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Portrait d’une génération désemparée

Le premier roman de Solange Bied-Charreton autopsie la génération Y

Publié le 05 février 2012 à 18:00 dans Culture

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Enjoy

On like, on kiffe, on love, on surkiffe parce que c’est trop bien, trop bon, trop fresh, trop in, parce qu’il faut jouir absolument, radicalement, sans entrave et sans pudeur, sans tenue ni retenue, mécaniquement et artificiellement, dans la mise en scène obscène de l’affligeante petitesse de nos existences si tristement narcissiques et tellement en proie à une insoutenable vacuité.
Enjoy
Solange Bied-Charreton a choisi cette expression paillette de la novlangue festive comme titre pour mieux faire retentir l’injonction normalisante de la jouissance libertaire post-soixante-huitarde, jouissance marketée et imposée, contrôlée et vidéocastée, jouissance fantasmée, sans réelle joie ni désir sublimé.

Enjoy

Et le sourire aussi large que niais du petit smiley, se fige et se crispe, ses lèvres grimacent et la rondeur du visage de l’imbécile heureux se creuse et s’allonge jusqu’à faire apparaître le masque mortuaire à la Munch, aux traits déformés par son cri de détresse poussé devant les lettres scintillantes de « l’enfer du rien », du fun dépressif.

Avec une ironie légère, un style précis et rageur, Solange Bied-Charreton plante sa plume satirique dans la toile de notre cybergénération et s’amuse à la déchirer fil par fil pour que se dévoile sa désolante inconsistance.
SBC est française et drôle, comme une madame de Lafayette version 2.0 qui égratigne cette génération hypnotisée par le simulacre de la vie numérisée, saturée d’events organisés, d’informations mutualisées et d’images outrancièrement pixélisées et lessivées par la prolifération étouffante de mots au sens profané.

Dans Enjoy, on voit la subversion de pacotille d’une blogueuse aigrie et arrogante qui se venge de son mal-être en déversant une pseudo-révolte enfumée de références pompeuses. On subit le conformisme branché d’un consultant androgyne, bisexuel, sans âge, obsédé par capter « le body moment » pour faire le buzz et jouir de son petit quart d’heure de célébrité, l’auteur montre à quel point la génération Y, emmaillotée dans ses pathologies, se décompose dans une définitive insignifiance.

Les chances de redressement de ce monde-là sont bien minces. Les remparts contre la décrépitude tombent en ruine. Les pères sombrent dans la folie, les appartements familiaux sont abandonnés et les souvenirs du temps passé sont oubliés. C’est la victoire de l’écran, totem postmoderne à la magie démoniaque, espace du blabla qui loue et qui lynche, qui informe et qui amalgame, miroir où s’émoustillent un voyeurisme vulgaire et un exhibitionnisme sordide.

Et c’est à travers la confession de Charles Valérien, figure de l’antihéros, à la croisée de Babitt et des personnages houellebecquiens, que cette vie spectrale, dépossédée de toute intériorité, se révèle dans toute sa médiocrité. Une rencontre soudaine avec le désir amoureux et la conscience anesthésiée de Charles se réveille. Sa vanité déconcertante se meut peu à peu en une lucidité décapante qui s’exprime dans un jugement aussi lapidaire que « …nous gagnions notre vie à tenter de la perdre le mieux possible. » Charles Valérien voyage à sa manière : quand sa condition de damné de l’écran le fatigue, quand sa soumission consentie au réseau social Show you l’écoeure, il va se lover dans l’obscurité protectrice des catacombes parisiennes. Et c’est là, dans la fraîcheur lugubre de la pierre et des ossements, qu’il est, enfin, possible de se retrancher des radars de surveillance et disparaître, loin des néons cafardeux de la transparence généralisée pour de nouveau respirer quelques particules de pure liberté. L’ultime révolte serait donc dans le retrait, le salut dans la désertion, la résurrection dans le creux du dépouillement ?

Solange Bied-Charreton n’y croit pas vraiment. Elle blesse au vif l’espoir de salut en pointant l’inanité de cette naïveté anar. Ces marginaux volontaires, néo-situationnistes désespérés, ont beau opposer la fureur du punk à la mollesse virtuelle, la liberté des livres à l’esclavage des écrans, la contrebande à la convention, ils ne recréent pas pour autant les conditions de survie d’une civilisation qui s’en va. Ils s’éclatent dans l’anarchie du beat, enivrés d’alcool et de chants protestataires, mais tournent en rond comme des papillons de nuits désorientés. Ils hurlent l’inconvénient d’être né, mais ça n’ira pas plus loin.

Enjoy en fait, partage le pessimisme joyeux des écrivains antimodernes dont Solange Bied-Charreton est l’ultime et convaincant surgeon.

Solange Bied-Charreton, Enjoy (Stock)

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  • 6 February 2012 à 15h00

    red benjamin dit

    Autant le côté houellebecqo-murayen qui tape juste et fort sur les aberrations de ma génération serait pour me plaire (et pas qu’un peu); autant l’insupportable suffisance de Mme S.B-C sur des sujets parallèles et parfois plus spirituels (cf. réaco-blogosphère sur laquelle je surfe à l’envi) me rend sa plume tout-à-fait antipathique, quelqu’en fut la qualité intrinsèque.

    • 6 February 2012 à 15h15

      Jérôme Leroy dit

      Je ne suis pas son attaché de presse, mais son style dans ce livre est précisément complètement dégagé de ce genre de défauts. Vous vous priveriez d’un nouvel écrivain qui n’a pas fini de faire parler de lui.

      • 6 February 2012 à 15h19

        red benjamin dit

        JL
        Je sais que vous êtes proches tous deux (“Feu sur le quartier général” ne m’est pas totalement étranger!) mais je veux bien vous faire confiance en matière littéraire. Peut-être ferai-je l’essai prochainement…

  • 6 February 2012 à 9h32

    isa dit

    Enfin, chaque génération a son qualificatif (bof génération, bobo, etc..), c’est bien de l’âge des ados que de rechercher toute forme de jouissance immédiate.
    si vous avez été différents, chapeau bas…

  • 6 February 2012 à 0h32

    skardanelli dit

    Ben pas moi, ça me donne envie de partir en courant : cheveux longs, idées courtes et autres aigreurs, j’ai déjà donné en mon temps.

  • 5 February 2012 à 23h48

    Sophie dit

    Ca donne rageusement envie de le lire!

  • 5 February 2012 à 23h45

    Jérôme Leroy dit

    Et vous aurez raison, Saintex, c’est un premier roman d’une étonnante intelligence, le premier dans le genre qui ne se contente pas de décrire la génération Y mais de comprendre son fonctionnement. Aucune complaisance et un style, comme le dit justement Isabelle, d’un classicisme qui rappelle, celui désinvolte et charmant, de nos husssards.

  • 5 February 2012 à 23h39

    saintex dit

    J’ai gardé en tête une réplique d’un film sur Mozart dans lequel je ne sais quel roi ou empereur disait: Il y a trop de notes.

    Je ressens un peu ça en lisant cet article. Il y a trop de mots. C’est même un peu étonnant quand on veut stigmatiser un apport massif de nouveaux mots… un peu creux.
    Bref, ça m’a un légèrement saoulé de mots, mais rien de bien méchant. C’est d’ailleurs peut-être voulu, justement.
    En tous cas, ça m’a donné envie de connaître. Ce devait être le but. Atteint.

  • 5 February 2012 à 23h26

    VoxPopulo dit

    Superbe article, comme quoi on peut sortir de science po sans en avoir le cerveau nettoyé pour autant !

    Les gens donnent l’impression d’être des coquilles vides, les prochaines générations promettent d’être bien conne, notre modèle de société serait-il à bout de souffle ?

    • 5 February 2012 à 23h40

      saintex dit

      C’est joli pseudo, voxpopulo”, je trouve.

      • 7 February 2012 à 21h51

        VoxPopulo dit

        Merci, je le dois à Causeur, rendons à César ce qui est à César…

  • 5 February 2012 à 21h51

    Saul dit

    pour résumer, c’est le moment idéal pour une bonne guerre…
    histoire de remettre du plomb (et d’aplomb), à tout le monde…