requiert également un accompagnement à la maison. Doublement inenvisageable dans cette école égalitariste et soumise au diktat du confort des parents, qui n’a trouvé d’autre moyen pour instaurer un semblant d’égalité que d’abaisser le niveau des uns pour déculpabiliser les autres.

« On doit enseigner une grammaire rentable »

Les inventeurs de ces nouveaux programmes semblent également avoir oublié à quel point l’apprentissage de la grammaire aide à l’apprentissage de l’orthographe, et pas seulement pour l’accord du COD placé avant le verbe. En outre, l’analyse grammaticale un peu poussée est excellente pour développer la logique et le raisonnement et n’est pas non plus très éloignée de l’arithmétique.

Mais que peut-on encore attendre d’une école qui depuis des années cherche à en apprendre moins aux enfants que ce qu’elle a appris ? Ce raisonnement qui consiste à penser à la fois que les élèves apprendront mieux si on leur en apprend moins et qu’il ne faut leur enseigner que ce qui leur sera nécessaire n’est pas seulement réducteur, il est également totalement contre-productif. Il oublie tout le plaisir qu’il peut y avoir à comprendre des choses complexes, à résoudre des problèmes, à maîtriser une discipline. La visée finale de l’école n’est plus de transmettre une culture, de former des esprits libres, capables de penser par eux-mêmes mais de n’enseigner que le strict nécessaire afin de former une classe d’âge qui sera apte à s’intégrer au marché du travail.

« La grammaire est inutilement compliquée ! » écrivait Danièle Manesse, professeur de sciences du langage, pourtant loin d’être aussi radicale que certains des cerveaux qui ont pondu la réforme. Puis celle-ci d’ajouter : « on doit enseigner une grammaire rentable ». Elle a été exaucée au-delà de ses espérances.

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    • 27 Février 2017 à 14h10

      nil0 dit

      dites-moi, faire une simple division en utilisant les chiffres romains, çà devait complique les choses, non ? je me suis laissé dire que seuls une poignée d’érudits matheux en étaient capables à la veille de la révlution ; la numérotation décimale imposée -sauf erreur- par la révolution a bien constitué une avancée démocratique, non ?

    • 26 Février 2017 à 18h07

      Roumiaou dit

      Pour les amateurs de grammaire,
      celle qui résulte d’un projet de 296 ans et demi:
      http://www.academie-francaise.fr/la-grammaire-de-lacademie-francaise,

      Un pur moment de jubilation….
      Il arrive qu’on puisse trouver ce “petit livre de classe” dans un marché aux livres anciens….

      • 27 Février 2017 à 22h11

        Pierre Jolibert dit

        Merci du lien ;
        [Fénelon] avoue du moins par prétérition, le droit qu’ont les habiles de contrôler, de filtrer l’usage, de déterminer le « bon usage ».
        Tâche, par parenthèse, presque aussi délicate que celle qui consiste, dans la politique, à dégager de ses expressions multiples et confuses la « volonté nationale », dont nul ne conteste non plus la souveraineté. Les habiles, pour discerner le bon usage, ne peuvent guère se fier que sur leur bon goût, qui n’est pas infaillible.
        C’est sûr ! ou c’est clair, comme imposait la mode de dire quand j’avais 20 ans. Du moins ils ne sont pas tenus de s’incliner devant la majorité de l’opinion. « Les habiles » ne sont pas « les nombreux », ils ne sont jamais la majorité. C’est pourquoi peut-être ils n’ont pas toujours tort.
        Par delà le côté cocasse de ces considérations rapportées au contexte approchant, le lien fait entre le goût au sens courant et le jugement politique est profond (Arendt, tout ça) surtout dans ces termes précis de détermination de la volonté nationale, ce que je n’avais jamais vu ni songé à faire.

      • 27 Février 2017 à 22h19

        Pierre Jolibert dit

        Je suppose d’ailleurs que “merci de” suivi de la chose dont on remercie est de fort mauvaise langue, rustique, puéril, malappris au dernier degré.
        À part ça, on constate que les vieilles grammaires, dans cette étape de mise au point du bon usage, s’occupaient énormément de prononciation et d’élocution : voir la discussion sur ils/iz. Le mot grammaire avait donc une portée bien plus large que celle qu’on lui voit aujourd’hui.
        Je trouve bien cavalier de la part de l’auteur d’enterrer sans plus de formalités le souhait initial d’une Rhétorique et d’une Poétique.

    • 26 Février 2017 à 16h56

      Roumiaou dit

      “” Pour réduire les lacunes, l’école préfère en apprendre moins”"

      Il faut probablement comprendre que l’école a choisi d’en enseigner moins .
      Et qu’il en reste toujours quelque chose….

    • 26 Février 2017 à 16h38

      Hannibal-lecteur dit

      C’est une loi de la nature qui ne souffre pas d’exception : pour augmenter les chances de succès augmenter les occurrences.
      La quantité au secours du succès de la réalisation. Les cerises du cerisier.
      Réduire la quantité de choses enseignées c’est réduire sans recours la quantité de choses apprises. Une aberration.