Heidegger passe volontiers pour un auteur abscons, vaguement nazi, réservé à une élite d’obscurs thésards, à la limite du compréhensible, bref, le cas extrême du philosophe allemand. On peut donner une image assez forte de sa pensée dite « phénoménologique »  que Sartre a vulgarisée dans la fameuse scène de La Nausée où Roquentin contemple une racine de marronnier : « La racine du marronnier s’enfonçait dans la terre, juste au-dessous de mon banc. Je ne me rappelais plus que c’était une racine. Les mots s’étaient évanouis et, avec eux, la signification des choses, leurs modes d’emploi, les faibles repères que les hommes ont tracés à leur surface. ». Voilà un peu la démarche d’Heidegger : regarder l’existence des choses, le monde et l’homme non pas comme allant de soi, mais comme fondamentalement problématiques.

Si Heidegger peut paraître compliqué, c’est qu’il a voulu dire l’indicible, le fondement même des choses et répondre à la question la plus métaphysique qui soit, à savoir « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? ». Alors on peut hausser les épaules en ricanant « trop prise de tête le gars, quoi ! », ou bien on peut être saisi d’un vertige et, courageux, plonger dans sa pensée pour prendre soudain conscience de la profondeur du monde.

Le Dictionnaire Heidegger, publié aux éditions du Cerf permet de tracer un itinéraire dans les « chemins qui ne mènent nulle part » tracés par ce géant de la pensée. On y trouvera un exposé concis et lumineux de ses concepts clés, du dasein à la technique, en passant par le temps (omniprésent dans toute son oeuvre), et la fameuse « question de l’Être », quasi-obsessionnelle. Mais aussi des articles exposant ses rapports avec ses contemporains : Hannah Arendt, qui fut son élève, sa complice intellectuelle et l’amour de sa vie (« notre amour est devenu la bénédiction de ma vie », lui écrira-t-il), son ami René Char qui releva l’aspect fondamentalement poétique de la pensée heideggerienne, mais aussi Ernst Jünger et Maurice Blanchot.

À l’entrée « nazisme », on découvrira cette citation de Cézanne : «  Je ne crois pas qu’une crapule puisse avoir du génie », ce qui indique bien l’esprit de l’ouvrage, qui tente de remettre les pendules à l’heure, à propos de l’adhésion supposée d’Heidegger aux idéaux nationaux-socialistes. Et en effet, ce serait se tromper de croire qu’un tel génie puisse avoir participé en âme et conscience à la folie destructrice hitlérienne, même si il a bel et bien eu sa carte au NSDAP en l’an funeste 1933. L’article « silence de Heidegger », expression médiatique qualifiant après guerre l’attitude coupable de celui qui fut le chantre de l’université nazie, permet de nuancer les accusations. Dans une lettre à son ami Jaspers, le philosophe écrit, à propos de la Shoah sa « honte d’y avoir un jour contribué directement et indirectement ». On comprend alors que son silence, après et pendant le nazisme n’était que le signe d’une douleur et l’expression que, dans le non-dit, «  ce qui est gardé sous silence est ce qui est véritablement pris en garde ».
De concepts en événements, d’écrivains en personnages, Heidegger se fait le nœud et l’intersection de traditions philosophiques et historiques différentes, parfois inattendues, comme la rencontre, décrite à l’entrée « Mai 1968 » de Arendt et du jeune Cohn-Bendit : « C’est une vieille putain libérale, mais je l’aime bien », osera dire le jeune effronté !

Amitié, Arendt, Atome, Berlin, Christianisme, Communisme, Consommation, Enfant, Ethique, Europe, Gester, Humour, Japon, Mai 1968, Mort de Dieu, Nazisme, Ordinateur, Parménide, Pensée juive, Poésie, Pudeur, Racisme, Sexualité, Shoah, Technique, Tolstoï, Utilité … En définitive, c’est toute la Modernité, dans son essence à la fois la plus totalitaire et la plus libre, qu’on découvre dans ce dictionnaire de plus de 600 entrées, aussi documenté qu’accessible.

Dictionnaire Martin Heidegger, sous la direction de Philippe Arjakovsky, François Fédier et Hadrien France-Lanord, éditions du Cerf, 2013.

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