Pour le droit au risque opposable
Critique de la raison précautionneuse
Publié le 16 juillet 2008 à 15:59 dans Société
Mots-clés : Philosophie, Principe de précaution
Prévention, Précaution, Protection : cette trilogie magique (PPP) inspire désormais toutes nos politiques publiques. En ligne de mire : le Risque. Il est devenu l’ennemi numéro 1, l’adversaire absolu, la nouvelle figure du diable. Car il est partout : dans l’air, dans l’eau, dans l’assiette ; dans le petit et dans le grand ; il est réel dans le virtuel et virtuel dans le réel ; il est aussi dans l’avenir incertain, dans le passé profané, et – toujours plus insidieux – dans le présent quotidien.
L’omniprésence du risque nous obsède. Et dire que certains pensaient qu’on en avait fini avec les grandes Causes. Que nenni ! Nous retrouvons là un nouveau combat, qui entraîne tout, justifie tout, excuse tout.
Jusqu’à nous faire oublier qu’une vie sans risque ne vaut peut-être guère la peine d’être vécue et qu’elle n’aurait surtout plus grand-chose à voir avec la condition humaine, dont la caractéristique essentielle n’a pas changé récemment. C’est toujours la finitude, à savoir l’ignorance, le mal et la mort.
Plaider aujourd’hui, cum grano salis, en faveur d’un “droit au risque opposable”, c’est rappeler cette évidence. C’est rappeler que la PPP doit veiller à ne pas dépasser certaines limites au-delà desquelles elle contribue à déshumaniser l’existence.
On encourt un grand risque (encore un !) à tenir un tel plaidoyer : on a toutes les chances d’être accusé d’insensibilité aux malheurs du monde ou, pire, d’être un provocateur. Et, de fait, ce sont des penseurs bien peu recommandables qui ont jusque-là défendu cette idée : depuis Nietzsche et son fameux “il faut vivre dangereusement” jusqu’aux néo-libéraux (ou libertariens) qui soutiennent que l’action de l’Etat est, en tant que telle, une atteinte insupportable aux libertés essentielles de l’homme. Chez eux, c’est la protection de l’individu elle-même qui est liberticide.
Sans tomber dans cet excès inutile, on peut néanmoins plaider en faveur d’une critique modérée et interne de la raison PPP en essayant de trouver les critères susceptibles d’en limiter le champ d’action. Deux exemples, pour s’en convaincre.
Aucun sujet ne fait davantage consensus que la Protection de l’enfance. Elle a permis d’incontestables et fulgurants progrès dans la condition enfantine. Et pourtant, si l’on n’y prend garde, elle menace de produire des effets pervers polymorphes. Il suffit de considérer la règlementation tatillonne des sorties scolaires, les contraintes sanitaires d’une cantine, les règles de sécurité des colonies de vacances. Arrive à grands pas le temps où les pique-niques seront interdits parce qu’ils brisent la chaîne du froid. La protection de l’enfance se retournera alors contre l’éducation des enfants. Et l’on oubliera l’essentiel, à savoir que ce qu’il faut protéger, ce n’est pas l’enfance (l’innocence, la pureté, l’imagination…), mais la volonté de grandir des enfants. Et cela passe par l’autonomisation, par la responsabilisation progressive… donc par une certaine dose de prise de risque.
Le même constat vaut pour l’autre bout de l’existence. Un traitement exclusivement médical du grand âge et de la dépendance en vient paradoxalement à réduire les individus à l’état de cadavres vivotant. La focalisation sur les risques médicaux peut entraîner une déshumanisation, car le principal risque à cet âge n’est pas la mort, mais l’insipidité de la vie. On l’oublie parfois, mais sapiens vient de sapere : goûter ; et l’homo sapiens est celui qui, pour sa grande sagesse, a besoin de trouver du goût à la vie.
Grandir et vieillir : quand la PPP en vient à contrarier ces deux objectifs, c’est que les dérives sont proches. Mais cela permet à tout le moins d’identifier un critère qui permette de l’évaluer. Il suffit de se demander si elle respecte ou non l’adulte qui sommeille (parfois profondément) en nous. Quand la PPP oublie de concerner l’adulte (sa responsabilité et son autonomie), elle court un grand danger ; quand elle s’adresse à lui (même s’il n’est pas là hic et nunc – enfance, folie, grand âge…), elle ne risque jamais de s’égarer.
Alors que nos vies sont plus sûres et plus durables que jamais, nous ne cessons de nous convaincre de leur précarité ; alors que nous aurions de bons motifs d’être plus confiants, l’angoisse nous assaille de tous bords ; alors que nos destins semblent plus ouverts que jamais, la peur du vide nous paralyse. Veillons à ce que le “combat contre le risque” ne devienne pas la nouvelle idéologie aveuglante de demain. Bref, sachons aussi nous protéger contre les excès de la protection.
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L'auteur
Pierre-Henri Tavoillot est maître de conférences en philosophie.
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robespierre dit
pardon je voulais dire
….cum grano species
robespierre dit
cum grano salis…..effectivement c’est d’ailleurs pour ça que Bachelot dénonce la teneur en sel des plats cuisinés ?
Et puiqu’il s’agit de prendre des risques un cum species salis aurait été plus adapté ?
Antoine dit
… mais certains écarts à la législation sont tolérés aux scouts et pas ailleurs.
Le pire est que ces limitations sécurito-sanitaires ne viennent pas uniquement des contraintes législatives mais aussi de la trouille commune à tous les intéressés (parents, directeurs, formateurs, animateurs) qui s’ auto-imposent des règles idiotes.
Julien dit
> Régis:
que nenni. Les scouts sont soumis aujourd’hui aux mêmes réglementations sanitaires ubuesques. Il est vrai qu’il n’y a encore eu personne pour leur interdire de dormir sous la tente (et encore, ça dépend des jours), mais ça ne saurait tarder.
Ludovic-Lefebvre dit
Pourquoi diable les philosophes sont tous t-ils coiffés ainsi et ont -ils tous le même genre de lunettes ?
Une raison de plus de préférer la littérature.
Voici mon prochain essai : “philosophie et sociologie des coupes de cheveux et des paires de lunettes à travers les professions” (puisque les grands livres n’ont plus de succés).
Pour le risque, tentons de vivre fous et de mourir sages à la Dom Quichotte et n’écoutons pas les hygiénistes-naturopathes en guise de personnages politiques dans les domaines où la loi ne nous y oblige pas (ce serait quelque peu incongru de leur donner de l’argent). Ils n’ont plus aucun pouvoir donc ils fliquent les vies privées pour exister, je ne suis pas sûr qu’il faille chercher beaucoup plus loin.
Régis dit
“Aucun sujet ne fait davantage consensus que la Protection de l’enfance. [...] Et cela passe par l’autonomisation, par la responsabilisation progressive… donc par une certaine dose de prise de risque.” (Je tronque volontairement pour que la citation ne soit pas trop longue, mais tout le passage est à prendre).
Tellement juste. Le terme de risque a, peu à peu, pris la place du mot danger… à quoi cela peut-il bien tenir?
Et paradoxalement: chassez le risque, et le danger revient au galop.
Cela dit, en guise de boutade, on peut encore envoyer ses enfants chez les scouts, ils ne sont pas soumis aux mêmes contraintes que le “conventionnel”.
Ludovic-Lefebvre dit
Lorsque nous savons, par exemple, qu’”on ne se baigne jamais deux fois dans la même rivière”, que “tout n’est qu’impermanence” et que seul “l’inconnu épouvante les hommes”, il y a de quoi flipper si on ne sait se dire : “comment pourrais-je encore vivre si je ne savais tout renfermer dans la joie de vivre ?” (je vous laisse chercher les auteurs et les sources si vous ne les connaissez pas déjà, cela vous fera du bien).
Je pense que l’on “flippe” par ennui, parce que nous en avons besoin et comme il n’y a plus d’Histoire actuellement, nous fixons nos peurs de façon existentielle in fine nous axant sur un égocentrisme exacerbé par la psychanalyse et l’individualisme mal utilisé. Et puis sans Dieu tel que nous l’avons appris, pas de paradis donc le néant, le vide à la fin de l’existence, ce n’est plus une étape dans laquelle nous pouvons projeter avec envie, soulagement, mais avec au contraire un grand effroi. Je commence à accepter vraiment ma mort qui viendra, mais que c’est long, fastidieux, douloureux, angoissant et la lettre d’Epicure à Ménécée sur le bonheur n’est qu’un bien faible soutien.
Franade dit
Le combat contre le risque est, selon moi, lié à la disparition du fatum ( pour faire plaisir à Epurator…) : depuis que nous avons découvert que nos élus ne sont pas au-dessus des lois, nous en avons fait des responsables de tout ce qu’il advient, effets caniculaires compris. Du coup, ces élus tentent de ne prendre aucun risque et d’être ainsi, et paradoxalement, des responsables responsables de moins en moins de choses.
Il est cependant fâcheux de constater avec vous que ce modèle s’étend en dehors de la res publica (pour amener Epurator à la jouissance) et touche aussi l’adulte (qui ne doit plus systématiquement être défini comme un parent) avant l’enfant.
Pourquoi grandir ? Pourquoi vieillir ?
Alors qu’Eros est le plus doux des dieux…
Paul dit
Je suis parfaitement d’accord avec M. Tavoillot. Je n’y avais moi-même pas pensé, mais c’est vrai : les pique-nique brisent la chaîne du froid. Il faut se mobiliser pour les interdire !
Marc Cohen dit
Cela dit, à l’heure où Mme Bachelot ne cesse de dénoncer la trop grande teneur en sodium dans les conserves ou les plats préparés, est-il bien raisonnable de plaider “cum grano salis”? Quid des risques encourus sur Causeur.fr par les lecteurs cardiaques ou hypertendus? Ceux-ci seraient plus avisés d’aller surfer sur des sites où l’on ne plaisante pas avec leur santé, comme, par exemple l’impayable site Danger santé.org qui sait nous mettre engarde, avec ses mots à lui : «consommer trop de sel est responsable d’une élévation de la pression artérielle chez l’homme et de l’augmentation du risque d’accidents cardio-vasculaires. Des scientifiques imputent à l’excès de sel plus de 25 000 décès annuels en France.» On trouvera aussi sur ce site d’utiles mises en garde sur les risques liés à l’iPhone, au pistolet Taser, à l’aspartame ou au LSD…
Praxitèle dit
Tout à fait d’accord avec Epurator et je me risque à un audacieux CGS moi aussi
Epurator dit
Qu’il est doux de lire “cum grano salis” plutôt que “lol” ou ;-)