Pourquoi tant de bruit plutôt que rien ?

Première épreuve du bac : la philosophie pride

Publié le 15 juin 2008 à 20:08 dans Société

Mots-clés : ,

Heureux pays que la France où tout a une fête, même la philosophie. La sienne, c’est le jour de l’incontournable “bac philo”. Ce jour-là qu’il pleuve, qu’il vente, que la bourse dévisse ou que le pétrole monte, c’est sur la philosophie ou plutôt sur l’épreuve de philosophie du baccalauréat – ce qui, on le verra, n’est pas tout à fait la même chose – que se penche une grande partie des forces vives de l’intelligence médiatique nationale.

Qui dit fête, dit rituel. D’abord l’énoncé des sujets sur lesquels les têtes blondes (et brunes et rousses, etc. ne vexons personne, ou plutôt ne laissons pas la langue française et ses vieilles expressions vexer quiconque) ont dû composer. Une fois les épreuves terminées, des essaims de journalistes attendent les candidats à la sortie des salles d’examen pour leur demander quel sujet ils ont choisi et comment ils s’en sont sorti, i.e. ce qu’ils ont fait et s’ils pensent que c’est ce qu’il fallait faire. Question idiote s’il en est. S’ils avaient pensé qu’il fallait autrement, il y a fort à penser qu’ils eussent fait autrement ! Enfin, des spécialistes sont conviés sur les plateaux de télévision et derrière les microphones des antennes de radiodiffusion pour analyser les sujets, prévenir des pièges et faire croire à tout ce petit monde anxieux et suspendu à leurs lèvres qu’il y avait une copie type qui “avait bon”, tout le reste étant faux.

Parfois, l’audace conduit les médias les plus en pointe à inviter un renégat, souvent M. Onfray, qui vient dire tout le mal qu’il pense du baccalauréat, de la philosophie scolaire (qu’il dut fort mal enseigner à en juger par le nombre de bêtises historiques et doctrinales qu’il débite dans ses livres et dans ses cours et par l’image caricaturale qu’il en peint) au grand ravissement des puissances hôtesses de la manifestation. Rituel immuable donc, orné de fioritures très ragoûtantes, telles que l’avis du chanteur présent sur le plateau, celui du présentateur météo, sans oublier, bien sûr, la clausule ironico-distante de l’auteur du petit reportage.

Devons-nous nous réjouir de cette grand-messe, nous autres professeurs de philosophie ? Ne jouissons-nous pas d’un privilège immense au regard de nos collègues des autres disciplines dont on ne connaît jamais les sujets ? Qui se souvient d’avoir jamais entendu l’avis de quiconque sur les sujets d’économie, d’histoire, de mathématique, de physique, d’éducation physique et sportive… ? A peine connaît-on les sujets de français, et encore, il faut un scandale, comme lorsqu’on donna à commenter la chanson de Pierre Perret Lili ?

Pourquoi ne nous réjouissons-nous pas d’un tel privilège ? Pourquoi ne sommes-nous pas heureux le jour de notre fête ? Pourquoi préférerions-nous être très loin ce jour-là ? Sans doute parce que cette fête est trop pincée, trop gênée, sonne trop faux pour qu’on puisse s’en réjouir. Sa vérité est d’ailleurs sans doute dans les questions qu’on adresse à un Onfray dans l’espoir qu’il fera son numéro, ce qu’il ne manque jamais de faire (l’animal est très docile aux commandements des caméras et des microphones) : son mérite à lui est de dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas.

En effet, pour tous, cette épreuve est un archaïsme, une bizarrerie dont on ne comprend pas qu’elle n’ait pas déjà été supprimée. C’est cependant une bizarrerie qui fédère : nul n’a oublié ses mauvais souvenirs de l’épreuve de philosophie du baccalauréat et beaucoup ne pardonnent pas la mauvaise note qu’ils obtinrent sans bien comprendre pourquoi. Les questions tordues auxquelles sont soumis les candidats paraissent à ceux-là une torture à laquelle ils sont contents que d’autres soient soumis. Quitte à avoir souffert, autant que d’autres souffrent à leur tour.
Dans tous les reportages, dans tous les commentaires, ce qui s’entend ce n’est pas un questionnement exigeant ni une interrogation profonde, mais un bavardage où ne perce qu’une chose : la haine sourde de la philosophie.

Percent l’incompréhension de la survivance de l’épreuve et de la discipline elle-même (réputée inutile par les élèves, les parents et un grand nombre de collègues), l’incompréhension des questions posées et une certaine animosité contre ce souci de comprendre, d’expliquer et d’interroger qui fait tant défaut aux journalistes, aux professeurs, aux dirigeants politiques, aux syndicalistes, aux dirigeants d’entreprise et à tous les autres, prisonniers qu’ils sont souvent de l’image qu’ils ont de leur fonction et de leur image tout court.

La preuve de cette animosité parfois mêlée d’une certaine fascination, c’est le besoin éprouvé par toute personne à qui vous annoncez votre profession de vous raconter son année de terminale, de vous apprendre sa note en philosophie au baccalauréat quand elle ne vous inflige pas, parfois des années après, le contenu de sa copie. Je ne sache pas que les professeurs de mathématique aient droit à de tels détails, que les avocats aient à subir les confessions des anciens étudiants en droit ni que les écrivains subissent les souvenirs de CP de leurs lecteurs.

Nous autres, professeurs de philosophie, avons souvent l’impression d’être face à des anciens élèves. Le jour du “bac philo”, c’est la France entière qui se souvient émue, anxieuse et parfois rageuse, qu’elle dut en passer par des épreuves pour sortir de l’enfance. Ce faisant, redevenue élève, elle bavarde au lieu de penser. Aussi mériterait-elle le coin, comme les enfants pas sages.

A lire aussi

La rédaction de commentaires est reservée aux abonnés

11

Si vous êtes déjà abonné, connectez-vous :

mot de passe oublié | Vous n'arrivez pas à vous connecter ?

Pas encore abonné ? Pour commenter cet article :

  • 19 June 2008 à 16h37

    Ludovic-Lefebvre dit

    Bonne idée et pourtant si simple, si rare de passer la parole à des philosophes et autres docteurs que nous n’entendons jamais quand on préfère laisser les grandes idées à Thuram, Halliday et je ne sais quels autres illégétimistes.

    Un peu des savoirs, d’intelligence parfois, d’opinions autres, voici le bon bol d’air qu’il nous manquait (poncif, mais pas le temps de chercher mieux, la caisse d’Epargne va fermer et je ne suis pas encore allé encaisser mon chèque).

  • 17 June 2008 à 17h26

    Marcel Meyer dit

    “Causeur.fr me faisait sourire, maintenant ça m’est passé”

    Eh bien, cher monsieur, si cela vous est passé, que ne passez-vous votre chemin ! Il ne manque certes pas de médias ni de sites Internet cultivant la rebellitude conforme à la tradition et à votre cœur.

  • 17 June 2008 à 1h08

    damaslan dit

    Causeur.fr, décidément, est un antre à rebelle antirebelle (à t-shirt comme Basile de Kock ou à bandana comme notre professeur). Porter un pin’s “contestataire” n’a jamais fait d’un approbateur un rebelle.
    Causeur.fr me faisait sourire, maintenant ça m’est passé.

  • 16 June 2008 à 20h50

    Ludovic-Lefebvre dit

    Phiphi,
    Loin de moi l’envie de vous remettre en cause, j’ai beaucoup aimé mademoiselle Fifi de Maupasssant d’ailleurs, mais Onfray se veut dans la ligne de Diogène le cynique et Nietzsche, deux philosophes que j’apprécie particulièrement, mais que je ne vois pas du tout sur le même plan qu’Onfray, loin de moi l’idée cependant de vouloir m’alligner sur le terrain du philosophe de Caen, c’est son domaîne, il en est professeur d’université, pas moi et tant mieux, car je trouve que cette matière avale tout comme la politique et Tabatah Kash y compris la litttérature que j’affectionne particulièrement.
    En ce qui concerne les lumières, il en est loin, je n’aime pas, non plus, car il a même rendu “responsable” Kant de la montée du nazisme si j’ai bien retenu ses propos dans “Esprit libre”. Notamment en ce qui concerne ses travaux sur le droit, la société.

    A part cela, nos têtes teintes en blondes ont eu comme auteur cette année : Sartre. Vous voyez que l’on peut descendre en dessous de la “chanson de Lili” dans l’éducation nationale.
    L’année prochaine, ce sera une suite à Sartre : Pif Gadget qui bien que communiste était quand même un chien, malgré les menaces du philosophe “floral” qui avait à la fois un oeil sur Juliette et l’autre sur Simone. (Peste, pour une fois, je suis fier de ma personne, où vais je donc chercher tout cela ?)

  • 16 June 2008 à 16h53

    Phiphi dit

    J’aime bien dans cet article ce que dit son auteur de son grotesque et suffisant confrère Michel Onfray. Je ne supporte pas ce supposé héritier des philosophes des lumières,tendance libertin,à moins que ce personnage soit la réincarnation de Homais le personnage de Flaubert!

  • 16 June 2008 à 14h42

    Peter Pan dit

    rires…!!!

  • 16 June 2008 à 14h23

    Franade dit

    Eh ben vous me l’enlevez du clavier, Ludovic, ou plus précisément, pourquoi s’acharner à enseigner la philosophie dans le secondaire ?

    La liberté, le conscient, le désir, le langage, etc.

    On demande à ces jeunes de penser tout cela au moment béni où ils les découvrent réellement.

    Elle est peut-être là, la vraie raison de ce rituel médiatique, de cette nostalgie de l’épreuve de philo: on tend un micro en espérant qu’un jour, un de ces candidats vienne y répondre: “J’ai mis sur ma copie que j’en avais rien à foutre de toutes ces conneries, que je préfère m’éclater avec mes potes que perdre mon temps à me prendre la tête sur des problèmes qui n’en sont pas !”

    On réaliserait alors que notre jeunesse est bel et bien passée, enfuie on ne sait où.

    Malheureusement, les candidats au bac sont bien disciplinés et démontrent, année après année, à la France fébrile qu’ils sont directement passés de l’innocence infantile à la réflexion adulte.

  • 16 June 2008 à 13h58

    Ludovic-Lefebvre dit

    Oui, c’est vrai. C’est insupportable ! Au fait, quels sont les sujets cette année ? Comment s’en sont-ils sortis ? N’auraient-ils pas pu faire autrement ? Pourquoi continuer d’enseigner la philosophie alors qu’elle ne sert à rien ?

  • 16 June 2008 à 11h35

    variable dit

    Mouais. Beaucoup trop de généralités. Les expériences sont plus diverses que vous ne le pensez, et plus heureuses aussi. “C’est la France entière qui…” il ne faut pas exagérer ! Malgré tous les travers de cette épreuve (notation aléatoire, sujets parfois abstrus, conditions d’enseignement inappropriées, etc.), c’est une chance donnée à chacun qu’il serait vraiment dommage de perdre. Êtes-vous donc un enseignant masochiste ? défaitiste ? Encouragez plutôt.

  • 16 June 2008 à 11h05

    Hohenfels dit

    D’accord avec Dany. Un pied dans les études supérieures et une certaine maturité donnent une vision très différente des épreuves de philo (que j’ai, pour ma part, passées il y a deux ans). Grosso modo on passe d’un état de quasi-submersion à patauger dans les notions et les références à une situation plus commode, en surplomb, d’où l’on peut s’attacher au raisonnement, aux véritables enjeux, bref bénéficier du recul nécessaire pour répondre correctement.
    Quoi qu’il en soit, un an de philosophie pour apprendre à “disserter”, c’est court. Mais ça ouvre l’esprit. Ancien élève de S, j’ai vu dans la philosophie un lien assez amusant entre les maths et “feu” le cours de français…

  • 16 June 2008 à 8h17

    dany dit

    Ben, c’est à dire que pour l’épreuve de Philo, quand on a enfin compris ce que veulent dire les questions et qu’on serait capable d’y répondre, on n’a plus l’âge du bac. Tandis que pour les autres matières, on a oublié les réponses (ou bien on ne comprend plus les questions).